mercredi 20 novembre 2019

Putain d'Olivia


















Putain d'Olivia, de Mark SaFranko ; traduit de l'anglais (États-Unis) par Annie Brun. - La Dragonne, 2019.

Olivia a tout d'une bombe : la plastique et le caractère. Pour l'avoir vaguement draguée dans un bar où il grattait la guitare, Max ne tardera pas à connaître sa douleur. Passé le bref état de grâce qui les propulse tous deux façon Cap Canaveral vers un septième ciel couleur chair, il la découvre assez copieusement névrosée, capricieuse et, surtout, sujette à des colères dévastatrices et d'autant plus fréquentes que se met en place une relation toxique, tissée de haine et de dépendance sexuelle. Ni l'un ni l'autre ne lâchera le morceau, malgré l'évidence de leur échec : ni Olivia, chantage au suicide à l'appui, ni Max, aussi velléitaire que persuadé de son génie littéraire, même s'il tarde un peu à se manifester. "Ce qu'il y a de pire avec la douleur, c'est qu'il n'y a rien de plus anodin". Ainsi Max, lucide pour une fois, résume-t-il a posteriori l'enfer quotidien dans lequel il a fait son nid. Cela vaut-il mieux que l'embourgeoisement qu'il redoute au point de systématiquement fuir tout emploi stable ? Au fond, Max est un naïf et sous les airs dessalés qu'il se donne, c'est un branleur, un puceau, tout pétri d'admiration pour ses modèles, Henry Miller au premier chef, dont on ressent encore ici l'influence déterminante en matière de crudité démasquée. Mais aussi Simenon, Bukowski, bien sûr, Dostoïevski et, plus généralement ces romanciers d'une humanité sans illusions sur elle-même, pour qui le jus des poubelles vaut bien n'importe quelle encre précieuse quand il s'agit de faire surgir une beauté que l'on n'attendait plus. Double transparent de l'auteur, "héros" prolétaire de plusieurs de ses romans, Max Zajack sera l'un d'eux, dont on assiste ici à la naissance au laminoir. 
"Hating Olivia"... le titre original le dit peut-être mieux. Olivia est certes un puits d'emmerdes mais elle n'est pas une putain. Ou, si putain il y a, c'est une putain d'accoucheuse.

[texte paru dans Le Matricule des anges]

lundi 18 novembre 2019

Girl


















Girl, d'Edna O'Brien ; trduit de l'anglais (Irlande) par Aude de Saint-Loup et Pierre-Emmanuel Dauzat. - Sabine Wespieser, 2019

Que peut la littérature ? Pas grand-chose, c'est entendu. Du moins est-elle parfois capable - mieux que n'importe quelle enquête - de nous faire toucher du doigt certaines réalités, dont l'actualité tend à se dissoudre à raison de leur éloignement. Ainsi de ces lycéennes nigérianes, enlevées par Boko Haram en 2014 et dont plus d'une centaine sont encore à ce jour portées disparues sans que le monde s'en émeuve. Qui d'autre, alors, qu'un écrivain pour se glisser dans a peau de l'une d'entre elles, nous faire voir par ses yeux et lui donner asile et protection parmi les mots ? 
Bien sûr, on s'y croirait. Bien sûr, tout est soigneusement documenté, le sujet n'autorisant aucune approximation : Edna O'Brien ne cache rien des coups, des mutilations, des viols, de l'esclavage, des mariages forcés... de tout ce dont ont témoigné les survivantes, de tout ce à quoi nous ont tristement habitués les comptes-rendus des journaux. D'autres s'en seraient contenté, le parcours étant balisé, les méchants bien identifiés. Pour la romancière, ce n'est cependant qu'un point de départ, le premier quart environ d'un récit dont l'essentiel est ailleurs. Car si la jeune fille parvient à s'évader à la faveur d'un raid gouvernemental, ses épreuves sont bien loin d'être terminées. Portant toujours son bébé, elle doit encore traverser la forêt, survivre à la faim, à la soif, à la maladie. Passé un bref répit auprès d'un groupe de pasteurs peuls qui la recueillent et la soignent, elle doit surtout affronter le regard de toute une société assez peu disposée à la reprendre en son sein. Revenue d'entre les morts, elle n'est plus qu'une "femme du bush", une présence gênante dont on ne sait que faire, passé la mascarade des discours officiels et d'une compassion de commande. Elle dérange - et jusqu'à sa famille, qui prétend bientôt lui prendre Babby, cette petite fille qu'elle devrait détester, quand elle-même s'avoue, dans son découragement "pas assez grande pour être (s)a mère."C'est alors que se déploie pour de bon ce qui fait le cœur du roman, qui n'est pas tant le fait d'actualité que l'élan qui le traverse. 
Survivre. Cette jeune fille ne fait que cela, elle dont le nom lui fut volé par ses ravisseurs et, très symboliquement, ne lui sera pas restitué. Il serait vain de parler de courage, dé résilience. Cette forêt, on n'en sort pas avec des mots. "J'y suis enchaînée. Elle vit en moi. J'en rêve la nuit, avec une Babby déconcertée en écharpe sur mon ventre, imbibant mes terreurs." Et cependant, quelque chose circule, en dépit de tout, illuminant ce texte très sombre d'une clarté secrète qui ne le rend jamais désespérant. Une lumière capable d'inonder jusqu'aux "hôtes les plus noirs de ce pays lui-même", et dont les résurgences, chez Buki, sa jeune compagne d'évasion, une bergère peule ou même ce "mari", pétri de culpabilité, pourraient bien tout simplement prendre le nom d'humanité. 
Et c'est au nom de cette humanité même, si décriée, si passée de mode, qu'Edna O'Brien, Irlandaise, octogénaire et célébrée dans le monde entier, peut incarner avec autant de justesse ce qui paraît d'abord si loin de sa réalité : libre aux tenanciers de la bien-pensance de ne voir dans ce livre déchirant qu'une nouvelle entreprise néocoloniale, une énième exploitation de l'Afrique jusque dans le malheur qui la frappe encore après que le reste a été dévoré. Peut-être ce livre recevra-t-il des prix, vaudra-t-il de nouveaux honneurs à son auteure ; peut-être accrochera-t-il au passage son lot de vanités mais qu'importe : nul discours de pureté, si bien intentionné soit-il, n'atteindra jamais à la vérité de Girl, à sa force nue, à la puissance d'un élan vital qui transcende le fait vrai pour toucher à l'universel. 

[texte paru dans Le Matricule des anges]

samedi 2 novembre 2019

La tête de Lénine

















La tête de Lénine, de Nikolas Bokov ; traduit du russe par Claude Ligny. - Libretto, 2019

Honorable pickpocket moscovite, Vania Tchmotanov n'en est pas moins un parfait sosie de Lénine. Un air de famille qui porte aux grandes idées : pourquoi se contenter de portefeuilles quand la tête embaumée du Guide est là, dans son mausolée, qui vous tend les bras ? L'Occident la paiera sûrement très cher... Ni une ni deux, bravant une sécurité plus que défaillante, Vania s'empare de la précieuse relique, sans rien soupçonner de l'avalanche qu'il vient de déclencher. Car, bien sûr, tout part immédiatement en sucette : le chef du Chef s'avérant un rien faisandé (et nanti d'un curieux petit trou rond à la base du crâne), sa valeur marchande en prend un vilain coup, tout comme l'URSS, soudain privée de son plus précieux symbole. Pour s'en sortir, Vania ne trouvera rien de mieux que d'incarner lui-même un Vladimir Illitch revenu d'entre les morts en pleine forme révolutionnaire, emportant l'adhésion des foules jusqu'au sacrifice ultime qui le verra bien malgré lui revenir à la case départ. 
Pur produit du samizdat brejnévien, écrit en trois semaines à l'occasion du centenaire d'Oulianov, La tête de Lénine devait rester comme une épine dans le pied du KGB, qui ne parvint jamais à en identifier le véritable auteur. Ce dernier, jeune universitaire en délicatesse avec le régime, ne tarda d'ailleurs pas à prendre le chemin de l'exil, en Autriche puis en France, où son texte l'avait précédé de peu, publié en 1972 par Maurice Nadeau en supplément à La Quinzaine littéraire. À l'instar de la tête en question, il n'a pas pris une ride et, d'ailleurs très régulièrement réédité, reste un petit chef-d’œuvre de bouffonnerie, d'une lecture parfaitement jubilatoire, bien que nécessairement assortie de quelques notes et d'un avant-propos de Nicolas Bokov qui, s'il a depuis versé un peu d'eau bénite dans son vitriol, n'en garde pas moins une maîtrise aussi souriante qu'avérée du coup de boule.

[texte paru dans Le Matricule des anges]

vendredi 11 octobre 2019

Révolution aux confins


















Révolution aux confins, d'Annette Hug ; traduit de l'allemand par Camille Luscher. - Zoé, 2019

Écrivain, ophtalmologue et réformateur, José Protazio Rizal Mercado y Alonzo Realonda (1861-1896) fut, bien qu'à son corps défendant, l'un des héros de l'indépendance des Philippines. Sans plus lui demander son avis qu'un quelconque révolutionnaire philippin, Annette Hug en fait celui d'un roman. Révolution aux confins s'attache à ses années de formation en Allemagne, au cours desquelles, entre mille autre choses, il traduisit le Guillaume Tell de Schiller en tagalog, avec les difficultés que l'on imagine s'agissant d'une langue bien éloignée des réalités alpestres. Mais point tant, après tout, des réalités coloniales : "Qui vient d'une colonie est condamné à consacrer sa vie à la politique" écrit très justement Rizal à l'un de ses correspondants, et les Philippines sous le joug de l'Espagne de se trouver d'étonnantes convergences avec le roman national helvétique... L'acte littéraire se fait alors tout naturellement politique, en même temps que s'engage une réflexion sur l'acte de traduire, le verbe tagalog s'avérant d'une précision bien supérieure aux langues occidentales quand il s'agit de nuancer l'action. 
Véritable roman dans le roman, la pièce de Schiller, relue par Rizal, formera donc le noyau dur du livre, bordé néanmoins de multiples aperçus biographiques et intellectuels qui brossent à touches fines un portrait fort convaincant de l'époque et du milieu dans lequel évoluait le savant philippin. Cependant, s'il convient de saluer le travail d'érudition d'Annette Hug (dont c'est la première traduction  française) ainsi que le bel effort de la traductrice (qui n'avait sans doute pas mis le tagalog au programme de ses études, on ne peut toutefois se déprendre d'une certaine impression de froideur ou d'éloignement qui, sans que tout cela soit tout à fait sans intérêt, peine à faire vibrer en nous la moindre fibre, nationale ou littéraire.

[texte paru dans Le Matricule des anges]


Noli me tangere, de José Rizal ; traduction d'Henri Lucas et Ramon Sempau. - Classiques Garnier, 2019
Pour qui souhaiterait compléter par la lecture de Rizal, les Classiques Garnier viennent très opportunément de rééditer son œuvre phare, roman anticolonial qui fit beaucoup pour la prise de conscience nationale aux Philippines.

vendredi 4 octobre 2019

Agathe

















Agathe, d'Anne Cathrine Bomann ; traduit du danois par Inès Jorgensen. - La peuplade, 2019

Un psychanalyste au bout du rouleau s'apprête à prendre une retraite pas si bien méritée que ça quand une patiente inattendue fait irruption dans son cabinet. D'abord tenté de la refouler, il succombe cependant bien vite à son charme parfumé et opère une sorte de transfert inversé qui, tout en lui révélant la vacuité d'une existence sans amour et réglée jusqu'au moindre détail, le pousse à réagir pour devenir, enfin, le véritable thérapeute qu'il avait depuis longtemps renoncé à être. 
Une jeune femme "intéressante", un barbon qui se sent brusquement pousser des ailes, de la psychanalyse... Tous les ingrédients semblaient réunis pour un drame faustien, une espèce de Diable au corps à l'usage des vieux, sur fond de freudisme explicateur et de Viagra. Mais Anne Catherine Bomann n'est pas française : elle est danoise, psychologue et, accessoirement, championne de ping-pong. Elle ne se croit donc pas obligée d'en faire trop pour être prise au sérieux et, pour un premier roman, se contente de faire preuve d'un naturel et d'une simplicité, d'une honnêteté, enfin, que pourraient lui envier bien des chevaux de retour. Ni drame excessif ni passion dévorante, donc, pour ce qui ne doit pas être lu comme une histoire d'amour mais comme le récit plein de délicatesse d'un sauvetage mutuel. Ces deux-là ne vivaient pas, n'avaient jamais vécu, pour qui "vieillir (...) consistait surtout à observer comment la différence entre son moi et son corps grandissait et grandissait jusqu'à ce qu'un jour on soit complètement étranger à soi-même". De leur rencontre inespérée, Anne Cathrine Bomann ne prétend rien tirer d'autre qu'une étincelle, une simple possibilité toute de tendresse retenue, sans rien céder à l'indécence habituelle du "geste" littéraire. Une lueur, à peine, mais dont la pâleur diffuse illumine bien mieux et bien plus durablement le lecteur que n'importe quel embrasement de papier. 

[texte paru dans Le Matricule des anges]

mardi 1 octobre 2019

Elli Kronauer


















Ilia Mouromietz et le rossignol brigand, d'Elli Kronauer. - L'école des loisirs, 1999
Aliocha Popovitch et la rivière Saphrate, d'Elli Kronauer. - L'école des loisirs, 2000
Sadko et le Tsar de toutes les mers océanes, d'Elli Kronauer. - L'école des loisirs, 2000
Soukmane fils de Soukmane et les fleurs écarlates, d'Elli Kronauer. - L'école des loisirs, 2000
Mikaïlo Potyk et Mariya-la-très-blanche-mouette, d'Elli Kronauer. - L'école des loisirs, 2001

Elli Kronauer n'est pas le plus connu des écrivains post-exotiques. Moins, en tout cas, que Lutz Bassmann, Manuela Draeger et Antoine Volodine. Son oeuvre, très homogène, se réduit d'ailleurs à ces cinq titres, aussi rutilants les uns que les autres. C'est qu'ils ont de qui tenir : Ilia Mourovietz, Aliocha Popovitch, Dobrynia Nikitich... les familiers des contes russes auront reconnu les fameux Bogatyrs, chevaliers errants et héros favoris des bylines, ces poèmes épiques fondateurs de la littérature russe, l'équivalent, si l'on veut, de nos chevaliers de la Table ronde. Mais quiconque s'est un tant soit peu frotté aux contes d'Afanassiev dans leur version brute de collectage (Maisonneuve et Larose, 2000) sait également qu'il nécessitent une réécriture pour être pleinement appréciés. C'est à quoi s'est attaché Elli Kronauer avec cette série de bylines qui, tout en respectant scrupuleusement la trame fantastique des poèmes, avec leur cortège de métamorphoses et de créatures merveilleuses, les transpose dans l'univers crépusculaire du post-exotisme, tout de déglingue industrielle et de poisons nucléaires. Et les couleurs chatoyantes des illustrations de Bilibine de se teinter de moisissure et de rouille dans l'imagination du lecteur transporté, ravi par le jeu très oral des répétitions, la scansion d'un texte fait pour être psalmodié par un vieux barde aveugle au fond d'un appartement communautaire ou bien l'un de ces réfectoires en ruine où le prince Vladimir Beau-Soleil a l'habitude de régaler "ses meilleurs ingénieurs, ses grands généraux, ainsi que les héros des steppes qui étaient de passage à Kiev, ou qui retournaient dans le secteur de Kiev après de longues et merveilleuses aventures."
Parus aux alentours de l'an 2000 dans une collection pour adolescents (du temps où l’École des loisirs s'autorisait encore de ces fantaisies), ces cinq petits volumes auront évidemment encouru le silence critique et le mépris de tous ceux qui considèrent encore la littérature jeunesse comme une sous-littérature de niche à l'usage des débiles et des dames patronnesses. Qu'ils crèvent. On peut continuer sans eux.

Nouveaux contes populaires russes, de A. N. Afanassiev. - Maisonneuve et Larose.
Pour un retour aux sources, ce gros volume est LA bible du conte russe. A la différence du travail des Grimm ou du Kalevala d'Elias Lonnrott, les contes sont cependant beaucoup plus proche de l'état brut dans lequel ils furent collectés, ce qui peut tout de même les rendre quelque peu indigestes aux habitués de Perrault... On y retrouvera cependant tous nos héros (et bien d'autres).



Contes russes, de Luda ; illustration d'Ivan Bilibine. - Seuil.
On les préférera donc dans une version adaptée, celle de Luda, en l'occurrence, dont la valeur littéraire est incontestée, d'autant plus qu'ils nous arrivèrent en leur temps (chez Messidor-La Farandole), littéralement enchâssés dans les magnifiques illustrations d'Ivan Bilibine, qui fut à l'illustration russe ce qu'Arthur Rackham fut à l'anglaise. Les rééditions récentes ont  un peu perdu en qualité d'impression mais on fait ce qu'on peut avec ce qu'on a : un petit chef d’œuvre art nouveau, un sommet de l'illustration.


Les Bogatyrs, ainsi que de nombreux autres épisodes du folklore, ont également été une source inépuisable d'inspiration pour les peintres "Ambulants" de la fin du 19e siècle, dont, ici, Viktor Vasnetsov (1848-1926)


lundi 30 septembre 2019

Faserland


















Faserland, de Christian Kracht ; traduit de l'allemand par Corinna Gepner. - Phébus, 2019

Pauvres, pauvres fils à papa. une fois retombées les fusées de la fête, la voilà qui prend comme un goût de cramé, une de ces odeurs tenaces qui vous collent à la peau où que vous alliez. Trentenaire friqué, le narrateur la traîne après lui du nord au sud de l'Allemagne, au cours d'une fuite en avant qui s'apparente assez vite à une descente aux enfers. De cuites sévères en parties hallucinées, des bords de la Baltique au milieu du lac de Zürich, la réalité se délite et devient floue, tandis que se fendille la solide armure de mépris dont il a cuirassé son existence à l'exacte proportion de sa vacuité. Le petit prince n'y croit plus. Brusquement chassé de l’Éden, sans préavis ni explications, il n'est plus de ces élus "qui vivent à l'intérieur de la machine, qui doivent conduire de bonnes voitures, qui doivent prendre de bonnes drogues, boire du bon alcool et écouter de la bonne musique, tandis que, autour d'eux, on fait la même chose, mais juste un peu plus mal". Vient donc un moment où égrener des marques ne suffit plus à remplir une existence. un moment où il n'est simplement plus possible de prétendre : nu, seul en pleine lumière, il assiste alors, aveuglé, au naufrage de ses semblables avec un effroi pas même salutaire, et qui lui permettra tout juste de ne pas sombrer tout à fait dans les mêmes eaux sales. Nul espoir en vue, cependant, nulle élégante rédemption littéraire, mais un dégoût, un écœurement généralisé, complet, physiologique, pourrait-on dire, où les illusions dorées de la jeunesse prennent le chemin de la merde et du vomi que l'auteur dispense d'un bout à l'autre avec une profusion toute germanique. Nul espoir, donc, mais assez de lucidité pour savoir que tout était joué d'avance, depuis ce temps où, Unaccompanied Minor, voyageant seul en avion, il jouait à se persuader qu'il tenait vraiment les commandes que l'équipage s'amusait à lui confier : "Je n'ai jamais laissé voir aux pilotes que je connaissais la vérité : ce n'est que le pilote automatique. Après tout, ils étaient tous très gentils avec moi. " Alors faut-il avoir pitié des gosses de riches ? 
C'est en tout cas le seul moment où l'on éprouvera ne serait-ce qu'un semblant de sympathie pour un personnage dont le mépris pour à peu près tout le monde ne le dispute qu'à l'arrogance de classe. Il souffrira sans nous, tant pis. Après tout, hormi les questions de compte en banque, sommes-nous moins avides de distinction ? Le propos du roman n'est certainement pas de nous faire compatir aux malheurs de la jet-set allemande, bien plutôt de l'ouvrir de haut en bas d'un franc coup de scalpel pour en faire sortir le pus, avec tout le professionnalisme nécessaire et sans compassion excessive. 
Paru en 1995, le premier roman de Christian Kracht, né en 1966 à Saanen (Suisse) manquait encore à notre culture. Il fit pourtant beaucoup en son temps pour la renommée de l'auteur, soudain promu général en chef de la Popliteratur (une étiquette qu'il ne cessera cependant de récuser) et que l'on n'hésita pas à comparer à Bret Easton Ellis pour le portrait sans fard qu'il dressait d'une "génération X" à l'allemande, entre cynisme ricaneur et désespoir alcoolisé. Sans fard, mais sans moralisme non plus : hier comme aujourd'hui (cf. Imperium et Les morts, tous deux récemment parus chez Phébus), Kracht se veut avant toute chose l'observateur flegmatique et définitivement narquois de nos vanités, quitte à les titiller si nécessaire, comme on asticote une fourmilière pour en faire jouer les mécanismes de défense. Cruel, certes, mais efficace : le roman déclencha, dit-on, de belles polémiques en Allemagne, à la hauteur d'un grand pays qui, peut-être plus que d'autres, répugne toujours un peu à se regarder en face. 

[texte paru dans Le Matricule des anges]

jeudi 26 septembre 2019

L'absence de ciel


















L'absence de ciel, d'Adrien Blouët. - Noir sur blanc, 2019

Hennes, un jeune vidéaste berlinois autoproclamé "documentariste free lance", est engagé par un vieil écrivain pour tourner un documentaire sur l'artiste Wolfgang Laib. Sans plus d'explications mais tous frais payés, Hennes quitte Berlin pour la Souabe où, jour après jour, armé de sa caméra, il rôde aux alentours de la maison de l'artiste, fasciné jusqu'au vertige. Jusqu'à la chute. 
L'argument n'est pas plus mauvais qu'un autre. Adrien Blouët (né en 1992) en tire un premier roman qui séduit avant tout par sa justesse d'évocation. Sans se croire obligé d'en faire des tonnes, il parvient avec bonheur à mettre en mots cette demi-campagne à la fois désolée et désolante dont le jeune homme a peine à croire qu'elle puisse servir de terrain de jeu à un artiste, par ailleurs bien réel, connu pour ses installations à partir de pollen, patiemment récolté à la main dans les prés et les forêts des alentours. Laid, dont "à voir ses photos on pouvait penser qu'il ne vivait qu'en été", reste le grand absent du roman, loin de toute exofiction à la mode, un prétexte, une malice faite au réel de la part d'un auteur qui ne dédaigne pas l'ironie. Vis-à-vis de lui-même, tout d'abord : n'est-il pas issu des Beaux-Arts comme son héros, dont il souligne le caractère velléitaire mêlé de suffisance, propre à pas mal de ces jeunes gens ? Vis-à-vis de la littérature elle-même, ensuite, via la figure de l'écrivain Cornelius Düler, sous-Pynchon en voie d'effacement définitif dont le Grand Œuvre, miss june '76, s'achève apparemment dans la même eau de boudin que L'absence de ciel. Tant d'insignifiante invraisemblance après avoir été si vraisemblable : c'est bien le seul reproche que l'on pourrait faire à ce livre. Curieusement, on ne le lui fera pas. Soit qu'on choisisse d'y voir une pirouette de l'auteur, par ailleurs impressionnant de maîtrise, quant aux puissances respectives du réel et de la fiction, soit qu'un premier roman d'une telle qualité d'écriture mérite toute notre indulgence. 

[texte paru dans Le Matricule des anges]

mercredi 25 septembre 2019

Saccage














Saccage, de Frederik Peeters. - Atrabile, 2019

Il y a chez Frederik Peeters un goût jamais démenti de la métamorphose. De Pachyderme à Koma, de Lupus à Aâma et L'homme gribouillé, les identités ne sont jamais longues à se brouiller ni la réalité à s'altérer. Le rêve contamine le réel, le psychisme s'invite à table et les uns ne sont jamais trop sûrs de n'être pas les autres, ou bien de l'avoir été, avant de le redevenir mais avec des nageoires à la place des bras. Mais enfin, tout cela reste en général pris dans une trame narrative suffisamment solide pour contenir les débordements du sens, sinon ceux du protoplasme. Avec Saccage, pour une fois, Frederik Peeters se lâche. Volontairement, consciemment, il quitte la terre ferme du scénario préétabli pour les eaux mouvantes de la collision mentale et de l'association d'idées sans but lucratif. Sur la seule base d'une ambiance post-apocalyptique autorisant tous les délitements, il donne libre courts à son imagination au moyen d'une suite de visions oniriques et silencieuses dont la signification, non donnée d'avance, naît de l'enchaînement aléatoire et toujours recommencé des images et des formes. De fait, tout cela se mêle, s'emmêle, se démêle, se déforme, se difforme, s'atomise, s'agite, tousse un bon coup avant de s'écrouler, de s'ébouler, de s'amonceler, d'apparaître, de disparaitre, coule, fond, durcit, croît, croît, croît encore un peu, s'autodévore, est dévoré, infuse, diffuse, profuse, s'avale, se fragmente, s'éloigne, se rapproche, se recrache, se pénètre, s'interpénètre, se défile, se défait, se refait mais autrement, s'enroule, se déroule, pousse, mousse, explose en silence, se répand, se ressème, clignote, desquame, se rhizome et se fin du monde...
D'aucuns jugeront toutefois la recette un peu sage. Les gens du Dernier cri en auraient fait une flaque de vomi : l'omelette, ici, n'est même pas baveuse. Dessinateur de BD jusqu'au bout de ses ongles soigneusement manucurés, Peeters n'est pas Alechinsky. Soigneux et précis, comme toujours, il garde un souci de lisibilité dont s'est depuis longtemps affranchie la peinture, qu'il cite pourtant d'abondance au fil des images, pétries de références d'ailleurs listées en fin d'ouvrage. C'est un peu la limite de ce bel exercice, que de ne jamais faire accéder la forme à la liberté revendiquée pour le sens, loin de la peinture véritablement, intrinsèquement mutante d'un Bacon ou d'un Matta. 
Saccage reste donc prudemment figuratif, d'un académisme de bon aloi qui ne déroutera que les  moins aventureux parmi les fans de Peeters, lequel confirme ainsi son statut ambigu de frontalier de la bande dessinée, reçu aux meilleures tables entre "indépendance" et classicisme. 
De même - et c'est peut-être au fond l'aspect le plus intéressant - explore-t-il ici, à raison d'une image muette par page ou par double-page, cette zone de rencontre assez neuve entre l'album et la bande dessinée, entre l'illustration "pure" et la séquentialité, dont le potentiel graphique et narratif est, parions-le, loin d'être épuisé.

mardi 27 août 2019

Nouvelles en trois lignes


















Nouvelles en trois lignes, de Félix Fénéon. - Libretto, 2019

"Celui qui silence", disait Alfred Jarry de Félix Fénéon dans son Almanach illustré du Père Ubu et, certes, on ne lui donnera pas tort. D'abord parce qu'à de rares exceptions près - dont ces Nouvelles en trois lignes - son œuvre reste encore largement inaccessible. Éclatée, dispersée en fragments innombrables, elle fut surtout composée d'articles et d'interventions diverses et parfois anonymes dans une foule de revues et de journaux dont il lui arriva d'avoir la responsabilité (La Revue blanche, L'En-dehors de Zo d'Axa pendant l'exil de ce dernier...) Ni poète ni romancier, il fut critique avant tout, au point d'en incarner pour beaucoup la figure exemplaire, tant il eut de nez dans ses choix : l'un des premiers à soutenir les Impressionnistes et, surtout, les Néo-impressionnistes (Seurat, Signac...), il encouragera également un certain nombre d'hommes de lettres dont la notoriété n'était pas gagnée d'avance (Verlaine, Gide, Mallarmé et tutti quanti). Enfin, s'il fut éditeur, jamais il ne chercha à publier personnellement le moindre livre. 
Taiseux, donc, il le fut encore en cultivant - à l'oral comme à l'écrit - l'art de ne jamais trop en dire. À cet égard, jamais sans doute n'y parvint-il avec autant d'éloquence que dans la rubrique qu'il tint pour Le Matin de mai à novembre 1906. Sept mois, soit 1210 dépêches d'agence réduites à leur plus simple expression, selon la contrainte imposée par le journal. Banquets, cérémonies, prix de vertu, faits-divers surtout... chacun de ces tweets avant l'heure est en lui-même un roman, réduit à l'essentiel par un maître du raccourci : "Rue Myrrha, le fumiste Guinet tirait au petit bonheur des balles sur les passants. Un inconnu lui planta un stylet dans le dos." Félix Fénéon ne fut pas seul à rédiger ces nouvelles, mais nul n'eut plus de talent que lui pour en éprouver l'épaisseur au-delà des faits bruts et, d'un mot, les faire passer du côté de la littérature. 
Servis avec un flegme imperturbable, l'humour noir et l'ironie sont assez souvent de la partie : "Impossible d'éventrer le coffre-fort de l'horticulteur Poitevin, de Clamart. Dépités, les cambrioleurs incendièrent sa grange." Cette distance qui, chez tout autre, passerait pour du cynisme, marque en réalité la mesure très exactes de la pudeur. Même en présence du plus horrible drame, Fénéon ne s'apitoie ni ne s'indigne, refusant au lecteur de le lui livrer "normalisé" par une sensiblerie de façade. Il n'est cependant pas bien difficile de deviner à qui vont ses préférences. Militant libertaire de toujours, il sera résolument du côté des pauvres : "Le mendiant septuagénaire Verniot, de Clichy, est mort de faim. Sa paillasse recelait 2000 francs. Mais il ne faut pas généraliser." De même qu'en pleine séparation de l'Église et de l'État, il ne perd jamais l'occasion d'ironiser doucement sur ces maires soucieux de "restaurer le vrai Dieu" sur les murs des écoles ou bien sur les curés s'opposant manu militari à l'inventaire de leur sacristie. Ainsi fait-il œuvre de moraliste, tout en se payant le luxe de ne jamais asséner aucune morale. Dépêche après dépêche, tout un petit théâtre prend forme. Un théâtre de l'espèce humaine en proie à ses passions, innocentes ou funestes, qui rappelle aussi bien l'art du haïku qu'il préfigure - humour mis à part - le Témoignage de Charles Reznikoff, dans sa détermination à presser le trivial jusqu'à en faire sourdre la poésie. 
Réunies pour la première fois par Gallimard en 1948 sous l'égide de Jean Paulhan, dont Fénéon fut le mentor, les Nouvelles en trois lignes connaissent donc une nouvelle édition, après en avoir connu d'excellentes. Si celle-ci fait un peu le service minimum - ni introduction ni notes - elle n'en est pas moins opportune à l'heure où l'on célèbre au Musée du Quai Branly et jusqu'au 29 septembre ce grand collectionneur et promoteur des arts africains que fut l'homme à la barbiche, entre beaucoup d'autres choses. 

[texte paru dans Le Matricule des anges]

Parmi les différentes éditions des Nouvelles, la meilleure, au moins typographiquement parlant, reste sans conteste celle des éditions Cent pages

dimanche 25 août 2019

Aventures dans les Caraïbes


















Aventures dans les Caraïbes, de Henry Pitman ; traduit de l'anglais par Sophie Jorrand. - Anacharsis, 2019

1685. Pour s'être imprudemment commis avec les partisans du duc de Monmouth, Henry Pitman, un jeune chirurgien quaker, est déporté à La Barbade, dans les Antilles britanniques. Révolté par la servitude à laquelle il est réduit, il s'évade avec une poignée de compagnons. Une navigation hasardeuse les mène jusqu'à une île déserte où, plusieurs semaine durant, ils organiseront leur survie avant d'être secourus par un navire corsaire. De retour à Londres, Pitman, devenu apothicaire, racontera ses aventures sans se douter qu'elles inspireront l'un des mythes les plus universels de la littérature mondiale. S'il est en effet communément admis que l'aventure du matelot Selkirk (qui vécut seul pendant quatre ans sur une île au large du Chili) servit principalement de modèle à Daniel Defoe pour son Robinson Crusoé, il est non moins certain que les épreuves de Pitman (contemporain et voisin de Defoe) y eurent également leur part. Sans elles, point de Robinson et, partant, point de robinsonnades, ces puissantes machines à rêver dont furent peuplés nos étés, de Jules Verne à William Golding et Michel Tournier. 
Peu de textes, donc, furent aussi riches de potentialité que celui-ci (il inspirera encore l'écrivain italien Rafael Sabatini pour son fameux Captain Blood). Mais s'il fut sans doute un excellent apothicaire (quelques-unes de ses spécialités figurent en fin d'ouvrage), Pitman n'était certes pas un écrivain-né. Aussi dépouillé que bref, son récit (complété par celui d'un de ses compagnons) est à lire pour son caractère avant tout séminal, tellement qu'il ferait tout aussi bonne figure au catalogue Vilmorin qu'à celui d'Anacharsis si l'éditeur toulousain, comme d'habitude, n'avait aussi brillamment soigné l'emballage de cette première traduction française au moyen, notamment, de la très érudite et passionnante présentation de Sophie Jorrand. 

[texte paru dans Le Matricule des anges]

dimanche 18 août 2019

Verdure

Verdure, de Jean-Loup Trassard. - Le temps qu'il fait, 2019.

On a le Montana qu'on peut et la Mayenne, après tout, vaut bien le Yaak. En tout cas, Jean-Loup Trassard, depuis plus de quarante ans, en défend la campagne familière avec la même passion qu'un Rick Bass sa montagne à grizzlys. À preuve ce nouveau recueil, essentiellement composé d'articles de circonstance qui, tous, témoignent d'une même préoccupation pour un paysage aujourd'hui gravement menacé. Course au rendement, pollution de l'air, du sol et des eaux par les engrais chimiques et les pesticides, l'air est connu depuis les années 70 et reste d'affligeante actualité. Jean-Loup Trassard, quant à lui, fut l'un des premiers à dénoncer le saccage organisé du bocage, biotope irremplaçable et paysage bien plus que millénaire dont la lente formation, polie par l'usage, tissait des liens uniques entre le naturel et l'humain. Décidé sur le papier par des technocrates plus soucieux "d'aménagement du territoire" que de la simple intelligence des choses, le remembrement a largement détruit haies et chemins creux, changeant un environnement intégré de manière exceptionnelle en désert. Inlassablement répété d'article en article et  loin de toute idylle champêtre, le constat est accablant : disparition des arbres (10 000 par commune remembrée !), appauvrissement irrémédiable de la flore et de la faune... Si l'auteur de Dormance n'est pas tendre envers les paysans qui y prêtent la main, il ne les accable pas non plus, face au modèle économique qui, les forçant à surproduire, les pousse dans le cycle infernal de l'endettement, pour le seul profit des banques et des grossiums de l'agro-alimentaire. 
On ne sortira certes pas de ce livre avec le moral en hausse mais, tout de même, avec la conviction que les passéistes ne sont pas ceux qu'on croit. Et l'on se replongera avec délices dans l'Histoire de la campagne française de Gaston Roupnel, ouvrage visionnaire auquel Jean-Loup Trassard rend incidemment un hommage aussi attendri que justifié. 

[texte paru dans Le Matricule des anges]

samedi 17 août 2019

Les corps glorieux


















Les corps glorieux, d'Auguste Cheval. - Éditions de la marquise, 2018

Les idées les mieux arrosées passent rarement la nuit. Mais qu'une seule résiste à la gueule de bois et l'on se retrouve à pédaler d'Istanbul à Lausanne, dix kilos de tabac sur le dos, auxquels il va maintenant s'agir de faire passer les frontières... Certes, Edmond, Pierre et Cervoisier n'en sont pas à leur première grimpette. Coursiers émérites et rompus aux pentes lausannoises, ils n'ont jamais craché sur le kilomètre et ça tombe bien parce que, du kilomètre, ils vont en bouffer. En bouffer : c'est bien le mot, tant l'appétit de ces trois-là semble à la mesure du défi. La contrebande n'est qu'un prétexte, l'enjeu purement symbolique d'une équipée placée tout entière sous la bannière de l'effort partagé. C'est l'amitié qui garde le ressort tendu, malgré la fatigue et les vicissitudes. On avance en s'épaulant, comme on prend le vent, à tour de rôle, ce vent qui est "le guide de nos sentiments et de nos voyages" et dont seul le vélo permet de prendre la mesure. On aime ou l'on n'aime pas la bicyclette : Auguste Cheval nous épargne au moins les détails techniques. Il ne sera donc question ni de dents ni de braquet, mais de rencontres et de l'exultation de l'âme et du corps, portée par une écriture qui sait toujours trouver le ton juste, en phase avec l'épopée familière que devient bientôt ce voyage décidé sur un simple coup de tête. Une épopée locale et presque domestique, contée comme il se doit par un vieil aède à des adolescents tout prêts à prendre la relève de leurs aînés passés dans la légende. Et si, parfois, tout cela paraît un peu trop beau ou trop facile, c'est que, justement, la légende ne s'embarrasse pas de ces détails. Elle passe, comme on passe les cols, l’œil clair et le jarret tendu, attentive à sa seule nécessité, polie comme un galet pour avoir été chantée par tant de bouches, toute réalité transfigurée par la communauté qui, définitivement, l'aura faite sienne. 

[texte paru dans Le Matricule des anges]

mercredi 14 août 2019

Judex


















Judex, d'Arthur Bernède. - Editions du Sagittaire, 2017-2018. - 3 volumes.

Par quels tortueux détours le banquier Favraux a-t-il acquis sa fabuleuse fortune ? Qui est vraiment cette Marie Verdier, qu'il s'apprête à épouser en secondes noces, au détriment de sa fille Jacqueline ? Pourquoi le vagabond Kerjean lui voue-t-il une haine aussi farouche ? Et, surtout, qui est ce Judex, l'impitoyable justicier dont la vindicte le poursuit jusque dans la tombe ? Pour le savoir, jetez-vous sans attendre sur ce feuilleton palpitant, qui fit les beaux jours du Petit Parisien entre janvier et avril 1917, loin des tranchées, des mutineries et des fusillés pour l'exemple d'une guerre qui n'en finissait pas de s'enliser. Il fallait bien se distraire. Pour cela, tous les moyens étaient bons : la presse, bien sûr, mais aussi le cinéma. Selon, le concept révolutionnaire du ciné-roman, Judex ne fut pas seulement un feuilleton mais aussi et en même temps un film, et la cape noire du justicier de se déployer sur les écrans de la Gaumont au moment même où le journal retentissait de ses exploits. Tournés par Louis Feuillade à la suite de Fantômas et des Vampires, les 12 épisodes de Judex, salués par les Surréalistes, deviendront très vite un classique du cinéma muet, tandis que le roman de Bernède sombrait dans l'oubli. Ils formaient pourtant un tout, prévus pour être complémentaires, selon une formule dont on peine aujourd'hui à se figurer le succès populaire. Ciné-romans et serials envahissent journaux et salles obscures. Les romanciers - tel Arthur Bernède - se font scénaristes, en feuilletonistes chevronnés, habiles à tenir le public en haleine en s'appuyant sur les recettes les mieux éprouvées du mélodrame : criminels tout puissants, vengeurs implacables, jeunes filles méritantes, seconds rôles cocasses, gavroches au cœur d'or... Arthur Bernède connaît son métier et Judex ne déroge pas à la règle. Peut-être jugera-t-on tout cela très naïf, peut-être l'aimera-t-on d'autant mieux, justement pour cette fraîcheur venue d'un temps où cynisme et second degré n'avaient pas droit de cité dans nos divertissements, où l'on frémissait pour de bon à ce qui nous fait parfois sourire. Et si cette réédition en trois volumes pèche bien par quelques aspects (d'ineptes illustrations, notamment), elle n'en fait pas moins l'effet, par temps de canicule, d'un bon coup de brumisateur. 

A voir en complément, donc, le Judex de Louis Feuillade, où l'on retrouvera avec plaisir la Musidora des Vampires, incarnant cette fois-ci la démoniaque (et tenace) Maria Monti.








En 1963, Judex fit l'objet d'un mémorable remake de Georges Franju qui, s'il prend des libertés avec le scénario original, le sublime parfois au moyen de scènes surréalistes, comme celle de ce bal masqué dont l'esthétique fait songer à Max Ernst.



Enfin, ne l'oublions pas, Arthur Bernède fut également le créateur de Belphégor, resté dans toutes les mémoires pour l'adaptation télévisée qui sut tenir la France gaulliste en haleine au moment même où naissait l'auteur de ces lignes. Comme Judex, Belphégor fut d'ailleurs un ciné-roman, dont la version filmée a été vite oubliée. Le roman reste d'une lecture agréable, dans une ambiance années folles qui fait parfois songer à L'inhumaine de Marcel L'Herbier.
Une nouvelle et dispensable adaptation par Jean-Paul Salomé en 2000.

mercredi 24 juillet 2019

Krollebitches


















 Krollebitches, de Jean-Christophe Menu. - Les impressions nouvelles, 2017

Les krollebitches - un mot venu du bruxellois, peut-être inventé par Franquin himself - ce sont ces multiples signes qui parsèment la bande dessinée depuis toujours et, d'une certaine façon, lui sont consubstantiels : traits de mouvement ou de vitesse, étoiles, pictogrammes en tout genre, gouttes de sueur, tortillons et autres zigouigouis dont la BD ne saurait se passer. Jean-Christophe Menu n'ayant jamais vécu que pour la bande dessinée, c'est donc à l'enseigne de la krollebitche qu'il a choisi de rédiger ces "souvenirs même pas en bande dessinée". Plutôt que d'autobiographie (dont il fut l'un des pionniers en France et en BD avec Livret de phamille (L'Association, 1995)), peut-être en l'occurrence vaudrait-il mieux parler d'autobibliographie s'agissant non pas de sa vie en elle-même mais de la façon dont la bande dessinée, dès l'enfance, l'aura formée, informée, déformée peut-être. Ce sera donc l'histoire d'une découverte, du premier numéro de Spirou vers l'âge de quatre ans jusqu'au premier fanzine, à l'adolescence, en prélude à la professionnalisation. Rien au-delà, malgré le rôle fondamental qu'il allait être amené à jouer dans le renouvellement de la bande dessinée française des années 90, car il s'agit avant tout de montrer, presque sociologiquement, comment s'élabore une culture chez un enfant de la classe moyenne dans les années 70-80. Sans atteindre le degré de maniaquerie du petit Jean-Christophe, quiconque s'est lui-même intéressé à la bande dessinée dans ces années-là y reconnaîtra bon nombre de stations de son propre "chemin de choix" : Spirou, Tintin, Pif gadget, l'irruption météorique du Trombone illustré dans les pages de Spirou, les "hauts de page" de Yann & Conrad... jusqu'à ce que Menu nomme très justement "l'antimatière", cette bande dessinée pour adultes dont chaque rencontre, toujours inopinée, toujours troublante, entrouvre une nouvelle fenêtre sur des espaces insoupçonnés, de plus en plus vastes. 
Mais le récit de cette découverte se double ici de celui d'un apprentissage. Amoureux de la BD, JCMenu n'aura de cesse de rejoindre ses modèles au sein d'une pratique dont il veut connaître tous les aspects, avec l'enthousiasme et l'obstination du néophyte. Ce seront alors des centaines et des centaines de pages, dessinées directement au stylo, au crayon, aux feutres, dans de petits cahiers préparés à l'avance, sans possibilité de retouche, naïves, certes, mais où, mine de rien, se forgeait un style, une écriture propre dont l'effet se déploierait bien plus tard, sans oublier ce qu'elle doit à ses maîtres. 
Car la bande dessinée, depuis le début, depuis Töpffer et même avant, est d'abord une affaire de filiation. Tout dessinateur, aussi médiocre soit-il, peut-être relié à tous les autres par le jeu des influences. Rare cas de dessinateur qui soit aussi théoricien, Jean-Christophe Menu n'hésitera jamais, ici comme ailleurs, à rendre hommage à ses inspirateurs, nombreux, de Macherot à Franquin et Tillieux, de Gotlib à Moebius ou Robert Crumb. Souhaitons que ce petit livre alerte et drôle prenne à son tour toute sa place dans la chaîne et que, de madeleine de Proust à l'usage des quinquas que nous sommes, il devienne à son tour source d'inspiration, pour les petits nouveaux prêts à sortir, éblouis, de leur cocon de pages.

jeudi 11 juillet 2019

10 CV - Dix chevaux-vapeur


















10 CV - Dix chevaux-vapeur : chronique de notre temps, d'Ilya Ehrenbourg ; traduit du russe par Madeleine Etard. - Héros-limite, 2019

Ceci n'est pas un roman. Paru en 1930, 10 CV - Dix chevaux-vapeur se veut avant tout une "chronique de notre temps". Un temps qui n'est guère au beau fixe, à moins de tenir la queue de la poêle. Ceux qui la tiennent s'appellent alors Henry Ford ou André Citroën. Les "années folles" voient le développement spectaculaire de l'industrie automobile. En France comme aux Etats-Unis, les constructeurs innovent : taylorisation à outrance de la chaîne de production, cadences infernales... Il faut produire, de plus en plus vite, de moins en moins cher, une montagne de bagnoles que la publicité se chargera bien de vendre aux gogos. C'est le triomphe de la machine - un triomphe que Les Temps modernes, de Charlie Chaplin, résumera bientôt en quelques images mémorables.
Ceci, donc, n'est pas un roman, mais une tentative pour dépasser le roman bourgeois en y infusant une bonne dose de documentaire. L'industrie automobile y sera donc disséquée et étudiée sous tous les angles, y compris les plus inattendus pour les amateurs de belles carrosseries. Car l'auto, c'est aussi du caoutchouc pour les pneus, de l'essence, des routes... Au-delà de la seule sphère industrielle, la voiture devient très vite un enjeu géopolitique et stratégique et bouleverse l'ordre du monde sur fond de spéculation effrénée, d'exploitation coloniale et de guerres. L'une des grandes forces de ce livre sera donc de dévoiler - de façon très marxiste, jusque dans ses moindres implications - une très moderne politique de la chignole.
Ceci n'est pas un roman, certes, mais cela finit tout de même par le devenir. Car, loin de tout abstraction, le réquisitoire est d'autant plus accablant qu'il est toujours incarné. Ehrenbourg donne des noms, et pas seulement ceux des magnats de l'industrie : la grande cause de l'automobile n'est pas sans conséquences et toutes aboutissent à broyer de l'humain. Cet homme, ce peut être Pierre Chardin, ouvrier-monteur brisé par le travail à la chaîne,ou bien ce peut être André Sabatier, jeune gréviste assassiné par un nervi de la Direction. Mais c'est tout aussi bien Mr Davies, planteur dévoré par les fièvres et l'alcool ou bien ce coolie qui, là-bas, en Indochine, meurt "en silence et en cadence" et "sans porter le faix des idées". Autant de portraits individuels, autant de destins brisés par l'automobile-reine, dont la grande épopée n'est ainsi semée que de cadavres. 
Ilya Ehrenbourg (1891-1967) a du souffle et le sens de la synthèse. Si vaste soit le tableau, il le brosse en quelques traits, de cette prose rapide et heurtée, presque télégraphique, qui fit de lui l'un des meilleurs mitrailleurs de son temps. Un mitrailleur, donc un bon soldat, et c'est un peu la limite de ce très efficace "roman-documentaire" : écrivain soviétique, Ehrenbourg est un poil trop dans son rôle lorsqu'il dénonce impitoyablement la machine capitaliste. Or, s'il épousa effectivement très tôt les idéaux révolutionnaires, il n'aura pas toujours un parcours aussi droit et ses errements idéologiques resteront célèbres (il ira jusqu'à rejoindre l'armée blanche de Denikine pendant la guerre civile !) Il traversera pourtant toute la période stalinienne dans une tranquillité qui fut refusée à bien d'autres et qui en dit finalement assez long sur la souplesse de son échine. Ce n'est pas lui refuser toute crédibilité (il fut notamment, avec Vassili Grossman, à l'origine du Livre noir des crimes nazis, cité en témoignage au procès de Nuremberg) mais, à la lecture de ce livre par ailleurs passionnant de bout en bout, on ne peut s'empêcher de penser que, placé dans d'autres circonstances, pareille girouette eût tout aussi brillamment assuré la com' de la maison Citroën... 

[texte paru dans Le Matricule des anges]

lundi 1 juillet 2019

Trois gouttes de sang


















Trois gouttes de sang, de Sadeq Hedâyat. - Zulma, 2019

Pour n'avoir lu que La chouette aveugle, le livre le plus connu de Sadeq Hedâyat, on l'enrôlerait volontiers parmi les compagnons de route du Surréalisme. André Breton n'en fut-il pas d'ailleurs l'"inventeur" en France et José Corti le premier éditeur ? Ce serait cependant méconnaître une oeuvre à l'inspiration bien plus universelle et diverse, dont ce recueil, initialement publié chez Phébus en 1988, donne un assez juste aperçu. Toutes datées du début des années 30, avant La chouette aveugle, donc, ces dix nouvelles puisent tout aussi bien à un certain fantastique ("Trois gouttes de sang", "Le trône d'Abou Nars") qu'au naturalisme le plus pur ("La femme qui avait perdu son mari", "La sœur aînée"...) Quel que soit le registre, elles ne témoignent pas moins d'une même inquiétude et, surtout, d'une même ironie, parfois sombre au point d'en être amère. Ainsi de ce Hâdji Morâd, marchand de riz au bazar qui, ayant cru reconnaître sa femme dans la rue, s'en prend à une parfaite inconnue, en paie les conséquences et, de honte, se venge illico sur son innocente épouse ! Ou bien de cette Aziz Aghâ, hantée par le souvenir de ses crimes, qui se console d'une seul coup lorsqu'elle réalise qu'elle n'est pas seule dans son cas. On n'en dira pas plus pour ne pas déflorer des nouvelles dont la chute vient souvent couronner l'ingénieux édifice, mais on se doit d'évoquer encore la plus déchirante d'entre elles, qui voit un chien errant, naguère choyé, mourir en butte à l'indifférence et à la méchanceté des hommes. 
Comment ne pas y voir une préfiguration du destin de l'écrivain lui-même, né à Téhéran en 1903 et suicidé à Paris en 1951 (sa tombe esr encore visible au Père Lachaise), après une vie de solitude et d'errance, essentiellement vouée à la littérature et, accessoirement, à l'alcool et à l'opium ? Si les éditions Corti n'ont jamais cessé de défendre son œuvre (encore en 2016, avec Enterré vivant), aucun antidote à l'oubli n'est à négliger et ce précieux petit recueil s'impose comme une indispensable piqûre de rappel.

[texte paru dans Le Matricule des anges]

jeudi 27 juin 2019

Martin de Tours


















Martin de Tours, de Mina Süngern. - Editions du Chemin de fer, 2019

Quiconque est allé un jour au catéchisme n'aura pas manqué d'y croiser saint Martin, légionnaire, inventeur du pet-en-l'air et de la BA. En de qui concerne Mina Süngern, c'est au coin d'un guide de voyage en Val de Loire qu'elle tombe sur le futur évêque et décide incontinent de s'en faire la nouvelle hagiographe, après Sulpice Sévère et Grégoire de Tours. Hagiographe incrédule, toutefois, qui s'applique à dédorer la légende en rendant le personnage à son cadre historique. A partir de cinq épisodes bien connus de la vie du saint, restitués par autant de témoins, elle compose une série de tableaux où vient s'inscrire en creux sa silhouette par une habile inversion du projet biographique. Plutôt que de tableaux, peut-être vaudrait-il mieux d'ailleurs parler de tapisseries, tellement tout illusion de profondeur s'efface au profit du plan, vertical et sans hiérarchie, où le moindre détail - le trajet d'une goutte d'eau, le chant d'une mésange - n'ont pas moins de présence et de netteté que le sujet principal. Pas moins, plutôt plus : car Martin reste le grand absent de ces textes, qui n'apparaît qu'à la manière de ces jeux où l'on doit retrouve une figure à travers le fouillis d'un décor. Un saint est caché dans ce paysage, saurez-vous le retrouver ? L'y a-t-on déniché que son action prend un caractère d'incompréhensible étrangeté, un air de scandale qui la rend illisible aux témoins dont elle bouleverse le système de valeurs : que faire d'une moitié de manteau, s'interroge le miséreux que secourt Martin. Quel est ce jeu cruel ? se demande l'esclave tétanisé qu'il prétend traiter en frère. Et ll'on mesure alors toute la violence avec laquelle le Christianisme naissant s'impose à la société. Pour le monde païen, loin des images pieuses, la religion d'amour n'est rien moins que la religion des maîtres, l'expression renouvelée d'une domination, selon une logique historique dont Mina Sünger rend parfaitement compte, avec un beau mélange de facétie et de sérieux.

[texte paru dans Le Matricule des anges]

mardi 14 mai 2019

Le miracle du thé


















Le miracle du thé, de Seumas O'Kelly ; traduit de l'anglais (Irlande) par Marc Voline ; gravures de Frédéric Coché. - Le Nouvel Attila, 2019

Jamais village ne fut plus à l'ouest que celui de Kilbeg. D'abord parce qu'il se trouve aux marches les plus occidentales de l'Irlande ; ensuite par la grâce un peu folle de ses habitants. C'est d'abord la vieille Nan Hogan, imprécatrice hors-pair et "pilier d'indépendance monoculaire" qui, revenant d'un séjour forcé à l'hôpital, trouve sa maison squattée par "une imposteuse caractérisée", dont elle aura le plus grand mal à (ne pas) se défaire. C'est ensuite Mlle Mary Hickey, la "reine de Kilbeg", dont la fierté distante n'aura d'égal qu'un solide mal du pays sitôt qu'elle aura quitté des collines qu'elle croyait à tort avoir trop vues. C'est enfin la malheureuse Winnie O'Carroll qui, "née sous le signe de Saturne", dclenchera sans le vouloir une bien vilaine affaire pour avoir "trouvé" une très opportune livre de thé. 
Trois nouvelles, donc, pour un seul décor - entre Clochemerle, le Chelm du folklore yiddish et le village d'Astérix - peuplé, donc, de personnalités à la fois naïves et bien trempées, que l'on se plaît à retrouver d'une histoire à l'autre, à la façon du Winesburg, Ohio de Sherwood Anderson. 
De Seumas O'Kelly, journaliste, romancier et nouvelliste irlandais mort en 1918, on ne connaissait jusqu'alors que La tombe du tisserand (Attila, 2009), généralement considéré comme son chef d’œuvre. C'est la même inspiration, à la fois burlesque et tendrement moqueuse, qui préside à ce recueil dont on ne regrettera que la brièveté. Est-ce une traduction intégrale ? Certains indices laissent à penser que non. On en aurait bien lu davantage, tant ces gens de Kilbeg - loin de ceux de Dublin - quels que soient leurs ridicules, leurs disputes et leurs lubies, savent également faire preuve d'un si extraordinaire sens de la communauté qu'ils vous rendraient presque foi en l'humanité.

[texte paru dans Le Matricule des anges]

Winesburg en Ohio, de Sherwood Anderson. - Gallimard, 2010.

Tigre ! Tigre !


















Tigre ! Tigre ! de Mochtar Lubis ; traduit de l'indonésien et préfacé par Étienne Naveau. - Le Sonneur, 2019

Nous sommes à Sumatra, à l'ouest de l'Indonésie. Sept villageois rentrent chez eux après avoir récolté de la résine en forêt, quand ils se rendent compte qu'ils sont suivis par un tigre. Est-ce un vieux tigre affamé, trop faible pour chasser autre chose que des proies humaines ou bien l'une de ces "aïeules" indestructibles envoyées par Dieu pour punir les hommes de leurs péchés ? Qu'importe : sous la pression les langues se délient et les masques tombent. Voleurs ou criminels, tous ont quelque chose à se reprocher, à commencer par Wak Katok, le chef, soi-disant expert en sorcellerie et en arts martiaux, qui s'avère n'être qu'un lâche de l'espèce la plus vile. C'est alors à Buyung, le plus jeune, qu'il appartiendra de sauver ce qui peut l'être en venant à bout, non seulement du tigre, mais aussi et surtout de son propre "tigre intérieur", révélateur et Némésis de toutes les humaines passions.
On n'a pas tous les jours l'occasion de se mettre un roman indonésien sous les crocs. Publié en 1965, Tigre ! Tigre ! est un classique en Indonésie et son auteur un journaliste et écrivain respecté, mort couvert d'honneurs en 2004. Écrit simplement, dans une belle langue dépouillée de tout lyrisme excessif, le récit fonctionne avant tout comme un parfait roman d'aventure, au suspense haletant, mais aussi comme une plongée dans un univers mental pour nous complètement exotique, au sens élargi où l'entendait Victor Segalen. On est également prié par l'éditeur d'y voir une claire dénonciation du régime pro-communiste de Soekarno, avec lequel Lubis eut maille à partir. L'histoire ne dit pas s'il s'accommoda mieux de celui de Soeharto et du million de morts consécutifs à sa prise de pouvoir en - tiens, tiens - 1965. On n'hésitera donc pas à prolonger sa lecture en visionnant The act of killing (2012), stupéfiant documentaire de Joshua Oppenheimer, qui nous en dira plus long sur la vraie nature des tigres.

[texte paru dans Le Matricule des anges]