vendredi 21 avril 2017

Kobane calling




















Kobane calling / Zerocalcare. – Cambourakis, 2016.
  
Autant prévenir tout de suite, on ne cherchera pas à démêler ici le sac de nœuds syrien : Le Monde diplomatique n’est pas fait pour les chiens et l’on n’aura pas la prétention d’une quelconque expertise sur le sujet. Zerocalcare non plus : parti presque en curieux faire un tour avec quelques copains dans les zones de guerre kurdes de Syrie et de Turquie, le bédéaste italien en rapporte plutôt les impressions d’un candide définitif que les certitudes d’un militant ou de l’un des ces innombrables « experts » pour talk-shaw télévisuel dont l’entartage se fait par ailleurs attendre. Il n’est pourtant jamais bien loin du cœur de l’action : dans un village du Rojava, à quelques centaines de mètres de Kobane occupée par Daech, dans les montagnes du Kurdistan turc alors qu’Erdoğan s’apprête à relancer une guerre qui dure maintenant depuis plus de 40 ans… Jamais bien loin, donc, mais toujours un petit peu à côté : c’est l’angle qu’il choisit d’adopter au long de ces 270 pages passionnantes et parfois déchirantes. Plus « gonzo » que Rambo, il ne cesse d’opposer son personnage d’indéracinable urbain, addict au portable, au plum-cake et à la pop culture à une réalité politique et historique qui n’en prend que plus de sens et de poids au fil des rencontres et des témoignages. Être Kurde en Turquie s’avère un métier plutôt rude et d’avenir incertain, c’est le moins qu’on puisse dire au récit des exactions commises par l’Etat et l’armée… Et pourtant, c’est bien un avenir que ces femmes et ces hommes ne cessent de s’inventer au bout de leurs kalachnikovs : un avenir fait de respect de l’autre et de dignité, d’égalité et d’ouverture au monde, bâti jour après jour avec une abnégation, un courage et une force d’âme qui laissent pantois le petit bourgeois que nous sommes bien malgré nous. Utopie ? Peut-être… Propagande ? Sûrement pas. Et Zerocalcare, qui ne craint pas d’évoquer ses doutes, n’est pas de ces idiots utiles qui purent naguère servir la soupe à Staline, à Pol-Pot ou à Mao et préfèrent maintenant renvoyer tout le monde dos à dos de peur de se tromper encore une fois. Mais pour avoir côtoyé, ne serait-ce que quelques jours, les combattantes et les combattants des montagnes kurdes, il a tout simplement, tout naturellement choisi son camp. Et nous avec.

Pour aller plus loin...

 Pierre Bance Un autre futur pour le Kurdistan ? - Noir et rouge, 2017










Zaynê Akyol Terre de roses (2017)









 Murray Bookchin Pour un municipalisme libertaire. -

lundi 3 avril 2017

Arbos Anima




















Arbos Anima / Kachou Hashimoto. – Glénat, 2016-…. – 3 vol. parus

19e siècle, quelque part en Asie du Sud-Est… Doué du pouvoir de « lire » les souvenirs des plantes à travers leurs racines, Noah Lescott est un prodigieux collecteur au service de la maison Diva, fleurs en tous genres. Mais la concurrence est rude, les méchants sans scrupules et les secrets de famille bien lourds à porter…
Pourquoi certains shônen restent-ils si séduisants passé 14 ans ? Dans le cas de cette nouvelle série de l’auteure de Cagaster, on conviendra que ce n’est pas le dessin, d’un classicisme efficace mais sans brio particulier. Certes, le pitch, d’un exotisme entre gothique et steampunk léger, y est sans doute pour quelque chose, surtout si l’on n’est pas allergique au pollen. Les personnages ? Entre le jeune Noah, élevé dans une serre jusqu’à l’âge de quinze ans, Rudyard, son garde du corps, ancien pirate rompu à toutes les disciplines qui laissent des bleus ou bien encore Eve, la blonde archère en quête de vengeance, ils ont bien sûr tout pour plaire, mais ne suffisent pas à eux seuls à justifier cet indéniable pouvoir d’attraction. Il faut chercher plus loin, plus haut, du côté, peut-être de ce plaisir de la répétition, de cet art infini de la variation qui fait du manga, selon l’école, soit l’héritier le plus direct du grand roman populaire du 19e siècle, soit le cousin germain de la branlette. D’après la première, au-delà des seules péripéties, on recherchera des structures, un rythme, des archétypes, toute une géométrie du récit que l’on retrouve, plus ou moins intacte ou subvertie, dans des contextes et selon des modalités innombrables. D’après la seconde, on conclura simplement que, quel que soit l’âge, il n’y a pas de mal à se faire du bien.

mercredi 22 mars 2017

Stravaganza




















Stravaganza, la reine au casque de fer / Akihito Tomi. – Casterman, 2016. – 4 volumes parus.

Une cité qui vit à l’abri de ses murs pour se garantir des appétits de mandrills anthropophages de dix mètres de haut, une jeune reine qui ne peut paraître aux yeux du peuple que le visage dissimulé sous un heaume de fer, des géants débonnaires en forme de culbuto et leurs épouses nettement plus en forme(s)… Les mangakas, ça ose tout, d’ailleurs c’est à ça qu’on les reconnaît. Rien ne leur fait peur : le sujet le plus improbable, le pitch le plus extravagant ne saurait les intimider, au contraire. Du reste, c’est bien d’extravagance dont il est précisément question dans ce seinen de fantasy, qui galope avec allégresse sur les brisées de L’attaque des Titans, sans éprouver pour autant le besoin de se mettre un balai dans le tugudu, à l’instar des jeunes scouts tourmentés d’Hajime Isayama. Pour Akihito Tomi, la libido prime à l’évidence sur le bushido et nul jeune mâle classiquement constitué ne saurait le lui reprocher, tant cet aimable composé de violence et de polissonnerie débridée semble brassé à la mesure de ses hormones : une dose de membres arrachés pour deux de fessiers répandus par surprise conviennent parfaitement au cochon qui, paraît-il, roupille en chacun de nous. Quant à l’intransigeante féministe qui veille sur son sommeil, elle n’y trouvera toutefois pas matière à doubler la dose de laudanum : tout cela reste au fond très candide et tout plein d’une belle santé qui nous change de la profonde hypocrisie de bien des « maîtres » occidentaux du zizi mis en cases. Cette sincérité sans faille, cette capacité d’adhésion à ses propres histoires, cette innocence, enfin, c’est d’ailleurs peut-être, en définitive, ce qui donne en général au manga son indéniable pouvoir de séduction et, à Stravaganza en particulier, ce petit goût de revenez-y sans complexes qui nous fera guetter les prochains tomes avec toute la juvénile ardeur d’un amoureux définitif de la reine Viviane.

mercredi 8 février 2017

S'enfuir




















S'enfuir : récit d'un otage / Guy Delisle. - Dargaud, 2016.

Plus de 430 pages de bande dessinée en bichromie sans la moindre scène de sexe, cela pourra paraître excessif à certains amateurs. Christophe André, lui, ne s’en serait certainement pas plaint au long - très long - des 111 jours que dura sa captivité. Enlevé en juillet 1997 lors d’une mission humanitaire dans le Caucase, le jeune volontaire de MSF ne devra qu’à un hasard incroyable de parvenir à échapper à ses ravisseurs tchétchènes, qui ne verront jamais la jolie couleur verte du million de dollars qu’ils espéraient en tirer. C’est le récit de cet enlèvement et de cette évasion qu’a choisi de raconter Guy Delisle, délaissant pour cette fois la chronique autobiographique (Chroniques de Jérusalem, Pyongyang…) et l’autofiction rigolarde (Le guide du mauvais père). Plusieurs fois commencé, abandonné et repris sur une période de quinze ans, le projet s’avère d’emblée un tour de force : comment rendre intéressante une histoire dont la plus grande partie n’a pour décor qu’une pièce seulement meublée d’un matelas, d’un radiateur et d’une ampoule ? Guy Delisle y parvient de façon étonnante et, paradoxalement, fait de l’inaction forcée de son personnage le ressort d’un récit tout en tension, où le moindre micro-événement, la moindre variante dans un quotidien désespérant d’incertitude et de monotonie se change en péripétie haletante. Au point que l’évasion elle-même en devient (presque) d’une déconcertante facilité au regard de l’impuissance de l’otage : on revient à la réalité avec la même incrédulité que lui, la découvrant si proche après avoir paru si longtemps inaccessible. Et l’on se dit qu’on est bien peu de choses et qu’il ne serait peut-être pas inutile d’apprendre dès à présent la liste complète des maréchaux d'Empire, au cas où…

mercredi 1 février 2017

Comics retournés




















Comics retournés / Gabriela Manzoni. – Séguier, 2016.

Les comics s’avèrent décidément un matériau bien malléable, qui firent en leur temps la fortune de Roy Lichtenstein et de quelques marchands d’art. Ils font aujourd’hui celle – plus modeste – de Mme Manzoni qui, sur Face-de-bouc, donne quant à elle dans une sorte de situationnisme dépolitisé. La recette est simple : isolez une case quelconque de l’une de ces BD sentimentales des années 50, peuplées de bellâtres bien coiffés et de midinettes enamourées, et remplacez-en les dialogues insipides par quelque réplique pleine de joyeuse méchanceté, laissez mijoter quelques heures et regardez tomber les « like » par paquets de vingt. Si elle n’est pas tout à fait nouvelle, la démarche reste assez drôle, le décalage aidant, et c’est toujours un moyen de se faire de nouveaux amis sans trop se mettre en frais. Le souci, comme disent les jeunes, c’est qu’à force de ne pas citer ses sources, Mme Manzoni court le risque de se voir prêter plus d’esprit qu’elle n’en a : la plupart de ses punchlines sont en effet des emprunts plus ou moins maquillés aux plus grands des méchants loups du pessimisme littéraire. On reconnaît Cioran (Le réel me donne de l’asthme), Beckett (Echouez encore, échouez mieux) mais combien d’autres sont-ils ainsi involontairement mis à contribution pour permettre à Mme Manzoni de briller en société ? Certes, dans sa préface, elle ne cache pas s’être inspirée des « moralistes les plus sombres », sans toutefois les citer, sous le prétexte mal assumé d’un vague jeu de piste pour connaisseurs. Il est évident qu’elle s’en fiche et, après tout, on s’en ficherait avec elle si le recueil de ces vignettes ainsi martyrisées ne donnait à la longue une telle impression de froideur méprisante : la méchanceté sans désespoir n’est au fond qu’une variété follement contemporaine de cynisme, une méchanceté protégée, une méchanceté de riche. Mme Manzoni n’est peut-être pas riche, mais elle mériterait assurément de l’être.


mardi 31 janvier 2017

Bonne continuation

















Bonne continuation / Olivier Tallec. – Rue de Sèvres, 2016.
 
« Je crois que nous perdons de l’altitude », dit le copilote au commandant de bord, tandis qu’un mouton s’accroche désespérément au cockpit.
Depuis quelques années, le dessin d’humour en France semblait connaître un destin assez semblable à celui de la minijupe en Iran : une brève envolée suivie d’une certaine raréfaction. C’est simple, ils n’étaient plus que quatre à nous faire rire : Sempé, Sempé, Sempé et Voutch. Ils seront désormais cinq, avec Olivier Tallec dans le rôle du pouce opposable. Illustre illustrateur jeunesse, ce dernier, c’est confirmé, se sent pousser le boyau de la rigolade pour les grands et, après nous avoir souhaité une Bonne journée en 2014, nous invite à poursuivre au moyen d’une nouvelle quarantaine de tableautins désopilants, composés selon les meilleures recettes anglo-saxonnes d’un art du décalage auquel le défunt Almanach Vermot ne nous avait guère habitués. En effet, l’humour d’Olivier Tallec a peu de choses à voir avec les histoires de pin-up et de pruneaux, et bien plus avec la joyeuse bande du New Yorker ou le toujours regretté Gary Larson : on y croise d’ailleurs un certain nombre de vaches et de girafes, animaux en eux-mêmes assez drôles et qui ne perdent rien à se retrouver croqués en couleurs vives par un dessinateur aussi rare. Rare dans tous les sens du terme, d’ailleurs : 2014 est déjà loin – pensez, c’était avant Charlie, avant le 13 novembre : on a failli attendre, donc, mais on en redemandera désormais, du moins tant qu’on aura le cœur à rire.

lundi 23 janvier 2017

Fred Deux : le for intérieur




















Fred Deux : le for intérieur. – Les cahiers dessinés, 2015.

Pour changer un peu de la bédé, Fred Deux fut l’un de ces artistes singuliers qui, loin des modes et du fracas des avant-gardes, n’ont cessé de tracer leur piste solitaire à travers le grand terrain vague de l’Expression. Né en 1924, dans un milieu très populaire, autodidacte, il connaît une véritable épiphanie à la fin des années 40 en découvrant par hasard l’œuvre de Paul Klee. Bouleversé par la révélation d’une liberté graphique qu’il n’avait encore jamais soupçonnée, il ne cessera dès lors de délivrer d’innombrables dessins proliférant en gigantesques entrelacs d’organes imprévus par la Faculté, luxuriantes fleurs cancéreuses tissées par une armée d’araignées folles ou grouillement halluciné de cités effervescentes découvertes au microscope… S’il est possible de la rattacher au Surréalisme tardif d’un Roberto Matta ou d’un Victor Brauner, qu’il approcha en effet un temps, l’œuvre de Fred Deux n’en figure pas moins le tracé unique et quasi sismique d’une âme profondément inquiète qui jamais ne cessa de se confronter au papier autant qu’elle s’y confia. Alors qu’une grande partie de son œuvre nous est surtout connue par les interprétations gravées qu’en fit Cécile Reims, sa compagne, ce fort numéro des Cahiers dessinés fait la part belle à un versant plus intime de son travail, à travers la collection du Musée Jenisch de Vevey, qui comprend notamment, outre de nombreux dessins, deux de ces « livres uniques » où Fred Deux serrait une bonne partie de ses écrits. Kaddisch (1980) et Rituel (1980) y sont ainsi détaillés page à page, entre dessins viscéraux d’une finesse hallucinante et textes fiévreux, à la lecture desquels on retrouvera la voix si particulière de l’extraordinaire écrivain que fut également Fred Deux (La Gana, publié en 1958 sous le pseudonyme de Jean Douassot). Un certain nombre d’essais, sous la direction de Laurence Schmidlin, achèvent enfin de faire de ce volume une excellente introduction à l’œuvre trop peu connue d’un artiste discret, dont la disparition, en 2015, n’aura malheureusement pas fait les gros titres.

Pour aller plus loin...

Fred Deux, Cécile Reims : la ligne de partage. - Halle Saint Pierre, 2009.
Le catalogue, malheureusement épuisé, de la dernière grande exposition des deux artistes, dans leur dimension la plus osmotique... 







Jean Douassot La Gana. - E. Losfeld, 1970.
Très tôt reconnu comme écrivain sous le pseudonyme de Jean Douassot, Fred Deux est d'abord l'auteur de La Gana, autobiographie déchirante et l'un des sommets indépassables d'une littérature augmentée.
Fred Deux a en outre enregistré, de 1963 à 1994 et sur 132 cassettes ! une autobiographie parlée, intégralement disponible sur Gallica.

jeudi 5 janvier 2017

Super-héros : une histoire française




















Super-héros : une histoire française / Xavier Fournier. - Huginn & Muninn, 2014.

Il est de tradition de faire du super-héros un phénomène purement yankee dont l’origine remonterait au Superman de Jerry Siegel et Joe Shuster en 1938. Or, il n’en est rien : pour peu que l’on accepte une définition un peu large du vengeur hors-normes, le genre serait bien plus ancien et pourrait même bien avoir des racines principalement feuilletonnesques et françaises ! C’est en tout cas la thèse défendue par l’auteur de ce documentaire très complet qui, partant du Comte de Monte-Cristo, n’oublie pas un représentant du muscle national, du classique Rocambole au tout récent Garde Républicain, personnage de porte-drapeau un rien hallucinant mais pas tellement plus, si l’on y réfléchit, qu’un Captain America. Certes, la plupart de ces héros sont bien oubliés : qui se souvient du Nyctalope de Jean de La Hire ? De Fantax, du tandem Navarro et Mouchot, qui eut un fan-club de 10 000 membres ? Du splendide Atomas dessiné par René Pellos ? Ou bien, plus près de nous, de Super Boy, dont les aventures s’étalèrent pourtant sur plus de trente ans ? Loin de n’être qu’une copie servile de ses cousins d’Amérique, le super-héros français n’aurait donc pas grand-chose à leur envier, sinon d’avoir pu s’épanouir dans un milieu favorable. Car jamais nos surhommes n’affrontèrent super-vilain plus acharné à leur perte que la sinistre Commission de surveillance des publications destinées à la jeunesse, adossée à la fameuse loi de censure de 1949, d’ailleurs jamais abrogée… D’injonctions en procès, les éditeurs de « petits formats » (qui furent en somme l’équivalent français du comic book américain) n’eurent de cesse d’échapper aux rayons de la mort des défenseurs de la Sainte Famille, sans qu’il leur soit réellement possible de faire exister un univers complet, à la façon dont, aux USA, la petite maison Marvel finit par tirer son épingle du jeu et devenir l’empire que l’on sait. Hors quelques parodies célèbres comme Superdupont, l’histoire des super-héros français ne put donc jamais être autre chose qu’une longue suite de renaissances, portées par d’inlassables enthousiastes, dont l’acharnement à faire vivre un genre si généralement décrié par les pédagogues de tout poil confine lui-même au super-pouvoir et mériterait qu’on lui dédie la création d’un héros spécifique et 100% français, à l’enseigne de l’increvable Phénix.


jeudi 8 décembre 2016

La grande guerre
















La Grande guerre : le premier jour de la bataille de la Somme / Joe Sacco. - Futuropolis : Arte éditions, 2013


Moins souvent évoquée de ce côté-ci de la Manche que la bataille de Verdun ou celle de la Marne, l’offensive de la Somme reste pour les Anglais la mère de toutes les batailles de la Grande guerre : la plus démesurée, la plus intensément préparée et, surtout, la plus meurtrière, puisqu’on estime qu’environ 20 000 soldats britanniques laissèrent leur vie en ce seul 1er juillet 1916. Il s’agissait, selon la doctrine chère au général Haig, commandant en chef du front de la Somme, d’opérer en une seule fois une poussée définitive, un Big push qui, réduisant à néant les lignes allemandes, ouvrirait définitivement les portes de la Victoire aux troupes de Sa Très Gracieuse Majesté. L’Etat major avait bien fait les choses : une semaine de barrage d’artillerie non-stop, un déluge de tonnerre et de feu s’abattit pendant sept jours sur les tranchées allemandes et résonna jusqu’au cœur de Londres. Au signal, les fantassins retranchés dans leurs kilomètres de boyaux n’auraient plus qu’à traverser le no man’s land comme à la promenade et s’en aller tranquillement s’occuper des quelques Prussiens survivants. Bel optimisme militaire, vite rattrapé par les balles allemandes. Car l’ennemi, retranché dans des abris souterrains solidement fortifiés, attendait tranquillement la fin des tirs pour jaillir à l’air libre et mettre en service ses propres batteries. Ce fut une hécatombe.
Connu pour ses travaux journalistiques sur la Bande de Gaza ou l’ex-Yougoslavie en guerre, le dessinateur Joe Sacco a choisi d’évoquer cette horreur sous la forme d’une immense frise muette de 7,5 mètres décrivant par le menu la catastrophe, depuis la promenade matinale du brave général Haig jusqu’à l’enfouissement hâtif des dernières victimes. Dans un style extrêmement fouillé et d’une précision hallucinante, il met en scène un véritable fourmillement humain, composé de centaines et de centaines de figurants en plus ou moins bon état qui, s’il ne s’agissait d’événements aussi dramatiques, rappellerait certaine série de livres-jeux où l’on doit repérer dans la foule un dadais rayé de rouge. Nulle couleur ici, et heureusement, car c’est d’une immense tache de sang que se teinterait la fin de cette apocalypse moderne qui devait définitivement sonner la fin des illusions anglaises en matière de victoire facile. Où est Charlie ? Dans la merde, mon général.

mercredi 26 octobre 2016

L'essentiel des Gouines à suivre : 1987-1998






















 





L’essentiel des Gouines à suivre : 1987-1998 / Alison Bechdel. - Même pas mal, 2016

Récemment reconnue en France pour les très remarquables et remarqués Fun home et C’est toi ma maman ? (parus tous deux chez Denoël Graphic), Alison Bechdel est cependant loin d’être une débutante aux Etats-Unis, son pays d’origine, où sa notoriété s’était bâtie tout au long des années 90 sur la série Dykes to watch out for, enfin traduite par les éditions Même pas mal. Bande dessinée communautaire, voire d’un communautarisme assumé, les « Gouines à suivres » mettent en scène le quotidien d’un petit groupe de lesbiennes dans ses composantes plus ou moins typées : il y a Mo, le boulet, cœur tendre sous des allures intransigeantes et hyper-rationnelles, Loïs, la papillonne, cynique et généreuse, bien décidée à jouir sans entraves, Clarice et Toni le « vieux » couple, qui finit par opter pour la PMA, Ginger, la prof qui n’en finit plus de bûcher sa thèse… et bien d’autres, dont les avatars et les dialogues incessants finissent par former au fil des pages la chronique attachante d’une Amérique minoritaire et fin de siècle. On passe de Reagan à Bush père et de Bush père à Bill Clinton presque sans s’en apercevoir dans ce petit théâtre permanent où la prise de tête fait figure d’art majeur : sur un fond d’actualité toujours présent, Alison Bechdel moque avec tendresse et beaucoup de finesse un petit milieu dont les préoccupations – entre saucisses tofu-gingembre et gender studies aux titres improbables – semblent parfois en léger décalage avec les grands enjeux de ce monde et où – tant pis pour les voyeurs – il n’est pas tant question de sexe, au fond, que de vivre la vie qu’on s’est choisie dans une Amérique encore très largement réactionnaire et conservatrice. Si l’on rit peut-être moins que chez un Ralf König, satiriste plus mordant, on se surprend cependant à regretter d’avoir fini ce recueil pourtant copieux et de devoir au moins provisoirement se séparer d’une bande de copines dont on rêverait de faire partie. Moi, quand je serai grand, je serai goudou.




lundi 3 octobre 2016

Martha & Alan


















Martha & Alan / Emmanuel Guibert. – L’association, 2016.

Reprenons. Depuis une bonne quinzaine d’années, Emmanuel Guibert a entrepris de transcrire en bande dessinée les souvenirs d’Alan Ingram Cope, cet ami américain installé en France après la Seconde Guerre Mondiale, rencontré par hasard sur l’île de Ré et qui se révéla vite un prodigieux interlocuteur, l’un de ces raconteurs-nés capables de captiver un auditoire sans effets de manche et avec les trois fois rien d’une vie sans histoires. Trois fois rien qui font tout de même des heures et des heures d’enregistrement qu’Emmanuel Guibert est loin d’avoir fini de creuser. Après nous avoir conté La Guerre d’Alan en trois volumes (L’association, 2000-2008) et avoir entamé L’enfance d’Alan (L’association, 2012), il ouvre une brève parenthèse pour évoquer l’amitié d’Alan et de Martha, une petite fille rencontrée à l’école maternelle, devenue son amie d’enfance, perdue de vue et retrouvée sur le tard. Trois fois rien, donc, pas même une tranche de vie, ou alors bien fine. Mais cette transparence même en fait le prix, car sous les mots simples d’Alan se dessinent une vie, deux vies peut-être faites l’une pour l’autre, deux trajectoires à peine déviées par la maladie, l’intransigeance d’une belle-mère, un rendez-vous manqué et l’ombre à peine esquissée d’un regret. Pour traduire cette délicatesse de sentiment, Emmanuel Guibert a fait cette fois le choix de la couleur et d’une forme narrative en plans larges, plus proche de l’album que de la bande dessinée proprement dite. Choix judicieux : les dessins, réalistes, fortement documentés, presque photographiques, sont transfigurés par des couleurs chaudes et profondes, qui donnent aux doubles-pages une tonalité dorée que l’on imagine aussi bien être celle de la Californie natale des deux enfants que celle d’un vert paradis ensoleillé par le souvenir d’une Amérique encore aimable.

mercredi 28 septembre 2016

Sunny




















Sunny / Taiyou Matsumoto. – Kana, 2014-…. – 6 vol. parus
Au moment où paraît le 6e volume de la série, il était grand temps de parler de Sunny. Depuis Amer béton, Taiyou Matsumoto s’est imposé comme l’un des mangakas les plus originaux du Japon : Ping Pong, Gogo Monster, Le samouraï bambou, tout  comme le génial et énigmatique Number 5, sont tous devenus des classiques. Parions qu’il en adviendra de même de cette nouvelle série, la plus attachante qu’il ait jamais produite, peut-être parce qu’elle puise très largement dans ses propres souvenirs. Sei, timide et studieux, Haruo, le faux dur aux cheveux prématurément blancs, la jolie Megumu, Jun le petit morveux chevelu, l’étrange Tarô… tous ont en commun d’être de ces « enfants des étoiles », orphelins ou délaissés par leurs parents et placés dans un foyer où, sous la bienveillante surveillance des adultes, ils s’efforcent encore de vivre, de grandir et d’être heureux, malgré toutes leurs trop précoces blessures. Si, de son propre aveu, l’auteur lui-même tenait plutôt du calme Sei, il a certainement mis un peu de lui dans chacun de ses personnages, tant il met de tendresse et de pudeur à les raconter au quotidien, sans effets superflus, sans larmoiements mais avec toute l’intelligence du récit dont on le sait capable et qui en fait l’équivalent – cela n’engage que nous – d’un Carlos Sampayo. Bref, si d’aventure il restait encore sous une pierre l’un ou l’autre de ces esprits chagrins pour prétendre que les mangas sont plus bêtes qu’eux, la simple lecture d’une dizaine de ces pages lumineuses devrait suffire à les réduire en cendres…

Les rêveries d'un gourmet solitaire




















Les rêveries d’un gourmet solitaire / Jirô Taniguchi et Masayuki Kusumi. – Casterman, 2016

Deuxième service ! On en redemandait : le gourmet solitaire repasse les plats pour une nouvelle série de promenades gustatives à travers les petites rues de Tokyô, Tottori et autres lieux où ça sent bon sur les coups de midi. Car la cuisine japonaise, on l’oublie trop souvent, ne se limite pas aux sushis et s’avère d’une appétissante diversité, même servie par les gargotes à pas cher qu’aime à fréquenter notre représentant de commerce entre deux clients. Oden en soupe à Aoba-Yokochô, cuisine péruvienne à Shinanomachi, râmen au porc et riz à Ôtemachi… chaque plat fait l’objet d’une véritable petite nouvelle où le contexte et les circonstances des découvertes de Gorô (c’est son nom) comptent au moins autant que la sauce qui les accompagne. Et c’est peut-être, au fond, ce qui fait le principal intérêt de ces histoires et les rattache à la même veine pensive et piétonne que L’homme qui marche ou Quartier Lointain, qui, en France, firent de Jirô Taniguchi la star qu’il est loin d’être au Japon (au point que, reconnaissance du ventre oblige, les auteurs se fendent d’un discret hommage au plat préféré des Français : le couscous, savouré en connaisseur par un Gorô de passage à Paris.) Ce n’est donc pas sans raison que le titre français emprunte avec une certaine malice à Rousseau : le gourmet solitaire ne travaille pas seulement des mandibules, il fait aussi marcher sa tête et le cœur suit au fil d’un monologue intérieur qui ne s’achève à chaque fois qu’à satiété complète. De nourritures terrestres en aliments de l’esprit, le lecteur refermera lui-même cet album sur un rot discret, une seule mais taraudante question le laissant sur sa faim : mais comment diable fait donc cet enragé brifaud pour garder la ligne ?

lundi 12 septembre 2016

Marie pleurait sur les pieds de Jésus




















Marie pleurait sur les pieds de Jésus / Chester Brown. – Cornélius, 2016.

Chester Brown aime les putes et ne s’en cache pas (Vingt-trois prostituées. – Cornélius, 2012). D’autant moins que, quoi qu’il en dise, son surmoi de chrétien anglo-saxon blanc n’a pas vraiment cessé de lui faire les gros yeux depuis une adolescence entièrement dédiée au culte poisseux de Hugh Hefner (Le Playboy. – Les 400 coups, 2001). Aussi, dans ce nouvel ouvrage, a-t-il voulu prendre le diable par les cornes en mariant une fois pour toutes ses deux grandes passions : l’exégèse biblique et le sexe tarifé, l’une devant justifier l’autre à la face des hommes et de l’Éternel. La Vierge ne le serait donc pas tant que ça et les allusions à la prostitution, présentes en filigrane dans bien des passages de l’Ancien comme du Nouveau Testament, témoigneraient d’un certain goût de ce bon vieux Yahvé pour la transgression de ses propres commandements ou, du moins, d’une assez belle tolérance pour des pratiques que la Bible ne condamnerait qu’au prix de contorsions pauliniennes assez tardives. Et notre nouvel Origène d’en apporter la preuve en rétablissant dans leur vérité certains récits et paraboles plus ou moins apocryphes, étayant ses versions dessinées de tout l’appareil de notes et de commentaires dont il est désormais coutumier. Quand bien même frise-t-on l’hérésie à chaque page, tout cela est très sérieux et jamais les comics n’ont si mal porté leur nom. Chester Brown n’est pas un rigolo, qui fut en son temps, avec ses compères Seth et Joe Matt, le sel de la terre de la nouvelle BD canadienne et si l’on songe bien sûr à Crumb et à son insurpassable Genèse, le bon apôtre n’est pas tout à fait indigne de lui laver les pieds. Mais quand bien même s’inclinera-t-on devant l’œuvre accomplie, quand bien même en reconnaîtra-t-on humblement l’implication et le sérieux, il reste assez difficile de se déprendre d’un sentiment qui paraîtra peut-être étrange à tout autre que l’un de ces Français mécréants façonnés par une bonne centaine d’années de laïcité militante et que, grossièrement, on résumera ainsi : on s’en fout, non ?



lundi 5 septembre 2016

Mauvaises filles




















Mauvaises filles / Ancco. – Cornélius, 2016

Vue côté cour et par Ancco, la Corée du Sud ne donne pas précisément envie de courir chez Nouvelles Frontières. Si le matin y est réputé calme, le reste de la journée, ce serait plutôt le bruit et la fureur pour cette bandes d’adolescentes en équilibre précaire au sommet de la fameuse pente savonneuse du vice et du crime. Née en 1983, Ancco fut l’une d’elles, c’est sa propre jeunesse qu’elle raconte au fil de ces chroniques aussi anguleuses que son dessin, d’une dureté sans concessions mais sans amertume non plus : « Toutes ces choses m’ont construites », dit-elle, « alors pourquoi je les regretterais ? » On n’en éprouvera pas moins le frisson rétrospectif de qui jouait encore aux Playmobil à 16 ans quand, au même âge, la dessinatrice, en rupture de collège et victime d’un père violent, flirtait avec le diable dans les bars à hôtesse de Séoul…

mercredi 22 juin 2016

L'oeil de la nuit




















L’œil de la nuit / Serge Lehman, Gess, Delf. – Delcourt, 2015-2016.

Léo Saint-Clair, dit le Nyctalope, détective de l’étrange, doté d’un cœur artificiel, premier super-héros français, est né en 1911 sous la plume du très prolifique Jean de La Hire, authentique aristocrate et l’un des plus grands pourvoyeurs de romans à deux sous de la première moitié du siècle dernier. Après l’avoir enrôlé il y a quelques années dans leur Brigade chimérique, épatant hommage rétro-futuriste au roman populaire bien de chez nous et réponse tricolore à la Ligue des Gentlemen extraordinaires d’Alan Moore, Serge Lehman et Gess en font L’œil de la nuit, héros éponyme d’une nouvelle série en trois volumes qui achève de nous rassurer sur la capacité de la bédé française à concilier le muscle et le bon goût. Qu’il démêle ou non les multiples références à l’histoire et au roman populaire (on y croise pêle-mêle Camille Flammarion, le Tigre, le Sâr Dubnotal et même Arsène Lupin en personne), l’amateur du genre y trouvera son compte de monstres griffus, de valets fidèles, de mages psychagogues et de gros boulons. L’ironiste averti, que ne convainc pas le énième retour de Superdupont, s’y réjouira quant à lui de cet humour discret mais bien présent qui n’a jamais déparé le feuilleton du bon faiseur. Quant à l’esthète exigeant, s’il reste encore une fois un peu sur sa faim, il goûtera toutefois le bel effort de lisibilité d’un dessinateur qui n’a malheureusement pas toujours brillé par son élégance (les splendides couvertures ne sont d'ailleurs pas de lui).

lundi 20 juin 2016

La maison circulaire





















La maison circulaire / Rachel Deville. – Actes sud, 2015

Rachel Deville, décidément, travaille la nuit : depuis L’heure du loup (L’Apocalypse, 2012), elle semble s’être fait une spécialité de ce genre relativement marginal qu’est le récit de rêve, dans lequel peu d’auteurs se sont d’ailleurs finalement risqués depuis ces grands dormeurs que furent Julie Doucet et David B. Avec les 14 récits de La maison circulaire, elle se hisse désormais à la hauteur de ses aînés et, forte d’une croissante assurance narrative et graphique, parvient à nous retenir dans l’univers tout en hachures et grisaille habité par son double en chemise quand bien d’autres s’y sont cassés les dents. Car, pour quiconque en a été victime de la part d’un de ses collègues, le récit de rêve, quel qu’il soit, tourne vite au cauchemar. Les images, les sentiments qui l’accompagnent sont à la fois si vagues, si intimes et si changeants qu’ils semblent presque impossibles à transmettre, le langage verbal s’avérant curieusement impuissant à rendre compte avec simplicité de l’expérience onirique. Or, la bande dessinée, comme dans bien d’autres cas (la pornographie, par exemple) se révèle un médium éminemment propice à ce type de récits : en prenant directement en charge un certain nombre d’éléments visuels qu’une longue et souvent vaine description peine à évoquer, elle fournit au rêve un décor, une ambiance propre à en soutenir le récit, à l’objectiver enfin d’une façon bien plus efficace et immédiate que les mots. Encore faut-il savoir s’y prendre : au-delà du seul contenu de ses rêves, Rachel Deville construit de véritables scénarios, de parfaite petites machines narratives où l’entrelacs mouvant des cases répond à l’objectivité délibérément froide du dessin pour guider le lecteur à travers le labyrinthe de son sommeil paradoxal. Sans interprétation ni explications, on pourrait juger l’exercice un peu vain, mais pas plus, au fond, et même plutôt moins, que le dernier Astérix.

Pour aller plus loin :

 David B Le cheval blême. - L'association, 1997

LE maître du genre et l'une des pierres fondatrices de la bande dessinée "indépendante" des années 90. Doué d'une activité onirique digne du plus surmené des clubbers, David B fut au récit de rêve en BD ce que Casimir fut au gloubi-boulga : un incontournable défricheur.





Julie Doucet Ciboire de Criss ! - L'association, 1996.

Si ces courts récits autobiographiques et transgressifs de la Québécoise (pour la plupart issus de son comix Dirty Plotte) ne sont pas tous des récits de rêve, la similarité des décors n'en rend ces derniers que plus troublants. En ce temps-là, les nuits de Julie Doucet n'avaient certes rien de bucoliques et si la dame a depuis quitté la BD pour l'art contemporain, on lui souhaite de n'en dormir que mieux.






mercredi 1 juin 2016

La guerre des boutons





















La guerre des boutons / Bruno Heitz, d’après Louis Pergaud. – Le Genévrier, 2015.

Tout le monde connaît La guerre des boutons, classique indémodable de la littérature stratégique à l’usage de la jeunesse qui, dans une France rurale d’avant les monuments aux morts, voit s’affronter deux bandes de gosses à grands coups de lance-pierre et de torgnoles. Depuis 2010, l’entrée dans le domaine public du roman de Louis Pergaud n’a évidemment pas manqué de susciter une salve de nouvelles adaptations plus ou moins opportunes dont pas une seule, au cinéma comme en bande dessinée, ne sera cependant parvenue à éclipser la plus connue, réalisée par Yves Robert en 1962. A la fois populaire et bon enfant, celle-ci ne renvoyait cependant qu’une image assez édulcorée de la véritable violence qui traverse le roman, violence sans doute vécue comme bénigne à l’époque mais dont la moindre des multiples roustes paternelles suffirait aujourd’hui à déclencher l’intervention toutes sirènes hurlantes des services de protection de l’enfance. Il appartenait donc à Bruno Heitz de restituer, au plus près de la lettre et de l’esprit, un récit qui, décidément, semblait n’attendre que lui. Qui d’autre, en effet, depuis Benjamin Rabier, aura eu dans le monde des littératures graphiques une telle intelligence de la campagne, un aussi réel talent d’observateur, un style, enfin, aussi bien accordé à la verve rabelaisienne de Pergaud ? Des 9 volumes de son Privé à la cambrousse au Roman de Renart, de ses innombrables histoires de loups aux agrestes aventures de Louisette la taupe, Bruno Heitz a accumulé sur son CV suffisamment de petits coins de verdure pour faire de lui l’un des très rares ayants-droit légitimes d’un romancier qui, quelles que soient les probables réticences du hussard noir qu’il fut à l’encontre des « illustrés », se serait certainement reconnu mieux que partout ailleurs dans cette grosse centaine de pages d’un noir et blanc sans chichis. Rarement dessin, en effet, se sera constitué avec un tel naturel en une véritable écriture, à la fois fluide et précise, capable d’évoquer en quelques traits l’atmosphère d’un lieu, d’une époque, d’un milieu, là où la majorité des soutiers qui font l’ordinaire de la bédé s’épuisent en un « réalisme » vulgaire et parfaitement calcifié à force de détails inutiles. Une écriture, surtout, qui se souvient de ce qu’elle doit au peuple et à l’enfance et ne renie jamais sa famille, celle-là même qui vit naître François Rabelais et Georges Brassens, Etienne Jodelle et Louis Forton, Michel Audiard et René Fallet, La Fontaine et San Antonio, tous francs-rimailleurs et conteurs impénitents dont on aimerait tirer le portrait à l’ancienne, avec voile noir, éclair de magnésium et petit oiseau qui va sortir. Gageons que Bruno Heitz y figurerait en bonne place, l’œil malicieux comme il sait faire, bras-dessus-bras-dessous avec le cousin Pergaud, parmi la vaste et joyeuse ribambelle de tous ceux qui, au fil des siècles, n’auront cessé de cultiver avec amour la belle jeunesse de notre langue.

Pour aller plus loin :

Kaboom n°6, juillet 2014.
Contient un rare et passionnant entretien avec Bruno Heitz.











S'il n'avait jusqu'ici donné lieu à rien de bien brillant en matière de bande dessinée, le roman de Louis Pergaud a souvent et heureusement tenté les illustrateurs, et notamment :

Claude Lapointe (Gallimard, 1977)
Acteur fondamental de la rénovation de l'illustration jeunesse dans les années 70, exigeant et toujours parfaitement lisible, Claude Lapointe propose ici une lecture très fine et fidèle du texte de Pergaud, dans un esprit très proche de la bande dessinée.






Florence Cestac (Gallimard : Futuropolis, 1990)
Dans l'esprit "gros nez" propre à la dessinatrice, co-fondatrice des éditions Futuropolis, une illustration qui, tout en collant fidèlement au texte, le décale vers une bouffonnerie que n'avait peut-être pas prévu Pergaud...







Georges Beuville (Club du libraire, 1959)
Très certainement la plus belle et la plus juste illustration du roman de Pergaud, par l'un des plus grands illustrateurs français du 20e siècle, dont le moindre trait de plume contient plus de vie que l'"oeuvre" entière d'un quelconque Benjamin Lacombe...