mercredi 26 juillet 2017

Les enfants de la Baleine


















Abi Umeda Les enfants de la Baleine. - Glénat, 2016-....

Une île de glaise dérivant au hasard sur un océan de sable, peuplée de jeunes gens ignorants de leurs origines… De mystérieux assaillants dénués de tout sentiment… D’un jour à l’autre, Chakuro, Samy et leurs amis voient leur vie paisible bouleversée de fond en comble. Leur existence désormais sur le fil du rasoir, ils doivent découvrir un à un les secrets qui meuvent leur navire et prendre en main leur destin entre deux séances de larmes…
Car on pleure beaucoup dans Les enfants de la baleine : c’est même, d’une certaine façon, le moteur de ce seinen-manga comme on les aime, dont le pitch, comme toujours ingénument invraisemblable, parvient à s’incarner au bout de quelques pages en un univers cohérent, poétique et attachant sous des couvertures aux allures de joyaux. On n’est pas en vain l’assistante de Miyazaki : Abi Umeda a manifestement retenu les leçons du Maître et s’inscrit d’emblée comme l’une de ses héritières les plus douées. Les meilleurs mangas se reconnaissent en général à leur pouvoir d’adhésion : ils ont tout de ces histoires sans fin que l’on se raconte pour s’endormir et que l’on reprend fidèlement, chaque soir, entre dix et vingt ans et dont on ne se souviendra que vaguement plus tard, sauf à les retrouver par miracle dans des BD produites au bout du monde. Le sujet, l’histoire même, n’ont qu’une importance relative : ce sont les archétypes dont elles sont porteuses, les structures qui les sous-tendent que l’on aime à retrouver, d’épisode en épisode, de série en série, avec toutes ces infinies variations qui font leur prix. L’on n’aime jamais tant se rêver orphelin que lorsque l’on se sait en sécurité : peut-être est-ce le secret d’une série comme Les enfants de la Baleine, tout comme celui de tant d’autres. En-deçà des péripéties et des relances scénaristiques, c’est cet esprit d’enfance, ce potentiel intrinsèque de rêverie qu’elle détient qui nous la rend si précieuse, comme un permis de retomber en enfance à validité illimitée, la clé retrouvée de toutes les boîtes à trésors, un Copains d’avant de tous nos compagnons d’aventure.

lundi 24 juillet 2017

Les cures merveilleuses du docteur Popotame














Léopold Chauveau Les cures merveilleuses du docteur Popotame. - MeMo, 2016
C’était le temps heureux où le docteur Popotame guérissait les éléphants sans queue, rafistolait  les girafes et hop ! ni une ni deux, vous coupait le chasseur en deux sans états d’âme et repeignait en noir les hommes blancs, histoire de les rendre aussi bons et inoffensifs que les nègres. C’était le temps où cafards, pharisiens et cagots n’étaient pas encore ressortis de dessous leur pierre, quand la littérature jeunesse pouvait encore se montrer d’une réjouissante liberté sans risquer l’anathème et la chevrotine. C’était le temps où l’on pouvait encore être chirurgien, adepte de l’éducation nouvelle et néanmoins drôle : Léopold Chauveau (1870-1940) était tout cela, qui inventa nombre de petits contes pleins de noire désinvolture à l’usage de ses quatre fils et notamment de ce petit père Renaud avec lequel il aimait tellement dialoguer (Les deux font la paire. – La joie de lire, 2003) et auquel sont une nouvelle fois dédiées ces histoires « si bêtes mais si amusantes ». Comme il ne savait manifestement pas dire non, il les illustrait d’un trait de plume bien frais et bien noir, comme un qui n’a pas peur de ne pas savoir dessiner et annoncerait un peu Topor, qui d’ailleurs l’admirait beaucoup. Après La joie de lire, qui lui dédia naguère une collection, c’est donc au tour des éditions MeMo de rendre un hommage mérité à Léopold Chauveau. Elles le font avec tout le savoir-faire et la précision qu’on leur connaît, sous la forme d’un très beau volume à l’italienne que l’honnête homme ne manquera pas de faire figurer en bonne place dans sa bibliothèque, entre les Fables de La Fontaine et les Histoires comme ça. D’ailleurs, c’est bien simple : si Kipling avait su faire caca, on l’appellerait Chauveau.

Pour aller plus loin :




 

vendredi 21 juillet 2017

L'été infini



















Madame Nielsen L'été infini. - Noir sur blanc, 2017.

Le lierre est une plante envahissante, imprévisible et même un rien désespérante mais il habille admirablement les ruines. On pourrait en dire autant de cette première traduction française de l'auteure, née et morte Claud Beck-Nielsen avant de renaître en 2011 sous le nom de Madame Nielsen, artiste et performeuse en renom de la scène danoise. Insinuante, entêtante, digressive et capricieuse, sa prose toute en méandres pourrait agacer de prime abord si l'on ne comprenait bientôt qu'il s'agit d'abriter un tombeau. L'été infini aura été ce moment de grande innocence, au début des années 80, où un groupe de jeunes gens formant une sorte de communauté autour de la mère de l'une d'entre eux pouvait s'imaginer que cette union, cette mystérieuse entente, durerait toujours. L'amour, le bonheur, la réussite artistique, tout leur était dû et tout procéderait nécessairement de cette acmé. Il n'en sera évidemment rien, la réalité reprenant ses droits avec une indifférence cruelle, face à laquelle il n'est d'autre arme que l'ironie qui tient les défaites à distance. De l'ironie, la vieille femme qui raconte cette histoire et qui, peut-être, était ce jeune garçon qui est peut-être une fille mais ne le sait pas encore, cette vieille femme qui donc est peut-être l'auteure, n'en manque pas. S'il s'agit bien pour elle de composer un requiem, c'est avec un apparent détachement qui jamais ne cède à l'élégie. Ce faisant elle invoque les mânes de la baronne Blixen (avec laquelle elle n'est pas sans cultiver une certaine ressemblance physique) : le lecteur français songera davantage à quelque version mise à jour du Grand Meaulnes, où un mal que l'on n'osait alors nommer se chargerait, comme il le fit pour beaucoup, de siffler la fin de la partie, de l'enfance et de toute illusion.

mercredi 19 juillet 2017

Geis


















Alexis Deacon Geis. - Gallimard, 2017-....

La Grande Matriarche Matarka se meurt… Qui donc lui succèdera ? Le concours est lancé, que le meilleur gagne. La fille du seigneur Cerf-Volant ne s’est pas inscrite. Quelle force l’oblige donc à concourir, quitte à perdre son âme ?
Autrefois plus infranchissable que le mur de Berlin par beau temps, la frontière qui sépare la bande dessinée de l’album prend décidément des airs de dentelle du Puy. A peine avait-on cru laisser Alexis Deacon batifolant dans le monde enchanté du livre pour enfants qu’on le surprend à brasser de sombres maléfices en plein art séquentiel. Faut-il au fond s’en étonner quand l’on sait avoir affaire à l’un des plus insaisissables parmi les illustrateurs jeunesse, lui qui n’hésite pas à faire de la Confiture de coléoptères (Kaléidoscope, 2004) et dont le style, quand il s’agit d’évoquer vos doudous (Pendant que tu dors - Kaléidoscope, 2006), rappelle plutôt Goya que Petit Ours Brun ? Ayant pour habitude de n’être pas là où on l’attend, Alexis Deacon n’a donc aucun mal à adopter les codes d’un média qui n’est pas a priori le sien pour rendre un peu de lustre à la BD britannique -qui en a bien besoin - et un peu d’air à une fantasy qui, à force de mijoter dans les culottes en lycra des filles de Soleil, commence à sentir un peu le fromage. Dans le genre, plus proche de Mervyn Peake que de Tolkien, on avait rarement vu quoi que ce soit d’aussi original depuis Le Mur de Pan de Philippe Mouchel (Delcourt, 1995-1998) ou bien La forêt de l’oubli de Nadja (Gallimard, 2006-2007). Comme eux, Alexis Deacon vient d’ailleurs et ne soucie guère des canons en vigueur : ses couleurs sourdes et son trait charbonneux n’ont rien de bien franco-belge mais savent donner à ce premier volume une atmosphère assez singulière pour que l’on soit fortement tenté d’en redemander. Ce que l’on fera, non sans trembler de peur que le botulisme, le réchauffement climatique ou la religion n’emporte l’auteur avant la fin.

mardi 18 juillet 2017

Limites


















Christian Viguié Limites. - Rougerie, 2016

Christian Viguié est un poète et non des moindres. Aussi abordera-t-on sa poésie avec la modestie de qui n’en lit pas ou pas assez et le regrette un peu, comme on regrette de ne pas assez manger bio. On l’abordera donc en se disant que ce n’est pas si dur, la poésie, en s’efforçant de croire que ce n’est pas juste une façon un peu compliquée de dire les choses, mais plutôt, simplement, concrètement, la langue à l’état pur, la langue quand elle fait de son mieux. De même se défendra-t-on d’ironiser, même légèrement, sur ces poètes qui ne cessent de convoquer les météores comme au bon vieux temps de Pindare, eux dont les cieux ne sont jamais traversés d’aucun avion ni le coin de campagne troublé d’aucune tronçonneuse, et dont les tables en vrai bois ne sont que pommes et pichets de terre cuite à l’ancienne… Après tout, le poète n’est pas comptable du réel et l’on se saurait reprocher à personne de n’en pas tenir pour une « objectivité » dont l’aboutissement – si l’on en croit une bonne partie de la poésie la plus contemporaine – devrait trouver à s’incarner dans la liste des commissions. Cette limite arbitrairement assignée à la poésie, Christian Viguier la cherche ailleurs. Confronté à plusieurs deuils consécutifs, il a vu « fondre les mots », ne distinguant plus la présence de l’absence, le réel de l’irréel. Que peut alors le langage, quand semble vaciller son pouvoir créateur ? Il y a quand même une peur / à ne plus savoir nommer / puisque nommer c’est s’orienter / ou durer au milieu des êtres / et des choses. Alors il faut redire : redire, vérifier, réaffirmer, retendre le lien entre les mots et les choses jusqu’à ce que le réel recommence / et pousse comme une fleur, avec toute l’évidence d’une fleur. Car le poème, s’il en a parfois les allures, n’est au fond jamais une énigme. Il dévoile bien plus qu’il ne cache, ne représente rien qu’il n’ait d’abord rendu présent. Il en est un peu du poème comme de ces images fractales devant lesquelles on laisse flotter son regard, sans chercher à voir, jusqu’à faire surgir une seconde image, d’une réalité à la fois troublante et ténue, fragile et pourtant mémorable. Voilà la réalité du poème, la seule vraie malgré les apparences, le temps d’un éclair, entrouvre la porte à l’immensité du monde. Cet éblouissement, le poète ne le retrouvera peut-être pas face à sa feuille blanche mais bien plutôt dans l’abandon d’un acte quotidien : Aujourd’hui / j’étais dans un poème / juste à couper du bois / à ranger des bûches / tandis que m’épiait / une mésange bleue / Il n’y avait pas à lire / ni à écrire / à expliquer le bleu du ciel / et de la mésange (…) J’étais dans un poème / et dans l’œil d’une mésange.
Il y a pire comme destination.

lundi 3 juillet 2017

Police lunaire


















Police Lunaire / Tom Gauld. – Ed. 2024, 2016.

Agent de police sur la Lune est une activité plutôt contemplative : la criminalité y est nulle et d’ailleurs tout le monde s’en va, même Mme Henderson et son chien. Ne reste que la jeune femme du Lunar Donuts…
Tom Gauld a-t-il raté une belle carrière dans la police ? Chaque livre le trouve lui-même un peu plus lunaire que le précédent. On l’imagine assez bien fignoler ses petites hachures entre deux donuts en rêvant à la Terre, en tant qu’unique représentant international d’une bande dessinée écossaise réduite à sa plus simple expression. Un style graphique proche du pictogramme, des personnages dénués de bouche et toujours vus de profil, une méfiance instinctive envers tout effet de manche, un minimalisme assumé dont il ne cesse de réaffirmer la leçon principale selon laquelle moins on en fait, meilleur c’est : cela pourrait être aride et ça ne l’est pas. Car, en bon Sélénite, Tom Gauld est un peu poète, et son presque-rien laisse place à un je-ne-sais-quoi que l’on pourrait bien, si on l’osait, qualifier de tendre. D’une tendresse en apesanteur, sans mièvrerie ni fleurettes, et dont la mélancolie légère tempérée par l’humour fait de cet album le plus digne successeur à ce jour des Chroniques martiennes de Ray Bradbury.

mardi 27 juin 2017

La caverne

 
















Evgueni Zamiatine La Caverne. - Interférences, 2017

En ce début des années 20, l'hiver préhistorique, l'hiver "mammouth mammouthissime", s'est abattu sur Saint-Petersbourg. Les immeubles sont des rochers. À l'intérieur des rochers, des cavernes. Au fond des cavernes, autour de maigres feux, des hommes. Dans un appartement glacial, un couple d’intellectuels tente de se réchauffer. Elle, Macha, se meurt. Lui, Martin Martinovitch, en est réduit aux derniers expédients. Sans doute Evgueni Zamiatine (1884-1917) eut-il souvent froid lui-même durant ces terribles années de guerre civile et de pénurie qui suivirent la Révolution de 1917 : mais froid aux yeux, sûrement pas. Malgré les risques encourus, malgré arrestations et menaces et jusqu'à son exil forcé en 1931, jamais l'écrivain révolutionnaire qu'il fut pourtant avec sincérité ne renonça à croiser le fer avec un pouvoir soviétique de plus en plus totalitaire, jusqu'à sa confiscation définitive par Staline. Publiée en 1920, cette courte nouvelle précède de quelques années la parution de Nous autres, son grand roman d'anticipation, qui fit de lui l'une des bêtes noires du régime et le père de toutes les dystopies, d'Orwell à Hunger games. C'est pourtant dans le sillage de celui-ci, récemment et brillamment réédité par Actes sud, qu'on lira cette nouvelle traduction de Sophie Benech, proposée par les éditions Interférences, inlassables exploratrices de la modernité russe. Elles la font suivre d'une version théâtrale et légèrement remaniée, dont le principal mérite est peut-être de faire plus crûment ressortir tout ce que le texte initial avait de déchirant quand, face à l'Histoire indifférente, il ne reste à d'anciens amants que leurs souvenirs, et qu'ils brûlent mal.


Evgueni Zamiatine Nous. - Actes sud, 2017.

jeudi 15 juin 2017

Le mari de mon frère



















Gengoroh Tagame Le mari de mon frère. – Akata, 2016-….

Yaichi élève seule sa petite fille. Mais un jour son quotidien va être perturbé par l’arrivée du… mari de son frère jumeau, Ryô, récemment décédé au Canada. Si la petite Kana, ravie, adopte immédiatement cet aimable tonton en forme de gros nounours exotique, il n’en est pas de même de Yaichi qui doit d’abord surmonter ses propres préjugés. Au fil des jours, tandis que sa gêne initiale laisse place à un naturel dont il ne se serait pas cru capable, il se heurte à l’homophobie ordinaire d’une société beaucoup moins libérale qu’elle ne s’affiche… On l’aura deviné, on est bien loin du yaoi, ce sous-genre du manga « pour filles » qui voit de beaux éphèbes aux yeux immenses échanger grands sentiments et étreintes passionnées sur fonds de ciel étoilé. Gengoroh Tagame, lui, se veut plus terre à terre et son objectif est essentiellement pédagogique : montrer que les gays sont des gens comme les autres, ni plus ni moins, qu’il n’y a lieu ni de les craindre ni de les plaindre, mais simplement de les accepter tels qu’ils sont pour que tout aille pour le mieux dans le meilleur des monde entre gens civilisés. On ne lui contestera pas un art certain pour faire passer la pilule : ce qui, chez d’autres, avait toutes les chances de tourner au pensum militant, s’avère un véritable récit, attachant, plein de malice et de sensibilité, particulièrement bien servi par un dessin réaliste et sans exagérations rhétoriques, dans la veine « occidentaliste » popularisée par Jirô Taniguchi ou Naoki Urasawa. En choisissant de centrer l’histoire autour d’un personnage hétérosexuel en proie à ses propres doutes, Gengoroh Tagame joue la carte d’une tolérance et d’une empathie qui valent toutes les démonstrations et dont les agités de la Sainte Famille feraient bien de prendre un peu de graine avant de finir noyés dans leur propre bave.

mardi 13 juin 2017

Oeuvres


















Edouard Levé Œuvres. – POL, 2015

Après les Artistes sans œuvre, naguère évoqués par Jean-Yves Jouannais (Hazan, 1997), voici venu le temps des œuvres sans artiste. Edouard Levé (1965-2007), artiste conceptuel et écrivain, dresse une liste de 533 idées d’œuvres d’art contemporain, qu’il n’aura pour la plupart pas pris le temps de réaliser lui-même, à défaut d’en avoir l’envie ou les moyens. Qu’il s’agisse de tourner en voiture un plan séquence vidéo entre les villages d’Angoisse et Prozac ou bien d’empailler une gazelle dans la peau du léopard qui l’a tuée, la quasi-totalité de ces œuvres sont bien assez foldingues, malignes, absurdes ou tout simplement vaines pour figurer pour de bon dans n’importe quel FRAC et vous épargner un certain nombre de visites au Palais de Tokyo. Est-ce pour autant de l’art ou du cochon ? Bien malin qui saura répondre : si l’on en croit les portraits figurant sur la couverture, Edouard Levé tenait plutôt du thanatopracteur que du roi de la chatouille. Il n’est cependant pas interdit de pincer sans rire et il est très vraisemblable qu’il ne s’en privait pas. L’art, après tout, comme l’humour, sont là pour titiller notre rapport au réel : pour être drôle, une œuvre d’art est-elle moins pertinente ? Rien n’est moins sûr et l’on se gardera de faire de ce catalogue une parodie pure et simple, une parodie « externe » en quelque sorte, en oubliant que l’art contemporain – qui n’aime rien moins que se mordre la queue – contient en lui-même sa propre parodie. Quoi qu’il en soit, la lecture n’est jamais fastidieuse et c’est peut-être le plus troublant, qui révèle la nature essentiellement conceptuelle, pour ne pas dire littéraire, d’une grande partie de l’art le plus contemporain : la plupart de ces œuvres existent suffisamment sur le papier pour n’avoir pas besoin d’être réalisées. Artiste conséquent, Edouard Levé s’en est bien gardé, achevant ainsi son œuvre avant de se donner la mort à l’âge de 42 ans.

jeudi 11 mai 2017

L'incroyable histoire du Canard enchaîné



















L’incroyable histoire du Canard enchaîné / Didier Convard & Pascal Magnat. – Les Arènes BD, 2016
  
Le Canard enchaîné est une anomalie. Le Canard enchaîné ne devrait pas exister : un hebdomadaire sans publicité, financièrement indépendant, totalement absent des réseaux sociaux et rentable ne saurait de nos jours exister que sur quelque lointaine exo-planète. Et pourtant… pourtant, à plus de cent ans, le Canard est bel et bien là et il est en pleine forme, certain candidat malheureux à la présidence peut en témoigner. Le volatile a donc cent ans et il fallait bien marquer le coup. Pour ceux qui n’auraient pas le courage de se farcir la très copieuse anthologie parue au Seuil à l’occasion du centenaire, Convard & Magnat ont eu la bonne idée de faire en bande dessinée l’histoire pas si naturelle que ça d’un journal devenu si nécessaire dans le paysage journalistique français que l’on peine à croire qu’il n’ait pas toujours existé. Le Canard, qui l’eût cru, a donc une histoire : né de la Grande Guerre, à l’initiative de quelques plumitifs libertaires agacés par le bourrage de crâne généralisé, il donne le ton d’emblée : il sera persifleur et irrévérencieux et se fera un devoir de clouer au pilori de la rigolade toutes espèces de badernes, éminences, académiciens de garde et politicards. Maurice Maréchal et les siens n’épargnent personne, sans pour autant renvoyer dos à dos gauche et droite. Viscéralement antifasciste, le Canard sera l’un des plus fermes soutiens du Front Populaire, sans pour autant se montrer dupe d’aucun parti. Principale garantie de sa survie, sa légendaire indépendance en fera d’ailleurs l’un des organes de presse les plus redoutés et des mieux renseignés de l’après-guerre. Capable de défaire les politiciens les mieux en place ou de changer le cours d’une élection au fil d’imparables enquêtes, il agit en véritable contrepoison d’une classe politique française pour le moins encline à prendre ses aises avec la morale et l’argent public : de l’affaire Stavisky aux petits arrangements financiers des candidats Le Pen et Fillon, c’est une interminable liste d’affaires en tous genres que traversent, semaine après semaine, les unes goguenardes de la bestiole, dressées comme l’envers du décor d’une histoire contemporaine beaucoup moins lisse que ne le veut le « roman national » dont certains tiennent tant à nous repasser les plats. Méfiant envers tous les pouvoirs, le Canard, au fond, n’a jamais cessé d’être anarchiste à sa manière, sans postures ni drapeaux noirs mais aussi, mine de rien, sans compromissions, ce dont bien peu « d’insoumis » autoproclamés peuvent se vanter. Le Canard, lui, ne s’en vante pas, mais il fallait que ce soit dit : mu sans aucun doute par un besoin urgent de racheter son âme, l’éditeur de Valérie Trierweiler s’en est chargé. Dont acte.

Pour aller plus loin :

Le Canard enchaîné : 100 ans. - Seuil, 2016.

Sous-titré "un siècle d'articles et de dessins", cette copieuse anthologie annonce la couleur ! 613 pages grand format, voilà le genre de bouquin qu'on ne lira pas au lit. On le lira cependant, ne serait-ce que pour s'en payer une bonne tranche et, accessoirement, prendre une bonne leçon d'histoire contemporaine. Une histoire dont le Canard, cette institution unique au monde, fut bien souvent tout autant acteur que témoin, comme en atteste Patrick Rambaud qui, en guise de complément, nous raconte Le roman du Canard...

vendredi 21 avril 2017

Kobane calling




















Kobane calling / Zerocalcare. – Cambourakis, 2016.
  
Autant prévenir tout de suite, on ne cherchera pas à démêler ici le sac de nœuds syrien : Le Monde diplomatique n’est pas fait pour les chiens et l’on n’aura pas la prétention d’une quelconque expertise sur le sujet. Zerocalcare non plus : parti presque en curieux faire un tour avec quelques copains dans les zones de guerre kurdes de Syrie et de Turquie, le bédéaste italien en rapporte plutôt les impressions d’un candide définitif que les certitudes d’un militant ou de l’un des ces innombrables « experts » pour talk-shaw télévisuel dont l’entartage se fait par ailleurs attendre. Il n’est pourtant jamais bien loin du cœur de l’action : dans un village du Rojava, à quelques centaines de mètres de Kobane occupée par Daech, dans les montagnes du Kurdistan turc alors qu’Erdoğan s’apprête à relancer une guerre qui dure maintenant depuis plus de 40 ans… Jamais bien loin, donc, mais toujours un petit peu à côté : c’est l’angle qu’il choisit d’adopter au long de ces 270 pages passionnantes et parfois déchirantes. Plus « gonzo » que Rambo, il ne cesse d’opposer son personnage d’indéracinable urbain, addict au portable, au plum-cake et à la pop culture à une réalité politique et historique qui n’en prend que plus de sens et de poids au fil des rencontres et des témoignages. Être Kurde en Turquie s’avère un métier plutôt rude et d’avenir incertain, c’est le moins qu’on puisse dire au récit des exactions commises par l’Etat et l’armée… Et pourtant, c’est bien un avenir que ces femmes et ces hommes ne cessent de s’inventer au bout de leurs kalachnikovs : un avenir fait de respect de l’autre et de dignité, d’égalité et d’ouverture au monde, bâti jour après jour avec une abnégation, un courage et une force d’âme qui laissent pantois le petit bourgeois que nous sommes bien malgré nous. Utopie ? Peut-être… Propagande ? Sûrement pas. Et Zerocalcare, qui ne craint pas d’évoquer ses doutes, n’est pas de ces idiots utiles qui purent naguère servir la soupe à Staline, à Pol-Pot ou à Mao et préfèrent maintenant renvoyer tout le monde dos à dos de peur de se tromper encore une fois. Mais pour avoir côtoyé, ne serait-ce que quelques jours, les combattantes et les combattants des montagnes kurdes, il a tout simplement, tout naturellement choisi son camp. Et nous avec.

Pour aller plus loin...

Pierre Bance Un autre futur pour le Kurdistan ? - Noir et rouge, 2017

Après avoir rappelé les fondamentaux du "Municipalisme libertaire" tel qu'énoncé par Murray Bookchin, l'auteur - docteur en droit, anarchiste et syndicaliste - l'étudie dans sa version kurde, sans éluder les difficultés qui se posent à une société en guerre, dominée par un parti, le PKK (ou le PYD dans sa version syrienne), passé presque sans transition de la rigidité marxiste-léniniste à l'anarchisme le plus avancé. Quoi qu'il en soit et quoi qu'il advienne, ce qui se passe actuellement au Rojava reste suffisamment passionnant et porteur d'espoir pour ouvrir des perspectives aux révolutionnaires du monde entier.

Zaynê Akyol Terre de roses (2017)

Documentariste canadienne d'origine kurde, Zaynê Akyol a suivi un détachement féminin du PKK, de l'entraînement jusqu'au combat en première ligne contre Daech. Elles sont belles, intelligentes, sensibles et redoutables : c'est peut-être trop beau pour être vrai, c'est peut-être à la limite de la propagande, mais qui prétendrait se passer de mythes ? Quitte à se faire bourrer le crâne, je préfère confier le mien à des amazones libertaires plutôt qu'à des égorgeurs fanatiques. Comme toutes les belles histoires, celle-ci finira peut-être dans un bain de sang... En attendant, on aura toujours la satisfaction de se dire qu'au moins quelques-unes en auront profité, auxquelles nul bonhomme ne viendra jamais plus faire la loi.

Mylène Sauloy Kurdistan, la guerre des filles (2017) (à voir ici en streaming)
Plus didactique que le précédent, un exposé sur la part majeure que prirent les femmes dans la lutte du peuple kurde dès la fondation du PKK en 1978, autour de Sakine Cansiz, grande figure de militante, assassinée à Paris en 2013.

Stefano Savona Carnets d'un combattant kurde. - JBA édition, 2006.

Un petit groupe de combattants du PKK remonde d'Irak vers les zones de guerre de la frontière turque. Articulé autour des carnets d'Akif, revenu d'Allemagne pour combattre aux côtés de son peuple, ce documentaire, plus ancien que les deux précédents, est assez révélateur des contradictions qui traversent le Parti au moment où il réalise sa transition, passant d'un marxisme-léninisme pur et dur à une idéologie libertaire pas toujours très bien comprise par la base : comment être libre dans le cadre d'une organisation militaire, dont  la rigidité - acceptée et assumée - est l'une des conditions mêmes de la survie ? Reste une série de beaux portraits de femmes et d'hommes dont certains n'ont connu que la guerre sans pour autant perdre leur humanité.

Vincent Gerber et Floréal Romero Murray Bookchin : pour une écologie sociale et radicale. - Le passager clandestin, 2014.

Pour une toute première approche de la pensée de Murray Bookchin (1921-2006), dont le "municipalisme libertaire" a inspiré l'actuel programme du PKK. S'il est parfois controversé parmi les anarchistes eux-mêmes, Murray Bookchin reste l'un des penseurs les plus stimulants et cohérents de l'"increvable anarchie", qui, dès les années 60, mettait l'écologie et une certaine forme de décroissance au cœur même de son projet global de société anticapitaliste.





lundi 3 avril 2017

Arbos Anima




















Arbos Anima / Kachou Hashimoto. – Glénat, 2016-…. – 3 vol. parus

19e siècle, quelque part en Asie du Sud-Est… Doué du pouvoir de « lire » les souvenirs des plantes à travers leurs racines, Noah Lescott est un prodigieux collecteur au service de la maison Diva, fleurs en tous genres. Mais la concurrence est rude, les méchants sans scrupules et les secrets de famille bien lourds à porter…
Pourquoi certains shônen restent-ils si séduisants passé 14 ans ? Dans le cas de cette nouvelle série de l’auteure de Cagaster, on conviendra que ce n’est pas le dessin, d’un classicisme efficace mais sans brio particulier. Certes, le pitch, d’un exotisme entre gothique et steampunk léger, y est sans doute pour quelque chose, surtout si l’on n’est pas allergique au pollen. Les personnages ? Entre le jeune Noah, élevé dans une serre jusqu’à l’âge de quinze ans, Rudyard, son garde du corps, ancien pirate rompu à toutes les disciplines qui laissent des bleus ou bien encore Eve, la blonde archère en quête de vengeance, ils ont bien sûr tout pour plaire, mais ne suffisent pas à eux seuls à justifier cet indéniable pouvoir d’attraction. Il faut chercher plus loin, plus haut, du côté, peut-être de ce plaisir de la répétition, de cet art infini de la variation qui fait du manga, selon l’école, soit l’héritier le plus direct du grand roman populaire du 19e siècle, soit le cousin germain de la branlette. D’après la première, au-delà des seules péripéties, on recherchera des structures, un rythme, des archétypes, toute une géométrie du récit que l’on retrouve, plus ou moins intacte ou subvertie, dans des contextes et selon des modalités innombrables. D’après la seconde, on conclura simplement que, quel que soit l’âge, il n’y a pas de mal à se faire du bien.

mercredi 22 mars 2017

Stravaganza


















Stravaganza, la reine au casque de fer / Akihito Tomi. – Casterman, 2016. – 4 volumes parus.

Une cité qui vit à l’abri de ses murs pour se garantir des appétits de mandrills anthropophages de dix mètres de haut, une jeune reine qui ne peut paraître aux yeux du peuple que le visage dissimulé sous un heaume de fer, des géants débonnaires en forme de culbuto et leurs épouses nettement plus en forme(s)… Les mangakas, ça ose tout, d’ailleurs c’est à ça qu’on les reconnaît. Rien ne leur fait peur : le sujet le plus improbable, le pitch le plus extravagant ne saurait les intimider, au contraire. Du reste, c’est bien d’extravagance dont il est précisément question dans ce seinen de fantasy, qui galope avec allégresse sur les brisées de L’attaque des Titans, sans éprouver pour autant le besoin de se mettre un balai dans le tugudu, à l’instar des jeunes scouts tourmentés d’Hajime Isayama. Pour Akihito Tomi, la libido prime à l’évidence sur le bushido et nul jeune mâle classiquement constitué ne saurait le lui reprocher, tant cet aimable composé de violence et de polissonnerie débridée semble brassé à la mesure de ses hormones : une dose de membres arrachés pour deux de fessiers répandus par surprise conviennent parfaitement au cochon qui, paraît-il, roupille en chacun de nous. Quant à l’intransigeante féministe qui veille sur son sommeil, elle n’y trouvera toutefois pas matière à doubler la dose de laudanum : tout cela reste au fond très candide et tout plein d’une belle santé qui nous change de la profonde hypocrisie de bien des « maîtres » occidentaux du zizi mis en cases. Cette sincérité sans faille, cette capacité d’adhésion à ses propres histoires, cette innocence, enfin, c’est d’ailleurs peut-être, en définitive, ce qui donne en général au manga son indéniable pouvoir de séduction et, à Stravaganza en particulier, ce petit goût de revenez-y sans complexes qui nous fera guetter les prochains tomes avec toute la juvénile ardeur d’un amoureux définitif de la reine Viviane.

mercredi 8 février 2017

S'enfuir




















S'enfuir : récit d'un otage / Guy Delisle. - Dargaud, 2016.

Plus de 430 pages de bande dessinée en bichromie sans la moindre scène de sexe, cela pourra paraître excessif à certains amateurs. Christophe André, lui, ne s’en serait certainement pas plaint au long - très long - des 111 jours que dura sa captivité. Enlevé en juillet 1997 lors d’une mission humanitaire dans le Caucase, le jeune volontaire de MSF ne devra qu’à un hasard incroyable de parvenir à échapper à ses ravisseurs tchétchènes, qui ne verront jamais la jolie couleur verte du million de dollars qu’ils espéraient en tirer. C’est le récit de cet enlèvement et de cette évasion qu’a choisi de raconter Guy Delisle, délaissant pour cette fois la chronique autobiographique (Chroniques de Jérusalem, Pyongyang…) et l’autofiction rigolarde (Le guide du mauvais père). Plusieurs fois commencé, abandonné et repris sur une période de quinze ans, le projet s’avère d’emblée un tour de force : comment rendre intéressante une histoire dont la plus grande partie n’a pour décor qu’une pièce seulement meublée d’un matelas, d’un radiateur et d’une ampoule ? Guy Delisle y parvient de façon étonnante et, paradoxalement, fait de l’inaction forcée de son personnage le ressort d’un récit tout en tension, où le moindre micro-événement, la moindre variante dans un quotidien désespérant d’incertitude et de monotonie se change en péripétie haletante. Au point que l’évasion elle-même en devient (presque) d’une déconcertante facilité au regard de l’impuissance de l’otage : on revient à la réalité avec la même incrédulité que lui, la découvrant si proche après avoir paru si longtemps inaccessible. Et l’on se dit qu’on est bien peu de choses et qu’il ne serait peut-être pas inutile d’apprendre dès à présent la liste complète des maréchaux d'Empire, au cas où…

mercredi 1 février 2017

Comics retournés



















Comics retournés / Gabriela Manzoni. – Séguier, 2016.

Les comics s’avèrent décidément un matériau bien malléable, qui firent en leur temps la fortune de Roy Lichtenstein et de quelques marchands d’art. Ils font aujourd’hui celle – plus modeste – de Mme Manzoni qui, sur Face-de-bouc, donne quant à elle dans une sorte de situationnisme dépolitisé. La recette est simple : isolez une case quelconque de l’une de ces BD sentimentales des années 50, peuplées de bellâtres bien coiffés et de midinettes enamourées, et remplacez-en les dialogues insipides par quelque réplique pleine de joyeuse méchanceté, laissez mijoter quelques heures et regardez tomber les « like » par paquets de vingt. Si elle n’est pas tout à fait nouvelle, la démarche reste assez drôle, le décalage aidant, et c’est toujours un moyen de se faire de nouveaux amis sans trop se mettre en frais. Le souci, comme disent les jeunes, c’est qu’à force de ne pas citer ses sources, Mme Manzoni court le risque de se voir prêter plus d’esprit qu’elle n’en a : la plupart de ses punchlines sont en effet des emprunts plus ou moins maquillés aux plus grands des méchants loups du pessimisme littéraire. On reconnaît Cioran (Le réel me donne de l’asthme), Beckett (Echouez encore, échouez mieux) mais combien d’autres sont-ils ainsi involontairement mis à contribution pour permettre à Mme Manzoni de briller en société ? Certes, dans sa préface, elle ne cache pas s’être inspirée des « moralistes les plus sombres », sans toutefois les citer, sous le prétexte mal assumé d’un vague jeu de piste pour connaisseurs. Il est évident qu’elle s’en fiche et, après tout, on s’en ficherait avec elle si le recueil de ces vignettes ainsi martyrisées ne donnait à la longue une telle impression de froideur méprisante : la méchanceté sans désespoir n’est au fond qu’une variété follement contemporaine de cynisme, une méchanceté protégée, une méchanceté de riche. Mme Manzoni n’est peut-être pas riche, mais elle mériterait assurément de l’être.


mardi 31 janvier 2017

Bonne continuation

















Bonne continuation / Olivier Tallec. – Rue de Sèvres, 2016.
 
« Je crois que nous perdons de l’altitude », dit le copilote au commandant de bord, tandis qu’un mouton s’accroche désespérément au cockpit.
Depuis quelques années, le dessin d’humour en France semblait connaître un destin assez semblable à celui de la minijupe en Iran : une brève envolée suivie d’une certaine raréfaction. C’est simple, ils n’étaient plus que quatre à nous faire rire : Sempé, Sempé, Sempé et Voutch. Ils seront désormais cinq, avec Olivier Tallec dans le rôle du pouce opposable. Illustre illustrateur jeunesse, ce dernier, c’est confirmé, se sent pousser le boyau de la rigolade pour les grands et, après nous avoir souhaité une Bonne journée en 2014, nous invite à poursuivre au moyen d’une nouvelle quarantaine de tableautins désopilants, composés selon les meilleures recettes anglo-saxonnes d’un art du décalage auquel le défunt Almanach Vermot ne nous avait guère habitués. En effet, l’humour d’Olivier Tallec a peu de choses à voir avec les histoires de pin-up et de pruneaux, et bien plus avec la joyeuse bande du New Yorker ou le toujours regretté Gary Larson : on y croise d’ailleurs un certain nombre de vaches et de girafes, animaux en eux-mêmes assez drôles et qui ne perdent rien à se retrouver croqués en couleurs vives par un dessinateur aussi rare. Rare dans tous les sens du terme, d’ailleurs : 2014 est déjà loin – pensez, c’était avant Charlie, avant le 13 novembre : on a failli attendre, donc, mais on en redemandera désormais, du moins tant qu’on aura le cœur à rire.

lundi 23 janvier 2017

Fred Deux : le for intérieur




















Fred Deux : le for intérieur. – Les cahiers dessinés, 2015.

Pour changer un peu de la bédé, Fred Deux fut l’un de ces artistes singuliers qui, loin des modes et du fracas des avant-gardes, n’ont cessé de tracer leur piste solitaire à travers le grand terrain vague de l’Expression. Né en 1924, dans un milieu très populaire, autodidacte, il connaît une véritable épiphanie à la fin des années 40 en découvrant par hasard l’œuvre de Paul Klee. Bouleversé par la révélation d’une liberté graphique qu’il n’avait encore jamais soupçonnée, il ne cessera dès lors de délivrer d’innombrables dessins proliférant en gigantesques entrelacs d’organes imprévus par la Faculté, luxuriantes fleurs cancéreuses tissées par une armée d’araignées folles ou grouillement halluciné de cités effervescentes découvertes au microscope… S’il est possible de la rattacher au Surréalisme tardif d’un Roberto Matta ou d’un Victor Brauner, qu’il approcha en effet un temps, l’œuvre de Fred Deux n’en figure pas moins le tracé unique et quasi sismique d’une âme profondément inquiète qui jamais ne cessa de se confronter au papier autant qu’elle s’y confia. Alors qu’une grande partie de son œuvre nous est surtout connue par les interprétations gravées qu’en fit Cécile Reims, sa compagne, ce fort numéro des Cahiers dessinés fait la part belle à un versant plus intime de son travail, à travers la collection du Musée Jenisch de Vevey, qui comprend notamment, outre de nombreux dessins, deux de ces « livres uniques » où Fred Deux serrait une bonne partie de ses écrits. Kaddisch (1980) et Rituel (1980) y sont ainsi détaillés page à page, entre dessins viscéraux d’une finesse hallucinante et textes fiévreux, à la lecture desquels on retrouvera la voix si particulière de l’extraordinaire écrivain que fut également Fred Deux (La Gana, publié en 1958 sous le pseudonyme de Jean Douassot). Un certain nombre d’essais, sous la direction de Laurence Schmidlin, achèvent enfin de faire de ce volume une excellente introduction à l’œuvre trop peu connue d’un artiste discret, dont la disparition, en 2015, n’aura malheureusement pas fait les gros titres.

Pour aller plus loin...

Fred Deux, Cécile Reims : la ligne de partage. - Halle Saint Pierre, 2009.
Le catalogue, malheureusement épuisé, de la dernière grande exposition des deux artistes, dans leur dimension la plus osmotique... 







Jean Douassot La Gana. - E. Losfeld, 1970.
Très tôt reconnu comme écrivain sous le pseudonyme de Jean Douassot, Fred Deux est d'abord l'auteur de La Gana, autobiographie déchirante et l'un des sommets indépassables d'une littérature augmentée.
Fred Deux a en outre enregistré, de 1963 à 1994 et sur 132 cassettes ! une autobiographie parlée, intégralement disponible sur Gallica.

jeudi 5 janvier 2017

Super-héros : une histoire française




















Super-héros : une histoire française / Xavier Fournier. - Huginn & Muninn, 2014.

Il est de tradition de faire du super-héros un phénomène purement yankee dont l’origine remonterait au Superman de Jerry Siegel et Joe Shuster en 1938. Or, il n’en est rien : pour peu que l’on accepte une définition un peu large du vengeur hors-normes, le genre serait bien plus ancien et pourrait même bien avoir des racines principalement feuilletonnesques et françaises ! C’est en tout cas la thèse défendue par l’auteur de ce documentaire très complet qui, partant du Comte de Monte-Cristo, n’oublie pas un représentant du muscle national, du classique Rocambole au tout récent Garde Républicain, personnage de porte-drapeau un rien hallucinant mais pas tellement plus, si l’on y réfléchit, qu’un Captain America. Certes, la plupart de ces héros sont bien oubliés : qui se souvient du Nyctalope de Jean de La Hire ? De Fantax, du tandem Navarro et Mouchot, qui eut un fan-club de 10 000 membres ? Du splendide Atomas dessiné par René Pellos ? Ou bien, plus près de nous, de Super Boy, dont les aventures s’étalèrent pourtant sur plus de trente ans ? Loin de n’être qu’une copie servile de ses cousins d’Amérique, le super-héros français n’aurait donc pas grand-chose à leur envier, sinon d’avoir pu s’épanouir dans un milieu favorable. Car jamais nos surhommes n’affrontèrent super-vilain plus acharné à leur perte que la sinistre Commission de surveillance des publications destinées à la jeunesse, adossée à la fameuse loi de censure de 1949, d’ailleurs jamais abrogée… D’injonctions en procès, les éditeurs de « petits formats » (qui furent en somme l’équivalent français du comic book américain) n’eurent de cesse d’échapper aux rayons de la mort des défenseurs de la Sainte Famille, sans qu’il leur soit réellement possible de faire exister un univers complet, à la façon dont, aux USA, la petite maison Marvel finit par tirer son épingle du jeu et devenir l’empire que l’on sait. Hors quelques parodies célèbres comme Superdupont, l’histoire des super-héros français ne put donc jamais être autre chose qu’une longue suite de renaissances, portées par d’inlassables enthousiastes, dont l’acharnement à faire vivre un genre si généralement décrié par les pédagogues de tout poil confine lui-même au super-pouvoir et mériterait qu’on lui dédie la création d’un héros spécifique et 100% français, à l’enseigne de l’increvable Phénix.