mardi 27 juin 2017

La caverne

 

















Evgueni Zamiatine La Caverne. - Interférences, 2017

En ce début des années 20, l'hiver préhistorique, l'hiver "mammouth mammouthissime", s'est abattu sur Saint Petersbourg. Les immeubles sont des rochers. À l'intérieur des rochers, des cavernes. Au fond des cavernes, autour de maigres feux, des hommes. Dans un appartement glacial, un couple d’intellectuels tente de se réchauffer. Elle, Macha, se meurt. Lui, Martin Martinovitch, en est réduit aux derniers expédients. Sans doute Evgueni Zamiatine (1884-1917) eut-il souvent froid lui-même durant ces terribles années de guerre civile et de pénurie qui suivirent la Révolution de 1917 : mais froid aux yeux, sûrement pas. Malgré les risques encourus, malgré arrestations et menaces et jusqu'à son exil forcé en 1931, jamais l'écrivain révolutionnaire qu'il fut pourtant avec sincérité ne renonça à croiser le fer avec un pouvoir soviétique de plus en plus totalitaire, jusqu'à sa confiscation définitive par Staline. Publiée en 1920, cette courte nouvelle précède de quelques années la parution de Nous autres, son grand roman d'anticipation, qui fit de lui l'une des bêtes noires du régime et le père de toutes les dystopies, d'Orwell à Hunger games. C'est pourtant dans le sillage de celui-ci, récemment et brillamment réédité par Actes sud, qu'on lira cette nouvelle traduction de Sophie Benech, proposée par les éditions Interférences, inlassables exploratrices de la modernité russe. Elles la font suivre d'une version théâtrale et légèrement remaniée, dont le principal mérite est peut-être de faire plus crûment ressortir tout ce que le texte initial avait de déchirant quand, face à l'Histoire indifférente, il ne reste à d'anciens amants que leurs souvenirs, et qu'il brûlent mal.


Evgueni Zamiatine Nous. - Actes sud, 2017.

jeudi 15 juin 2017

Le mari de mon frère



















Gengoroh Tagame Le mari de mon frère. – Akata, 2016-….

Yaichi élève seule sa petite fille. Mais un jour son quotidien va être perturbé par l’arrivée du… mari de son frère jumeau, Ryô, récemment décédé au Canada. Si la petite Kana, ravie, adopte immédiatement cet aimable tonton en forme de gros nounours exotique, il n’en est pas de même de Yaichi qui doit d’abord surmonter ses propres préjugés. Au fil des jours, tandis que sa gêne initiale laisse place à un naturel dont il ne se serait pas cru capable, il se heurte à l’homophobie ordinaire d’une société beaucoup moins libérale qu’elle ne s’affiche… On l’aura deviné, on est bien loin du yaoi, ce sous-genre du manga « pour filles » qui voit de beaux éphèbes aux yeux immenses échanger grands sentiments et étreintes passionnées sur fonds de ciel étoilé. Gengoroh Tagame, lui, se veut plus terre à terre et son objectif est essentiellement pédagogique : montrer que les gays sont des gens comme les autres, ni plus ni moins, qu’il n’y a lieu ni de les craindre ni de les plaindre, mais simplement de les accepter tels qu’ils sont pour que tout aille pour le mieux dans le meilleur des monde entre gens civilisés. On ne lui contestera pas un art certain pour faire passer la pilule : ce qui, chez d’autres, avait toutes les chances de tourner au pensum militant, s’avère un véritable récit, attachant, plein de malice et de sensibilité, particulièrement bien servi par un dessin réaliste et sans exagérations rhétoriques, dans la veine « occidentaliste » popularisée par Jirô Taniguchi ou Naoki Urasawa. En choisissant de centrer l’histoire autour d’un personnage hétérosexuel en proie à ses propres doutes, Gengoroh Tagame joue la carte d’une tolérance et d’une empathie qui valent toutes les démonstrations et dont les agités de la Sainte Famille feraient bien de prendre un peu de graine avant de finir noyés dans leur propre bave.

mardi 13 juin 2017

Oeuvres



















Edouard Levé Œuvres. – POL, 2015

Après les Artistes sans œuvre, naguère évoqués par Jean-Yves Jouannais (Hazan, 1997), voici venu le temps des œuvres sans artiste. Edouard Levé (1965-2007), artiste conceptuel et écrivain, dresse une liste de 533 idées d’œuvres d’art contemporain, qu’il n’aura pour la plupart pas pris le temps de réaliser lui-même, à défaut d’en avoir l’envie ou les moyens. Qu’il s’agisse de tourner en voiture un plan séquence vidéo entre les villages d’Angoisse et Prozac ou bien d’empailler une gazelle dans la peau du léopard qui l’a tuée, la quasi-totalité de ces œuvres sont bien assez foldingues, malignes, absurdes ou tout simplement vaines pour figurer pour de bon dans n’importe quel FRAC et vous épargner un certain nombre de visites au Palais de Tokyo. Est-ce pour autant de l’art ou du cochon ? Bien malin qui saura répondre : si l’on en croit les portraits figurant sur la couverture, Edouard Levé tenait plutôt du thanatopracteur que du roi de la chatouille. Il n’est cependant pas interdit de pincer sans rire et il est très vraisemblable qu’il ne s’en privait pas. L’art, après tout, comme l’humour, sont là pour titiller notre rapport au réel : pour être drôle, une œuvre d’art est-elle moins pertinente ? Rien n’est moins sûr et l’on se gardera de faire de ce catalogue une parodie pure et simple, une parodie « externe » en quelque sorte, en oubliant que l’art contemporain – qui n’aime rien moins que se mordre la queue – contient en lui-même sa propre parodie. Quoi qu’il en soit, la lecture n’est jamais fastidieuse et c’est peut-être le plus troublant, qui révèle la nature essentiellement conceptuelle, pour ne pas dire littéraire, d’une grande partie de l’art le plus contemporain : la plupart de ces œuvres existent suffisamment sur le papier pour n’avoir pas besoin d’être réalisées. Artiste conséquent, Edouard Levé s’en est bien gardé, achevant ainsi son œuvre avant de se donner la mort à l’âge de 42 ans.

jeudi 11 mai 2017

L'incroyable histoire du Canard enchaîné



















L’incroyable histoire du Canard enchaîné / Didier Convard & Pascal Magnat. – Les Arènes BD, 2016
  
Le Canard enchaîné est une anomalie. Le Canard enchaîné ne devrait pas exister : un hebdomadaire sans publicité, financièrement indépendant, totalement absent des réseaux sociaux et rentable ne saurait de nos jours exister que sur quelque lointaine exo-planète. Et pourtant… pourtant, à plus de cent ans, le Canard est bel et bien là et il est en pleine forme, certain candidat malheureux à la présidence peut en témoigner. Le volatile a donc cent ans et il fallait bien marquer le coup. Pour ceux qui n’auraient pas le courage de se farcir la très copieuse anthologie parue au Seuil à l’occasion du centenaire, Convard & Magnat ont eu la bonne idée de faire en bande dessinée l’histoire pas si naturelle que ça d’un journal devenu si nécessaire dans le paysage journalistique français que l’on peine à croire qu’il n’ait pas toujours existé. Le Canard, qui l’eût cru, a donc une histoire : né de la Grande Guerre, à l’initiative de quelques plumitifs libertaires agacés par le bourrage de crâne généralisé, il donne le ton d’emblée : il sera persifleur et irrévérencieux et se fera un devoir de clouer au pilori de la rigolade toutes espèces de badernes, éminences, académiciens de garde et politicards. Maurice Maréchal et les siens n’épargnent personne, sans pour autant renvoyer dos à dos gauche et droite. Viscéralement antifasciste, le Canard sera l’un des plus fermes soutiens du Front Populaire, sans pour autant se montrer dupe d’aucun parti. Principale garantie de sa survie, sa légendaire indépendance en fera d’ailleurs l’un des organes de presse les plus redoutés et des mieux renseignés de l’après-guerre. Capable de défaire les politiciens les mieux en place ou de changer le cours d’une élection au fil d’imparables enquêtes, il agit en véritable contrepoison d’une classe politique française pour le moins encline à prendre ses aises avec la morale et l’argent public : de l’affaire Stavisky aux petits arrangements financiers des candidats Le Pen et Fillon, c’est une interminable liste d’affaires en tous genres que traversent, semaine après semaine, les unes goguenardes de la bestiole, dressées comme l’envers du décor d’une histoire contemporaine beaucoup moins lisse que ne le veut le « roman national » dont certains tiennent tant à nous repasser les plats. Méfiant envers tous les pouvoirs, le Canard, au fond, n’a jamais cessé d’être anarchiste à sa manière, sans postures ni drapeaux noirs mais aussi, mine de rien, sans compromissions, ce dont bien peu « d’insoumis » autoproclamés peuvent se vanter. Le Canard, lui, ne s’en vante pas, mais il fallait que ce soit dit : mu sans aucun doute par un besoin urgent de racheter son âme, l’éditeur de Valérie Trierweiler s’en est chargé. Dont acte.

Pour aller plus loin :

Le Canard enchaîné : 100 ans. - Seuil, 2016.

Sous-titré "un siècle d'articles et de dessins", cette copieuse anthologie annonce la couleur ! 613 pages grand format, voilà le genre de bouquin qu'on ne lira pas au lit. On le lira cependant, ne serait-ce que pour s'en payer une bonne tranche et, accessoirement, prendre une bonne leçon d'histoire contemporaine. Une histoire dont le Canard, cette institution unique au monde, fut bien souvent tout autant acteur que témoin, comme en atteste Patrick Rambaud qui, en guise de complément, nous raconte Le roman du Canard...

vendredi 21 avril 2017

Kobane calling




















Kobane calling / Zerocalcare. – Cambourakis, 2016.
  
Autant prévenir tout de suite, on ne cherchera pas à démêler ici le sac de nœuds syrien : Le Monde diplomatique n’est pas fait pour les chiens et l’on n’aura pas la prétention d’une quelconque expertise sur le sujet. Zerocalcare non plus : parti presque en curieux faire un tour avec quelques copains dans les zones de guerre kurdes de Syrie et de Turquie, le bédéaste italien en rapporte plutôt les impressions d’un candide définitif que les certitudes d’un militant ou de l’un des ces innombrables « experts » pour talk-shaw télévisuel dont l’entartage se fait par ailleurs attendre. Il n’est pourtant jamais bien loin du cœur de l’action : dans un village du Rojava, à quelques centaines de mètres de Kobane occupée par Daech, dans les montagnes du Kurdistan turc alors qu’Erdoğan s’apprête à relancer une guerre qui dure maintenant depuis plus de 40 ans… Jamais bien loin, donc, mais toujours un petit peu à côté : c’est l’angle qu’il choisit d’adopter au long de ces 270 pages passionnantes et parfois déchirantes. Plus « gonzo » que Rambo, il ne cesse d’opposer son personnage d’indéracinable urbain, addict au portable, au plum-cake et à la pop culture à une réalité politique et historique qui n’en prend que plus de sens et de poids au fil des rencontres et des témoignages. Être Kurde en Turquie s’avère un métier plutôt rude et d’avenir incertain, c’est le moins qu’on puisse dire au récit des exactions commises par l’Etat et l’armée… Et pourtant, c’est bien un avenir que ces femmes et ces hommes ne cessent de s’inventer au bout de leurs kalachnikovs : un avenir fait de respect de l’autre et de dignité, d’égalité et d’ouverture au monde, bâti jour après jour avec une abnégation, un courage et une force d’âme qui laissent pantois le petit bourgeois que nous sommes bien malgré nous. Utopie ? Peut-être… Propagande ? Sûrement pas. Et Zerocalcare, qui ne craint pas d’évoquer ses doutes, n’est pas de ces idiots utiles qui purent naguère servir la soupe à Staline, à Pol-Pot ou à Mao et préfèrent maintenant renvoyer tout le monde dos à dos de peur de se tromper encore une fois. Mais pour avoir côtoyé, ne serait-ce que quelques jours, les combattantes et les combattants des montagnes kurdes, il a tout simplement, tout naturellement choisi son camp. Et nous avec.

Pour aller plus loin...

Pierre Bance Un autre futur pour le Kurdistan ? - Noir et rouge, 2017

Après avoir rappelé les fondamentaux du "Municipalisme libertaire" tel qu'énoncé par Murray Bookchin, l'auteur - docteur en droit, anarchiste et syndicaliste - l'étudie dans sa version kurde, sans éluder les difficultés qui se posent à une société en guerre, dominée par un parti, le PKK (ou le PYD dans sa version syrienne), passé presque sans transition de la rigidité marxiste-léniniste à l'anarchisme le plus avancé. Quoi qu'il en soit et quoi qu'il advienne, ce qui se passe actuellement au Rojava reste suffisamment passionnant et porteur d'espoir pour ouvrir des perspectives aux révolutionnaires du monde entier.

Zaynê Akyol Terre de roses (2017)

Documentariste canadienne d'origine kurde, Zaynê Akyol a suivi un détachement féminin du PKK, de l'entraînement jusqu'au combat en première ligne contre Daech. Elles sont belles, intelligentes, sensibles et redoutables : c'est peut-être trop beau pour être vrai, c'est peut-être à la limite de la propagande, mais qui prétendrait se passer de mythes ? Quitte à se faire bourrer le crâne, je préfère confier le mien à des amazones libertaires plutôt qu'à des égorgeurs fanatiques. Comme toutes les belles histoires, celle-ci finira peut-être dans un bain de sang... En attendant, on aura toujours la satisfaction de se dire qu'au moins quelques-unes en auront profité, auxquelles nul bonhomme ne viendra jamais plus faire la loi.

Mylène Sauloy Kurdistan, la guerre des filles (2017) (à voir ici en streaming)
Plus didactique que le précédent, un exposé sur la part majeure que prirent les femmes dans la lutte du peuple kurde dès la fondation du PKK en 1978, autour de Sakine Cansiz, grande figure de militante, assassinée à Paris en 2013.

Stefano Savona Carnets d'un combattant kurde. - JBA édition, 2006.

Un petit groupe de combattants du PKK remonde d'Irak vers les zones de guerre de la frontière turque. Articulé autour des carnets d'Akif, revenu d'Allemagne pour combattre aux côtés de son peuple, ce documentaire, plus ancien que les deux précédents, est assez révélateur des contradictions qui traversent le Parti au moment où il réalise sa transition, passant d'un marxisme-léninisme pur et dur à une idéologie libertaire pas toujours très bien comprise par la base : comment être libre dans le cadre d'une organisation militaire, dont  la rigidité - acceptée et assumée - est l'une des conditions mêmes de la survie ? Reste une série de beaux portraits de femmes et d'hommes dont certains n'ont connu que la guerre sans pour autant perdre leur humanité.

Vincent Gerber et Floréal Romero Murray Bookchin : pour une écologie sociale et radicale. - Le passager clandestin, 2014.

Pour une toute première approche de la pensée de Murray Bookchin (1921-2006), dont le "municipalisme libertaire" a inspiré l'actuel programme du PKK. S'il est parfois controversé parmi les anarchistes eux-mêmes, Murray Bookchin reste l'un des penseurs les plus stimulants et cohérents de l'"increvable anarchie", qui, dès les années 60, mettait l'écologie et une certaine forme de décroissance au cœur même de son projet global de société anticapitaliste.





lundi 3 avril 2017

Arbos Anima




















Arbos Anima / Kachou Hashimoto. – Glénat, 2016-…. – 3 vol. parus

19e siècle, quelque part en Asie du Sud-Est… Doué du pouvoir de « lire » les souvenirs des plantes à travers leurs racines, Noah Lescott est un prodigieux collecteur au service de la maison Diva, fleurs en tous genres. Mais la concurrence est rude, les méchants sans scrupules et les secrets de famille bien lourds à porter…
Pourquoi certains shônen restent-ils si séduisants passé 14 ans ? Dans le cas de cette nouvelle série de l’auteure de Cagaster, on conviendra que ce n’est pas le dessin, d’un classicisme efficace mais sans brio particulier. Certes, le pitch, d’un exotisme entre gothique et steampunk léger, y est sans doute pour quelque chose, surtout si l’on n’est pas allergique au pollen. Les personnages ? Entre le jeune Noah, élevé dans une serre jusqu’à l’âge de quinze ans, Rudyard, son garde du corps, ancien pirate rompu à toutes les disciplines qui laissent des bleus ou bien encore Eve, la blonde archère en quête de vengeance, ils ont bien sûr tout pour plaire, mais ne suffisent pas à eux seuls à justifier cet indéniable pouvoir d’attraction. Il faut chercher plus loin, plus haut, du côté, peut-être de ce plaisir de la répétition, de cet art infini de la variation qui fait du manga, selon l’école, soit l’héritier le plus direct du grand roman populaire du 19e siècle, soit le cousin germain de la branlette. D’après la première, au-delà des seules péripéties, on recherchera des structures, un rythme, des archétypes, toute une géométrie du récit que l’on retrouve, plus ou moins intacte ou subvertie, dans des contextes et selon des modalités innombrables. D’après la seconde, on conclura simplement que, quel que soit l’âge, il n’y a pas de mal à se faire du bien.

mercredi 22 mars 2017

Stravaganza




















Stravaganza, la reine au casque de fer / Akihito Tomi. – Casterman, 2016. – 4 volumes parus.

Une cité qui vit à l’abri de ses murs pour se garantir des appétits de mandrills anthropophages de dix mètres de haut, une jeune reine qui ne peut paraître aux yeux du peuple que le visage dissimulé sous un heaume de fer, des géants débonnaires en forme de culbuto et leurs épouses nettement plus en forme(s)… Les mangakas, ça ose tout, d’ailleurs c’est à ça qu’on les reconnaît. Rien ne leur fait peur : le sujet le plus improbable, le pitch le plus extravagant ne saurait les intimider, au contraire. Du reste, c’est bien d’extravagance dont il est précisément question dans ce seinen de fantasy, qui galope avec allégresse sur les brisées de L’attaque des Titans, sans éprouver pour autant le besoin de se mettre un balai dans le tugudu, à l’instar des jeunes scouts tourmentés d’Hajime Isayama. Pour Akihito Tomi, la libido prime à l’évidence sur le bushido et nul jeune mâle classiquement constitué ne saurait le lui reprocher, tant cet aimable composé de violence et de polissonnerie débridée semble brassé à la mesure de ses hormones : une dose de membres arrachés pour deux de fessiers répandus par surprise conviennent parfaitement au cochon qui, paraît-il, roupille en chacun de nous. Quant à l’intransigeante féministe qui veille sur son sommeil, elle n’y trouvera toutefois pas matière à doubler la dose de laudanum : tout cela reste au fond très candide et tout plein d’une belle santé qui nous change de la profonde hypocrisie de bien des « maîtres » occidentaux du zizi mis en cases. Cette sincérité sans faille, cette capacité d’adhésion à ses propres histoires, cette innocence, enfin, c’est d’ailleurs peut-être, en définitive, ce qui donne en général au manga son indéniable pouvoir de séduction et, à Stravaganza en particulier, ce petit goût de revenez-y sans complexes qui nous fera guetter les prochains tomes avec toute la juvénile ardeur d’un amoureux définitif de la reine Viviane.

mercredi 8 février 2017

S'enfuir




















S'enfuir : récit d'un otage / Guy Delisle. - Dargaud, 2016.

Plus de 430 pages de bande dessinée en bichromie sans la moindre scène de sexe, cela pourra paraître excessif à certains amateurs. Christophe André, lui, ne s’en serait certainement pas plaint au long - très long - des 111 jours que dura sa captivité. Enlevé en juillet 1997 lors d’une mission humanitaire dans le Caucase, le jeune volontaire de MSF ne devra qu’à un hasard incroyable de parvenir à échapper à ses ravisseurs tchétchènes, qui ne verront jamais la jolie couleur verte du million de dollars qu’ils espéraient en tirer. C’est le récit de cet enlèvement et de cette évasion qu’a choisi de raconter Guy Delisle, délaissant pour cette fois la chronique autobiographique (Chroniques de Jérusalem, Pyongyang…) et l’autofiction rigolarde (Le guide du mauvais père). Plusieurs fois commencé, abandonné et repris sur une période de quinze ans, le projet s’avère d’emblée un tour de force : comment rendre intéressante une histoire dont la plus grande partie n’a pour décor qu’une pièce seulement meublée d’un matelas, d’un radiateur et d’une ampoule ? Guy Delisle y parvient de façon étonnante et, paradoxalement, fait de l’inaction forcée de son personnage le ressort d’un récit tout en tension, où le moindre micro-événement, la moindre variante dans un quotidien désespérant d’incertitude et de monotonie se change en péripétie haletante. Au point que l’évasion elle-même en devient (presque) d’une déconcertante facilité au regard de l’impuissance de l’otage : on revient à la réalité avec la même incrédulité que lui, la découvrant si proche après avoir paru si longtemps inaccessible. Et l’on se dit qu’on est bien peu de choses et qu’il ne serait peut-être pas inutile d’apprendre dès à présent la liste complète des maréchaux d'Empire, au cas où…

mercredi 1 février 2017

Comics retournés



















Comics retournés / Gabriela Manzoni. – Séguier, 2016.

Les comics s’avèrent décidément un matériau bien malléable, qui firent en leur temps la fortune de Roy Lichtenstein et de quelques marchands d’art. Ils font aujourd’hui celle – plus modeste – de Mme Manzoni qui, sur Face-de-bouc, donne quant à elle dans une sorte de situationnisme dépolitisé. La recette est simple : isolez une case quelconque de l’une de ces BD sentimentales des années 50, peuplées de bellâtres bien coiffés et de midinettes enamourées, et remplacez-en les dialogues insipides par quelque réplique pleine de joyeuse méchanceté, laissez mijoter quelques heures et regardez tomber les « like » par paquets de vingt. Si elle n’est pas tout à fait nouvelle, la démarche reste assez drôle, le décalage aidant, et c’est toujours un moyen de se faire de nouveaux amis sans trop se mettre en frais. Le souci, comme disent les jeunes, c’est qu’à force de ne pas citer ses sources, Mme Manzoni court le risque de se voir prêter plus d’esprit qu’elle n’en a : la plupart de ses punchlines sont en effet des emprunts plus ou moins maquillés aux plus grands des méchants loups du pessimisme littéraire. On reconnaît Cioran (Le réel me donne de l’asthme), Beckett (Echouez encore, échouez mieux) mais combien d’autres sont-ils ainsi involontairement mis à contribution pour permettre à Mme Manzoni de briller en société ? Certes, dans sa préface, elle ne cache pas s’être inspirée des « moralistes les plus sombres », sans toutefois les citer, sous le prétexte mal assumé d’un vague jeu de piste pour connaisseurs. Il est évident qu’elle s’en fiche et, après tout, on s’en ficherait avec elle si le recueil de ces vignettes ainsi martyrisées ne donnait à la longue une telle impression de froideur méprisante : la méchanceté sans désespoir n’est au fond qu’une variété follement contemporaine de cynisme, une méchanceté protégée, une méchanceté de riche. Mme Manzoni n’est peut-être pas riche, mais elle mériterait assurément de l’être.


mardi 31 janvier 2017

Bonne continuation

















Bonne continuation / Olivier Tallec. – Rue de Sèvres, 2016.
 
« Je crois que nous perdons de l’altitude », dit le copilote au commandant de bord, tandis qu’un mouton s’accroche désespérément au cockpit.
Depuis quelques années, le dessin d’humour en France semblait connaître un destin assez semblable à celui de la minijupe en Iran : une brève envolée suivie d’une certaine raréfaction. C’est simple, ils n’étaient plus que quatre à nous faire rire : Sempé, Sempé, Sempé et Voutch. Ils seront désormais cinq, avec Olivier Tallec dans le rôle du pouce opposable. Illustre illustrateur jeunesse, ce dernier, c’est confirmé, se sent pousser le boyau de la rigolade pour les grands et, après nous avoir souhaité une Bonne journée en 2014, nous invite à poursuivre au moyen d’une nouvelle quarantaine de tableautins désopilants, composés selon les meilleures recettes anglo-saxonnes d’un art du décalage auquel le défunt Almanach Vermot ne nous avait guère habitués. En effet, l’humour d’Olivier Tallec a peu de choses à voir avec les histoires de pin-up et de pruneaux, et bien plus avec la joyeuse bande du New Yorker ou le toujours regretté Gary Larson : on y croise d’ailleurs un certain nombre de vaches et de girafes, animaux en eux-mêmes assez drôles et qui ne perdent rien à se retrouver croqués en couleurs vives par un dessinateur aussi rare. Rare dans tous les sens du terme, d’ailleurs : 2014 est déjà loin – pensez, c’était avant Charlie, avant le 13 novembre : on a failli attendre, donc, mais on en redemandera désormais, du moins tant qu’on aura le cœur à rire.

lundi 23 janvier 2017

Fred Deux : le for intérieur




















Fred Deux : le for intérieur. – Les cahiers dessinés, 2015.

Pour changer un peu de la bédé, Fred Deux fut l’un de ces artistes singuliers qui, loin des modes et du fracas des avant-gardes, n’ont cessé de tracer leur piste solitaire à travers le grand terrain vague de l’Expression. Né en 1924, dans un milieu très populaire, autodidacte, il connaît une véritable épiphanie à la fin des années 40 en découvrant par hasard l’œuvre de Paul Klee. Bouleversé par la révélation d’une liberté graphique qu’il n’avait encore jamais soupçonnée, il ne cessera dès lors de délivrer d’innombrables dessins proliférant en gigantesques entrelacs d’organes imprévus par la Faculté, luxuriantes fleurs cancéreuses tissées par une armée d’araignées folles ou grouillement halluciné de cités effervescentes découvertes au microscope… S’il est possible de la rattacher au Surréalisme tardif d’un Roberto Matta ou d’un Victor Brauner, qu’il approcha en effet un temps, l’œuvre de Fred Deux n’en figure pas moins le tracé unique et quasi sismique d’une âme profondément inquiète qui jamais ne cessa de se confronter au papier autant qu’elle s’y confia. Alors qu’une grande partie de son œuvre nous est surtout connue par les interprétations gravées qu’en fit Cécile Reims, sa compagne, ce fort numéro des Cahiers dessinés fait la part belle à un versant plus intime de son travail, à travers la collection du Musée Jenisch de Vevey, qui comprend notamment, outre de nombreux dessins, deux de ces « livres uniques » où Fred Deux serrait une bonne partie de ses écrits. Kaddisch (1980) et Rituel (1980) y sont ainsi détaillés page à page, entre dessins viscéraux d’une finesse hallucinante et textes fiévreux, à la lecture desquels on retrouvera la voix si particulière de l’extraordinaire écrivain que fut également Fred Deux (La Gana, publié en 1958 sous le pseudonyme de Jean Douassot). Un certain nombre d’essais, sous la direction de Laurence Schmidlin, achèvent enfin de faire de ce volume une excellente introduction à l’œuvre trop peu connue d’un artiste discret, dont la disparition, en 2015, n’aura malheureusement pas fait les gros titres.

Pour aller plus loin...

Fred Deux, Cécile Reims : la ligne de partage. - Halle Saint Pierre, 2009.
Le catalogue, malheureusement épuisé, de la dernière grande exposition des deux artistes, dans leur dimension la plus osmotique... 







Jean Douassot La Gana. - E. Losfeld, 1970.
Très tôt reconnu comme écrivain sous le pseudonyme de Jean Douassot, Fred Deux est d'abord l'auteur de La Gana, autobiographie déchirante et l'un des sommets indépassables d'une littérature augmentée.
Fred Deux a en outre enregistré, de 1963 à 1994 et sur 132 cassettes ! une autobiographie parlée, intégralement disponible sur Gallica.

jeudi 5 janvier 2017

Super-héros : une histoire française




















Super-héros : une histoire française / Xavier Fournier. - Huginn & Muninn, 2014.

Il est de tradition de faire du super-héros un phénomène purement yankee dont l’origine remonterait au Superman de Jerry Siegel et Joe Shuster en 1938. Or, il n’en est rien : pour peu que l’on accepte une définition un peu large du vengeur hors-normes, le genre serait bien plus ancien et pourrait même bien avoir des racines principalement feuilletonnesques et françaises ! C’est en tout cas la thèse défendue par l’auteur de ce documentaire très complet qui, partant du Comte de Monte-Cristo, n’oublie pas un représentant du muscle national, du classique Rocambole au tout récent Garde Républicain, personnage de porte-drapeau un rien hallucinant mais pas tellement plus, si l’on y réfléchit, qu’un Captain America. Certes, la plupart de ces héros sont bien oubliés : qui se souvient du Nyctalope de Jean de La Hire ? De Fantax, du tandem Navarro et Mouchot, qui eut un fan-club de 10 000 membres ? Du splendide Atomas dessiné par René Pellos ? Ou bien, plus près de nous, de Super Boy, dont les aventures s’étalèrent pourtant sur plus de trente ans ? Loin de n’être qu’une copie servile de ses cousins d’Amérique, le super-héros français n’aurait donc pas grand-chose à leur envier, sinon d’avoir pu s’épanouir dans un milieu favorable. Car jamais nos surhommes n’affrontèrent super-vilain plus acharné à leur perte que la sinistre Commission de surveillance des publications destinées à la jeunesse, adossée à la fameuse loi de censure de 1949, d’ailleurs jamais abrogée… D’injonctions en procès, les éditeurs de « petits formats » (qui furent en somme l’équivalent français du comic book américain) n’eurent de cesse d’échapper aux rayons de la mort des défenseurs de la Sainte Famille, sans qu’il leur soit réellement possible de faire exister un univers complet, à la façon dont, aux USA, la petite maison Marvel finit par tirer son épingle du jeu et devenir l’empire que l’on sait. Hors quelques parodies célèbres comme Superdupont, l’histoire des super-héros français ne put donc jamais être autre chose qu’une longue suite de renaissances, portées par d’inlassables enthousiastes, dont l’acharnement à faire vivre un genre si généralement décrié par les pédagogues de tout poil confine lui-même au super-pouvoir et mériterait qu’on lui dédie la création d’un héros spécifique et 100% français, à l’enseigne de l’increvable Phénix.


jeudi 8 décembre 2016

La grande guerre
















La Grande guerre : le premier jour de la bataille de la Somme / Joe Sacco. - Futuropolis : Arte éditions, 2013


Moins souvent évoquée de ce côté-ci de la Manche que la bataille de Verdun ou celle de la Marne, l’offensive de la Somme reste pour les Anglais la mère de toutes les batailles de la Grande guerre : la plus démesurée, la plus intensément préparée et, surtout, la plus meurtrière, puisqu’on estime qu’environ 20 000 soldats britanniques laissèrent leur vie en ce seul 1er juillet 1916. Il s’agissait, selon la doctrine chère au général Haig, commandant en chef du front de la Somme, d’opérer en une seule fois une poussée définitive, un Big push qui, réduisant à néant les lignes allemandes, ouvrirait définitivement les portes de la Victoire aux troupes de Sa Très Gracieuse Majesté. L’Etat major avait bien fait les choses : une semaine de barrage d’artillerie non-stop, un déluge de tonnerre et de feu s’abattit pendant sept jours sur les tranchées allemandes et résonna jusqu’au cœur de Londres. Au signal, les fantassins retranchés dans leurs kilomètres de boyaux n’auraient plus qu’à traverser le no man’s land comme à la promenade et s’en aller tranquillement s’occuper des quelques Prussiens survivants. Bel optimisme militaire, vite rattrapé par les balles allemandes. Car l’ennemi, retranché dans des abris souterrains solidement fortifiés, attendait tranquillement la fin des tirs pour jaillir à l’air libre et mettre en service ses propres batteries. Ce fut une hécatombe.
Connu pour ses travaux journalistiques sur la Bande de Gaza ou l’ex-Yougoslavie en guerre, le dessinateur Joe Sacco a choisi d’évoquer cette horreur sous la forme d’une immense frise muette de 7,5 mètres décrivant par le menu la catastrophe, depuis la promenade matinale du brave général Haig jusqu’à l’enfouissement hâtif des dernières victimes. Dans un style extrêmement fouillé et d’une précision hallucinante, il met en scène un véritable fourmillement humain, composé de centaines et de centaines de figurants en plus ou moins bon état qui, s’il ne s’agissait d’événements aussi dramatiques, rappellerait certaine série de livres-jeux où l’on doit repérer dans la foule un dadais rayé de rouge. Nulle couleur ici, et heureusement, car c’est d’une immense tache de sang que se teinterait la fin de cette apocalypse moderne qui devait définitivement sonner la fin des illusions anglaises en matière de victoire facile. Où est Charlie ? Dans la merde, mon général.

mercredi 26 octobre 2016

L'essentiel des Gouines à suivre : 1987-1998






















 





L’essentiel des Gouines à suivre : 1987-1998 / Alison Bechdel. - Même pas mal, 2016



Récemment reconnue en France pour les très remarquables et remarqués Fun home et C’est toi ma maman ? (parus tous deux chez Denoël Graphic), Alison Bechdel est cependant loin d’être une débutante aux Etats-Unis, son pays d’origine, où sa notoriété s’était bâtie tout au long des années 90 sur la série Dykes to watch out for, enfin traduite par les éditions Même pas mal. Bande dessinée communautaire, voire d’un communautarisme assumé, les « Gouines à suivres » mettent en scène le quotidien d’un petit groupe de lesbiennes dans ses composantes plus ou moins typées : il y a Mo, le boulet, cœur tendre sous des allures intransigeantes et hyper-rationnelles, Loïs, la papillonne, cynique et généreuse, bien décidée à jouir sans entraves, Clarice et Toni le « vieux » couple, qui finit par opter pour la PMA, Ginger, la prof qui n’en finit plus de bûcher sa thèse… et bien d’autres, dont les avatars et les dialogues incessants finissent par former au fil des pages la chronique attachante d’une Amérique minoritaire et fin de siècle. On passe de Reagan à Bush père et de Bush père à Bill Clinton presque sans s’en apercevoir dans ce petit théâtre permanent où la prise de tête fait figure d’art majeur : sur un fond d’actualité toujours présent, Alison Bechdel moque avec tendresse et beaucoup de finesse un petit milieu dont les préoccupations – entre saucisses tofu-gingembre et gender studies aux titres improbables – semblent parfois en léger décalage avec les grands enjeux de ce monde et où – tant pis pour les voyeurs – il n’est pas tant question de sexe, au fond, que de vivre la vie qu’on s’est choisie dans une Amérique encore très largement réactionnaire et conservatrice. Si l’on rit peut-être moins que chez un Ralf König, satiriste plus mordant, on se surprend cependant à regretter d’avoir fini ce recueil pourtant copieux et de devoir au moins provisoirement se séparer d’une bande de copines dont on rêverait de faire partie. Moi, quand je serai grand, je serai goudou.




lundi 3 octobre 2016

Martha & Alan


















Martha & Alan / Emmanuel Guibert. – L’association, 2016.

Reprenons. Depuis une bonne quinzaine d’années, Emmanuel Guibert a entrepris de transcrire en bande dessinée les souvenirs d’Alan Ingram Cope, cet ami américain installé en France après la Seconde Guerre Mondiale, rencontré par hasard sur l’île de Ré et qui se révéla vite un prodigieux interlocuteur, l’un de ces raconteurs-nés capables de captiver un auditoire sans effets de manche et avec les trois fois rien d’une vie sans histoires. Trois fois rien qui font tout de même des heures et des heures d’enregistrement qu’Emmanuel Guibert est loin d’avoir fini de creuser. Après nous avoir conté La Guerre d’Alan en trois volumes (L’association, 2000-2008) et avoir entamé L’enfance d’Alan (L’association, 2012), il ouvre une brève parenthèse pour évoquer l’amitié d’Alan et de Martha, une petite fille rencontrée à l’école maternelle, devenue son amie d’enfance, perdue de vue et retrouvée sur le tard. Trois fois rien, donc, pas même une tranche de vie, ou alors bien fine. Mais cette transparence même en fait le prix, car sous les mots simples d’Alan se dessinent une vie, deux vies peut-être faites l’une pour l’autre, deux trajectoires à peine déviées par la maladie, l’intransigeance d’une belle-mère, un rendez-vous manqué et l’ombre à peine esquissée d’un regret. Pour traduire cette délicatesse de sentiment, Emmanuel Guibert a fait cette fois le choix de la couleur et d’une forme narrative en plans larges, plus proche de l’album que de la bande dessinée proprement dite. Choix judicieux : les dessins, réalistes, fortement documentés, presque photographiques, sont transfigurés par des couleurs chaudes et profondes, qui donnent aux doubles-pages une tonalité dorée que l’on imagine aussi bien être celle de la Californie natale des deux enfants que celle d’un vert paradis ensoleillé par le souvenir d’une Amérique encore aimable.

mercredi 28 septembre 2016

Sunny




















Sunny / Taiyou Matsumoto. – Kana, 2014-…. – 6 vol. parus
Au moment où paraît le 6e volume de la série, il était grand temps de parler de Sunny. Depuis Amer béton, Taiyou Matsumoto s’est imposé comme l’un des mangakas les plus originaux du Japon : Ping Pong, Gogo Monster, Le samouraï bambou, tout  comme le génial et énigmatique Number 5, sont tous devenus des classiques. Parions qu’il en adviendra de même de cette nouvelle série, la plus attachante qu’il ait jamais produite, peut-être parce qu’elle puise très largement dans ses propres souvenirs. Sei, timide et studieux, Haruo, le faux dur aux cheveux prématurément blancs, la jolie Megumu, Jun le petit morveux chevelu, l’étrange Tarô… tous ont en commun d’être de ces « enfants des étoiles », orphelins ou délaissés par leurs parents et placés dans un foyer où, sous la bienveillante surveillance des adultes, ils s’efforcent encore de vivre, de grandir et d’être heureux, malgré toutes leurs trop précoces blessures. Si, de son propre aveu, l’auteur lui-même tenait plutôt du calme Sei, il a certainement mis un peu de lui dans chacun de ses personnages, tant il met de tendresse et de pudeur à les raconter au quotidien, sans effets superflus, sans larmoiements mais avec toute l’intelligence du récit dont on le sait capable et qui en fait l’équivalent – cela n’engage que nous – d’un Carlos Sampayo. Bref, si d’aventure il restait encore sous une pierre l’un ou l’autre de ces esprits chagrins pour prétendre que les mangas sont plus bêtes qu’eux, la simple lecture d’une dizaine de ces pages lumineuses devrait suffire à les réduire en cendres…

Les rêveries d'un gourmet solitaire




















Les rêveries d’un gourmet solitaire / Jirô Taniguchi et Masayuki Kusumi. – Casterman, 2016

Deuxième service ! On en redemandait : le gourmet solitaire repasse les plats pour une nouvelle série de promenades gustatives à travers les petites rues de Tokyô, Tottori et autres lieux où ça sent bon sur les coups de midi. Car la cuisine japonaise, on l’oublie trop souvent, ne se limite pas aux sushis et s’avère d’une appétissante diversité, même servie par les gargotes à pas cher qu’aime à fréquenter notre représentant de commerce entre deux clients. Oden en soupe à Aoba-Yokochô, cuisine péruvienne à Shinanomachi, râmen au porc et riz à Ôtemachi… chaque plat fait l’objet d’une véritable petite nouvelle où le contexte et les circonstances des découvertes de Gorô (c’est son nom) comptent au moins autant que la sauce qui les accompagne. Et c’est peut-être, au fond, ce qui fait le principal intérêt de ces histoires et les rattache à la même veine pensive et piétonne que L’homme qui marche ou Quartier Lointain, qui, en France, firent de Jirô Taniguchi la star qu’il est loin d’être au Japon (au point que, reconnaissance du ventre oblige, les auteurs se fendent d’un discret hommage au plat préféré des Français : le couscous, savouré en connaisseur par un Gorô de passage à Paris.) Ce n’est donc pas sans raison que le titre français emprunte avec une certaine malice à Rousseau : le gourmet solitaire ne travaille pas seulement des mandibules, il fait aussi marcher sa tête et le cœur suit au fil d’un monologue intérieur qui ne s’achève à chaque fois qu’à satiété complète. De nourritures terrestres en aliments de l’esprit, le lecteur refermera lui-même cet album sur un rot discret, une seule mais taraudante question le laissant sur sa faim : mais comment diable fait donc cet enragé brifaud pour garder la ligne ?

lundi 12 septembre 2016

Marie pleurait sur les pieds de Jésus




















Marie pleurait sur les pieds de Jésus / Chester Brown. – Cornélius, 2016.

Chester Brown aime les putes et ne s’en cache pas (Vingt-trois prostituées. – Cornélius, 2012). D’autant moins que, quoi qu’il en dise, son surmoi de chrétien anglo-saxon blanc n’a pas vraiment cessé de lui faire les gros yeux depuis une adolescence entièrement dédiée au culte poisseux de Hugh Hefner (Le Playboy. – Les 400 coups, 2001). Aussi, dans ce nouvel ouvrage, a-t-il voulu prendre le diable par les cornes en mariant une fois pour toutes ses deux grandes passions : l’exégèse biblique et le sexe tarifé, l’une devant justifier l’autre à la face des hommes et de l’Éternel. La Vierge ne le serait donc pas tant que ça et les allusions à la prostitution, présentes en filigrane dans bien des passages de l’Ancien comme du Nouveau Testament, témoigneraient d’un certain goût de ce bon vieux Yahvé pour la transgression de ses propres commandements ou, du moins, d’une assez belle tolérance pour des pratiques que la Bible ne condamnerait qu’au prix de contorsions pauliniennes assez tardives. Et notre nouvel Origène d’en apporter la preuve en rétablissant dans leur vérité certains récits et paraboles plus ou moins apocryphes, étayant ses versions dessinées de tout l’appareil de notes et de commentaires dont il est désormais coutumier. Quand bien même frise-t-on l’hérésie à chaque page, tout cela est très sérieux et jamais les comics n’ont si mal porté leur nom. Chester Brown n’est pas un rigolo, qui fut en son temps, avec ses compères Seth et Joe Matt, le sel de la terre de la nouvelle BD canadienne et si l’on songe bien sûr à Crumb et à son insurpassable Genèse, le bon apôtre n’est pas tout à fait indigne de lui laver les pieds. Mais quand bien même s’inclinera-t-on devant l’œuvre accomplie, quand bien même en reconnaîtra-t-on humblement l’implication et le sérieux, il reste assez difficile de se déprendre d’un sentiment qui paraîtra peut-être étrange à tout autre que l’un de ces Français mécréants façonnés par une bonne centaine d’années de laïcité militante et que, grossièrement, on résumera ainsi : on s’en fout, non ?