dimanche 10 juin 2018

Peut-être ou La nuit de dimanche



















Peut-être ou La nuit de dimanche, de Jacques Roubaud. - Seuil, 2018

Né en 1932, Jacques Roubaud n'est pas précisément ce qu'on appelle un perdreau de l'année. poète, mathématicien, vrai ou faux romancier, traducteur des troubadours et membre éminent de l'OuLiPo, voici qu'il nous livre une "autobiographie romanesque". Que l'on n'ouvrira pas sans crainte de tomber, comme toujours avec les oulipiens, dans l'une de ces chausse-trappes textuelles qui fera durablement passer pour un niais celui qui ne l'aura pas aperçue tapie dans l'ombre d'une contrainte. Pour le coup, il semblerait que non. Certes, il ne fallait pas compter sur JR pour raconter sa life comme un vulgaire footballeur. À 85 ans, celui qui se définit (en anglais) comme : "(...) a mathematician, retired ; and a poet, not retired, but tired", a su néanmoins rester jouette (en belge). Et ce d'autant qu'il avoue son scepticisme au sujet de l'effort mémoriel à la Sartre ou Leiris, lesquels, selon lui, se la racontaient un peu. L'autobiographie n'est jamais qu'une forme de fiction, d'autant plus vaine qu'elle se prétend véridique. Pas dupe et toujours soucieux de la forme, Roubaud dispose donc tout un appareillage de fils conducteurs et de strates narratives, identifiés par différentes polices de caractère : "fragment romancé", contexte de ce fragment, mode "journal" accompagnant la composition du livre, etc. Mais qu'on ne s'y trompe pas : très conscient qu'une santé précaire rend infiniment incertain tout projet d'importance, JR batifole dans ses souvenirs plutôt qu'il n'arpente sa mémoire en géomètre. Au jour le jour ou presque, il rend un hommage par-ci, règle des comptes par-là (avec ce que l'on suppose être l'OuLiPo nouvelle manière), se fend d'un poème ou de considérations théoriques sur le vers libre... Au hasard, dirait-on, il musarde dans sa vie et cueille ce qu'il trouve, comme à la promenade. On redoutait un casse-tête, on revient avec un bouquet. Ce n'est peut-être pas plus mal.

[texte paru dans Le Matricule des anges]

jeudi 31 mai 2018

Le dépaysement


















Le dépaysement : voyages en France, de Jean-Christophe Bailly. - Seuil, 2011.

Qu'est-ce qu'être français ? Au-delà des grands mots et des formules ronflantes, au-delà même de toute idée de patriotisme, quelle est la nature de ce sentiment d'appartenance que même le moins chauvin d'entre nous aura éprouvé au moins une fois dans sa vie ? C'est en revoyant La règle du jeu de Jean Renoir dans un appartement new yorkais des années 70 que cette question s'est présentée pour la première fois à Jean-Christophe Bailly, philosophe et poète, alors travaillé par de tout autres problématiques post soixante-huitardes. Il n'a depuis lors jamais cessé de se la poser, jusqu'à tenter d'y répondre au moyen de ce livre. Pour l'écrire, il aura sillonné la France de long en large pendant des années, sous d'autres prétextes le plus souvent, professionnels ou non. Il aura mis ses pas dans ceux de Stendhal, avec une prédilection particulière pour ses Mémoires d'un touriste, dont il adopte la nonchalance méditative, cette sorte d'attention flottante aux lieux et aux choses qui fait de ce Dépaysement une lente et rêveuse dérive plutôt qu'une enquête au sens journalistique ou sociologique du terme. De la banlieue parisienne à l'est de la France, du Nord à la Loire, des souvenirs de Rome au Morvan, pays des Eduens, il interroge les paysages et quelques monuments - très peu les gens - suit deux ou trois rivières et s'imprègne du moment, d'une lumière d'où naîtra le sentiment ou, plutôt, ce qu'il nomme plusieurs fois "la ritournelle" propre aux endroits qu'il visite. En quoi ceux-ci font-ils la France ? Est-ce l'Histoire qui les traversa parfois, pour quelques heures, comme à Varenne, quelques siècles comme au Pont du Gard ou Fontainebleau ? Les palais ne sont rien en eux-mêmes : un potager des bords de Loire peut être plus chargé de mémoire que tel monument trop balisé, tout est question d'heure et d'humeur, de solitude, parfois, d'un accord mystérieux, de cette harmonie soudaine qui fait que l'on se sent soudain chez soi dans un endroit où l'on n'était pourtant jamais venu. Inutile de le dire : sa question initiale, Jean-Christophe Bailly n'y répondra pas - pas vraiment - et Le dépaysement restera jusqu'au bout ce tâtonnement émerveillé que l'on pressent dès le début, dès la découverte du Transparent de Carmontelle au château de Sceaux, où les quatre saisons d'une France enchantée défilent en transparence légère sur l'écran d'une fenêtre. Rien d'univoque donc, mais des essais, des intuitions, des chemins que l'on suit comme on suit une feuille le long d'un caniveau qui nous mènera peut-être à la mer. L'un de ces livres rares, enfin, dont on sait dès l'abord qu'ils nous porteront plus loin qu'eux-mêmes, de traverse en traverse, entre un dessin de Beuville et une mélodie de Poulenc, vers ce "pays où l'on n'arrive jamais" que l'on ne cesse pourtant de reconnaître pour sien.

L'île errante


















L'île errante, de Kenji Tsuruta. - Ki-oon, 2017-....
Souvenirs d'Emanon, de Shinji Kajio et Kenji Tsuruta. - Ki-oon, 2018

Kenji Tsuruta serait-il un gros fainéant ? La question se pose : il aura fallu presque vingt ans pour que son Île errante vienne enfin prendre la relève du mythique et bien nommé Spirit of wonder, paru en 1999, en même temps que L'homme qui marche de Jirô Taniguchi dont la carrière subséquente fut bien autrement prolifique. Vingt ans durant lesquels on aura successivement espéré, puis désespéré à la parution du très oubliable Forget me not, pour enfin se morfondre dans un amer désenchantement. Et voilà qu'un soir de septembre 2017, la jolie Mikura vient brusquement nous tirer de la torpeur mortelle où nous risquions de sombrer, bavant sur le dernier d'Ormesson. Tout cela n'aurait-il donc été qu'un songe ? Nous aurions donc encore trente ans ? Il faut le croire, puisque nous voilà spontanément sur nos pieds, prêts à suivre la jeune fille au bout du monde, à la recherche d'Electriciteit, cette étrange île flottante au sujet de laquelle son défunt grand-père avait accumulé tant de notes. Quelle est-elle ? Et où est-elle ? Pendant trois ans, Mikura n'aura de cesse de la localiser pour livrer enfin ce paquet légué par le vieil homme et adressé à une mystérieuse madame Amélia, dont son hydravion porte le nom... Une île ? Un hydravion ? On pense évidemment à Miyazaki et l'on n'en est pas très loin, en effet, tant pour l'élégance impeccable du dessin que pour le sens du merveilleux, ce spirit of wonder que l'on retrouve intact après tout ce temps entre les mains d'une jeune pilote en desert boots et bikini ! On y croit, cependant, on ne cesse d'y croire, ni de vouloir y croire : c'est la magie du manga, à laquelle - on a beau chercher - on ne connaît décidément pas d'équivalent dans la bande dessinée occidentale, qui n'a jamais eu autant de fraîcheur et de souffle. Question de rythme, peut-être, mais également de désir : ce désir qui imprègne jusqu'au moindre trait de ces deux volumes et nous en rend littéralement amoureux, en toute quiétude et honnêteté, sans autre inquiétude, en tout cas, que de devoir attendre le prochain, en croisant les doigts pour que l'éditeur ne fasse pas faillite ou qu'un tsunami géant n'engloutisse le Japon. 
Pour nous faire patienter, Ki-oon se fend d'un autre bien joli cadeau avec Souvenirs d'Emanon, adapté d'une nouvelle éponyme de Shinji Kajio. Un étudiant regagne ses pénates à bord d'un ferry et rencontre une étrange jeune fille qui, mi-enjouée mi-sérieuse, lui confie être dépositaire de la mémoire intégrale du monde depuis la première cellule vivante... Auteur de science-fiction respecté au Japon, Shinji Kajio est le créateur de ce personnage fascinant qui semblait n'attendre que Tsuruta pour trouver un visage : qui l'eût cru ? la mémoire du monde est plutôt cool. Grande et mince, elle a de longs cheveux noirs, des taches de rousseur et quelque chose d'espiègle dans l'expression. Depuis 1983, Emanon a fait l'objet de nombreuses nouvelles, qui restent malheureusement à traduire. Alors, les éditeurs, on lambine ?

Spirit of wonder, de Kenjo Tsuruta. - Casterman, 1999










Speculative Japan. 2. - Kurodahan press, 2011

Pour les lecteurs anglophones, une compilation de nouvelles de science-fiction japonaise, dont Emanon : a reminiscence, de Shinji Kajio. 


vendredi 18 mai 2018

L'origine des autres



















L'origine des autres, de Toni Morrison. - Bourgois, 2018

Issu d'une série de conférences données à Harvard, ce mince volume pourrait sembler marginal au sein de l’œuvre de Toni Morrison, assurément l'une des plus importantes de la littérature américaine contemporaine. Il n'y est cependant pas question d'autre chose que de ce qui est au cœur, même de ses romans, à savoir la question de la race et, plus largement, celle de l'Autre, tel que le construit l'idéologie raciste. Le racisme précède la race : le raciste ne cesse de réinventer dans la race dans une tentative désespérée pour préserver "(un) moi devenu étranger à lui-même." À ceux pour qui la chose paraîtrait abstraite, Toni Morrison se charge d'en rappeler la très concrète réalité : viols systématiques, travail exténuant, meurtres et lynchages impunis, climat généralisé de peur... On a peine à imaginer ce que fut - et ce que reste encore - une vie noire dans la libre Amérique et le degré de violence inouï auquel elle est exposée. Où le raciste trouve-t-il son humanité, sinon dans celle-là même qu'il dénie à l'autre ? Et de doctes médecins de justifier tous les sévices par l'inhumanité présupposée des Noirs, auxquels sont attribuées des caractéristiques étranges, telle cette incompréhensible drapetomania, ou maladie qui pousse les esclaves à s'enfuir... Avant les chaînes, avant les coup, le raciste se paye en effet de mots et les mots c'est l'affaire de la littérature. Cette figure racialisée de l'Autre, Toni Morrison la repère bien sûr dans les tentatives pour embellir l'esclavage, comme chez Beecher Stowe, mais aussi chez quelques mamamouchis des lettres blanches, tel Hemingway ou Faulkner et son obsession de "l'unique goutte de sang" nègre. Déconstruire cette construction, faire entendre la voix de l'autre, c'est tout le sens d'une œuvre sur laquelle elle revient pour finir avec une intelligence et une sensibilité qui semblaient avoir fui l'Amérique à toutes jambes.

[texte paru dans Le Matricule des anges]

mardi 8 mai 2018

Le plancher

















Le plancher, de Perrine Le Querrec. - L'éveilleur, 2018

S'il en est encore pour mettre la sacro-sainte famille au pinacle, la lecture de ce bref récit devrait définitivement les calmer. Perrine Le Querrec y suit au plus près ce que l'on sait de la vie de Jeannot, jeune paysan béarnais qui se laissa mourir de faim en 1972, après avoir gravé à la chignole et à la gouge un long texte délirant sur le plancher de sa chambre. Il avait de qui tenir : jamais cellule familiale ne porta mieux son nom que celle où les siens s'étaient enfermés. Les siens : le père, violent et tourmenté, la mère, murée dans un silence haineux, les trois enfants, enfin, dont une seule échappera par le mariage à ce nœud de vipères. Jeannot, le plus jeune, sera celui qui s'enfoncera le plus loin dans l'horreur. Engagé volontaire en Algérie, il rentre après le suicide de son père et sombre définitivement dans la démence. Une démence partagée dans un effrayant huis-clos avec la mère et la sœur aînée dont la mort, en 1993, permettra la découverte et le sauvetage du plancher gravé par son frère, exposé désormais de façon pérenne sur l'une des façades de l'hôpital Sainte Anne, à Paris.
Il est toujours délicat de se glisser dans la folie d'un autre. Perrine Le Querrec s'y risque avec un certain savoir-faire, en habituée des archives psychiatriques (Jeanne L'Étang, Bruit blanc, 2013) mais aussi en poète, tant il semble impossible parfois, d'évoquer de telles souffrances sans mettre la langue elle-même à nu. Atteindra-t-elle cependant un tel degré de dénuement, une telle cruauté, que le texte de Jeannot, tel qu'il est donné à lire dans toute sa brutalité en fin d'ouvrage ? Il est bien sûr permis d'en douter : une telle entreprise ne va jamais sans un peu d'artifice, que Perrine Le Querrec compense toutefois par  une vraie force d'évocation, presque graphique (on verrait bien ce livre illustré par un Manu Larcenet, celui de Blast ou du Rapport de Brodeck). Ce que confirme L'Éveilleur à l'occasion de la réédition de ce texte naguère paru aux Doigts dans la prose, en lui donnant une couverture assez stupéfiante, due à la photographe Isabelle Vaillant.

[texte paru dans Le Matricule des anges]

lundi 7 mai 2018

Feu et flammes


















Maurice Raphaël Feu et Flammes. - Finitude, 2018

Un bel après-midi d'été, un brin de mistral, un mégot mal éteint... et c'est l'accident bête. De mauvaise décision en mauvaise décision, un couple de promeneurs se retrouve talonné par l'incendie qu'il a lui-même provoqué. 
Plein d'enthousiasme, l'éditeur attribue à ce roman - initialement paru chez Denoël en 1953 - l'ampleur d'une tragédie grecque. Sans aller jusque-là, on concédera qu'il respecte en tous points la règle des trois unités : extrêmement ramassée dans le temps et l'espace, l'action ne laisse d'autre échappatoire que de presser le pas et la lecture vers un dénouement que rien, jusqu'à la dernière page, ne laisse présager. On a littéralement le feu aux fesses, à l'instar de Suzanne et de Louis, dont la fuite éperdue, d'engueulades mesquines en grandes bouffées sentimentales, ne cesse de zigzaguer entre aveuglement volontaire et brusques éclairs de lucidité. Le parti-pris est réaliste, un rien célinien, même, dans la peinture de la veulerie, et s'il est permis de trouver chez ces deux-là de la bassesse, c'est avec toute la mauvaise conscience de qui ne se sait pas foncièrement meilleur, en évitant de trop se demander ce qu'on ferait à leur place.
Victor-Marie Lepage, de son vrai nom de probable ex-milicien et gestapiste, utilisa dans sa carrière subséquente un nombre considérable de pseudonymes, dont le plus connu reste celui d'Ange Bastiani, sous lequel il écrivit tout un fagot d'histoires de truands corses pour la Série noire et la collection Un mystère aux Presses de la Cité. Il est généralement de bon ton de distinguer cette production "alimentaire" de ce qui, chez lui, relèverait de la Littérature et serait signé Maurice Raphaël. C'est pourtant bien un authentique roman noir que ce Feu et flammes. Noir de fumée, s'entend, et plus porté sur le roussi que sur la rousse, mais tout aussi vif et sans fioritures et haletant qu'un Fleuve noir de la grande époque, n'en déplaise aux thuriféraires carbonisés de la hiérarchie des genre.

[texte paru dans Le Matricule des anges]

lundi 26 mars 2018

De colère et d'ennui

















De colère et d'ennui : Paris, chronique de 1832, de Thoma Bouchet. - Anamosa, 2018

1832, année de révolte et de choléra. Pendant que l'épidémie fait des ravages, une insurrection républicaine secoue la capitale pendant trois jours que suivront des semaines de répression. En marge de ces événements, quatre femmes : Adélaïde, la bourgeoise, vit au jardin des plantes et donne à une amie de province des nouvelles de son quotidien protégé. Emilie, ardente saint-simonienne, désespère de faire entendre la voix des femmes dans ce concert masculin. Louise, marchande de quatre saisons, ruse avec la police qui la soupçonne d'avoir fait partie des insurgés. Lucie, enfin, jeune religieuse cloîtrée, meurt du choléra sans cesser d'entretenir un monologue mystique où se mêlent humeurs baveuses et transcendance.
Thomas Bouchet est historien, spécialiste du XIXe siècle. On lui doit notamment le remarqué Noms d'oiseaux : l'insulte en politique de la Restauration à nos jours (Stock, 2010). De Colère et d'ennui est son premier roman, issu de ses recherches sur cette année 1832, année-clef à bien des égards dans l'histoire de ce siècle qui n'en finit pas de commencer. Parfaitement documenté, il a toutefois les défauts de ses qualités, la redingote de l'historien ne cessant de reparaître sous la robe de chambre du romancier. Les lettres d'Adélaïde, en particulier, ont souvent des airs de miscellanées, d'accumulation de petits faits vrais qui ne suffisent pas complètement à faire un roman. De même, le procédé un peu artificiel qui consiste à isoler les réponses de Louise lors de ses interrogatoires ou à sortir les harangues d'Emilie de leur contexte peut agacer parfois. Seuls les monologues de Lucie, étranges et d'une intimité presque dérangeante, soutiennent un intérêt qui soit au-delà de la seule curiosité documentaire, malgré leur brièveté (elle meurt presque tout de suite). Et c'est bien là le paradoxe de ce premier roman un brin trop prometteur : trop court pour ne pas laisser quelque peu sur sa faim, il se lit néanmoins sans ennui, justement parce qu'il est court.

[texte paru dans Le Matricule des anges]

mercredi 14 mars 2018

Midwinter


















Midwinter, de Fiona Melrose. - Quai Voltaire, 2018

L'hiver est rude, cette année-là, dans cette campagne du Suffolk où faire vivre une ferme est de plus en plus difficile. Le fils et le père s'affrontent sur à peu près tout. Entre eux, la mort de Cecelia, la mère et l'épouse, assassinée en Zambie des années auparavant, lors d'une malheureuse tentative d'installation. Jeune homme en colère, Vale ne pardonne pas à son père d'avoir été la cause indirecte de ce meurtre, peut-être pour ne pas s'avouer la part involontaire que lui-même y a prise.Chacun leur tour, ils racontent cette histoire à leur façon, rageuse et suicidaire pour Vale et pleine de désarroi pour Landyn qui, depuis la mort de sa femme, met un point d'honneur à secourir les animaux les plus faibles sans bien savoir comment s'y prendre avec son propre fils. "On n'est pas hanté par ce qui nous fait peur, mais par ce qu'on désire", fait dire Fiona Melrose à l'un de ses personnages. Si la culpabilité les ronge, ils n'en cherchent pas moins l'apaisement, sans pouvoir le nommer. Qui le leur apportera ?  Tom, le "frère" infortuné de Vale, révélateur de ses démons, la jeune et lumineuse Beth ou bien Cecelia elle-même ? Depuis David Garnett, il semble d'usage en Angleterre de changer les femmes en renard. Elle-même d'origine sud-africaine, Fiona Melrose se plie aux usages locaux et charge une belle renarde solitaire de prendre soin de ces deux âmes en peine. Fantôme bienveillant et discret, elle n'intervient que par sa seule apparition aux moments opportuns du récit, lorsque décidément "devenus des versions insupportables (d'eux)-mêmes", ses hommes sont un peu trop près de se perdre. Ils ne se perdront pas. Les hivers les plus longs finissent un jour sur la promesse d'un nouveau printemps, tout comme celui-ci s'achève sur celle d'une réconciliation.
Si le Suffolk produit des poires, nul doute qu'elles soient à l'image de ce premier roman très réussi : âpres au premier abord, suivi d'une note prolongée de grande douceur.

[texte paru dans Le Matricule des anges]


jeudi 8 février 2018

Le poids de la neige



















Le poids de la neige, de Christian Guay-Poliquin. - Editions de l'Observatoire, 2018

Les romans post-apocalyptiques se suivent et ne se ressemblent pas toujours complètement. Les uns voient des survivants en haillons errer le long d'autoroutes hantées de zombies cannibales, d'autres jouent la carte de l'utopie solidaire et du nécessaire retour à la nature. D'autres, enfin, plus proches en cela de Jules Verne que de Cormac McCarthy, jugent préférable de ne pas mettre le nez dehors. C'est le cas dans Le poids de la neige, du jeune romancier québécois Christian Guay-Poliquin, où l'on retrouve le narrateur de Le fil des kilomètres (Phébus, 2015) en mauvaise posture, les jambes broyées sous son véhicule accidenté. Tandis que perdure la grande panne qui paralyse le pays et que la survie s'organise tant bien que mal dans le village voisin gagné par la division, il va devoir passer l'hiver dans la compagnie d'un vieil homme rétif, lui aussi bloqué là par une neige obstinée. Attentif aux détails pratiques d'un quotidien resserré plutôt qu'à la poésie des grands espaces à laquelle fait le plus souvent appel un certain survivalisme littéraire, Christian Guay-Poliquin évacue tout lyrisme et bâtit son huis-clos tout en phrases courtes, nerveuses comme on peut l'être après plusieurs mois de tête à tête forcé. De même se passe-t-il de toute couleur locale : rien ne permet de situer trop précisément un récit qui, placé sous le signe conjoint d'Icare et de Dédale, vise de toute évidence à l'universel. La catastrophe elle-même passe au second plan : le courant est-il rétabli ailleurs dans le pays ? Pourquoi ceux qui s'en vont chercher du secours ne reviennent-ils pas ? On n'en saura rien, du moins pas avant une suite éventuelle, que l'on découvrira avec un plaisir d'autant plus grand que l'auteur voudra bien cesser de saupoudrer son texte de fines allusions littéraires (Garcia-Marquez, Calvino...) qui ajoutent bien plus à notre agacement qu'à sa gloire.

[texte paru dans Le Matricule des anges]

Le fil des kilomètres, de Christian Guey-Poliquin. - Phébus, 2015

La ballade du peuplier carolin


















La ballade du peuplier carolin, de Haroldo Conti. - La dernière goutte, 2018
Certains arbres laissent mieux passer la lumière que d’autres. C’est sûrement le cas du peuplier carolin (Populus Carolinensis), poussé par hasard près de la maison natale de l’auteur à Chacabuco, province de Buenos Aires, tant ce recueil de nouvelles semble traversé de clartés diversement colorées selon l’heure et l’humeur du jour. Qu’il s’agisse d’évoquer l’oncle Agustín, fou de course à pied, les amours du timide señor Pelice, le plus célèbre artificier de la région ou bien le destin brusquement écourté de Basilio Argimón, promis à bien des hommes volants de son espèce, l’ensemble de ces récits baigne dans cette même lumière chaude que la tendresse associe au souvenir. Car s’il fut voyageur, pilote, marin, journaliste, professeur et mille autres choses, Haroldo Conti, toute sa vie, ne cessa jamais de revenir vers les siens, vers ce village, cette maison aux murs d’argile, au toit de tôle rapiécé, toutes racines intimement mêlées à celles de son arbre tutélaire, dont on ne sait précisément jusqu’où elles s’étendent, à quelles régions du cœur elles aboutissent. Nulle nostalgie béate, cependant, dans cette attention aux petites choses, aux objets les plus modestes, une azalée dont « les fleurs à la peau violette tremblent, délicates, sous le vent inquiet de septembre », une scie à onglet dans la pénombre de l’atelier de l’oncle menuisier, une cage en fil de fer… C’est que les choses, à force, « finissent par avoir plus de mémoire que nous » et qu’il est du devoir de l’écrivain de ne pas seulement témoigner des grands fracas du monde, mais d’être également là pour ceux dont « (…) personne ne saura jamais rien si ce n’est par le truchement de ce vieil artifice. » C’est également pourquoi il ne faut rien voir de disparate dans un recueil qui fait suivre une poignée de contes pleins de fantaisie par une série d’hommages à quelques amis bien réels, comme la vieille Julia Lafranconi, gardienne solitaire de l’île de Juncal, sur le fleuve Parana, « parmi les arbres, les joncs et les cabiais » ou bien les Urugayens persécutés par la junte militaire alors au pouvoir. Ce très beau texte, Tristesses de l’autre rive, date de 1975. Un an plus tard, le 4 mai 1976, Haroldo Conti était enlevé à son tour par les sbires de la dictature argentine. Emprisonné, torturé, il fait partie jusqu’à ce jour des quelques 30 000 « disparus » imputés à l’armée au pouvoir de 1976 à 1983. Au recueil initial l’éditeur a voulu adjoindre une nouvelle supplémentaire, la dernière de l’auteur, terminée le jour même de son enlèvement. Intitulée A la droite de Dieu, elle témoigne admirablement de la double inspiration qui préside à La Ballade du peuplier carolin, entre célébration émue de l’amitié et transfiguration fantaisiste du souvenir : n’y assiste-t-on pas à l’arrivée au ciel de la douce et discrète Tante Teresa, à la droite de Monsieur Dieu, qui en profite pour organiser en son honneur un asado du feu de Lui, où le tout Chacabuco d’outre tombe croise sans s’en étonner quelques chanteurs qui « bien que vivants, (…) ont l’âme vagabonde », à l’image du poète Juan Gelman et du musicien Juan Cedrón, en rupture de Cuarteto. Partager une côtelette avec le Créateur de la côtelette en personne : quelle plus belle façon de refermer un livre si authentiquement fraternel qu’il vous ferait presque aimer l’humanité ? Précédemment paru en français en 1984, chez Actes sud, La Ballade du peuplier carolin était absent depuis bien longtemps de nos étagères. Osera-t-on – timidement – suggérer à La dernière goutte de transformer l’essai en faisant suivre cette belle réédition par celle de Mascaro, chasseur des Amériques, dernier roman de Haroldo Conti, lui aussi épuisé depuis belle lurette ?

[texte publié dans Le Matricule des anges]

 Mascaro, le chasseur des Amériques. - Albin Michel, 1982

mercredi 7 février 2018

Isabella Bird, femme exploratrice


















Isabella Bird, femme exploratrice, de Taiga Sassa. - Ki-oon, 2017-...

La véritable Isabella Bird avait 47 ans lorsqu'elle visita le Japon, en l'an 2 de l'ère Meiji (1878). Qu'avait-elle en réalité de commun avec la jolie blondinette qui l'incarne avec enthousiasme dans ce manga inspiré des lettres qu'elle postait à sa sœur ? Peu de choses, sans doute, sinon un courage et une ténacité à toute épreuve : il en fallait pour se lancer seule ou presque sur les routes d'un pays encore à peu près interdit aux étrangers. Mais elle est déjà mondialement célèbre à l'époque et parvient à arracher aux autorités un laissez-passer qui lui permet de circuler dans tout l'archipel, jusqu'à la grande île du nord, à la rencontre des mystérieux Aïnous, ce peuple aborigène aux mœurs réputées sauvages. Elle ne parle évidemment pas japonais, il lui faut donc un guide-interprète : elle engage le flegmatique Ito, qui lui sera d'une aide précieuse et avec lequel elle entretient une relation plus cordiale que ne l'autorise la morgue toute victorienne qui régit les rapports habituels de ses concitoyens avec les "natifs" de quelque pays que ce soit. C'est par lui qu'elle aura accès - et nous avec - à tout un monde alors en voie de disparition, ce Japon populaire et loin d'être zen, tout pétri de traditions immémoriales que la modernisation et l'industrialisation galopantes ne tarderaient pas à mettre à mal. Tout l'étonne et l'émerveille, l'émeut aussi parfois, comme la prévenance et la gentillesse de ceux qui la transportent dans leur voiture à bras et dont le corps presque nu s'orne de tatouages incroyables ou comme cette petite fille fort volontaire, dont les premières règles font l'objet d'une présentation où tout le village est convié. Grand voyageur lui-même, Taiga Sassa fait œuvre de pédagogue. Choisir comme héroïne une voyageuse étrangère, c'est la garantie d'avoir l’œil à tous les détails et de ne rien laisser passer sans explications. De facture classique, sans brio particulier, son récit n'en est pas moins profondément attachant et fascinant par la précision de son travail de reconstitution, d'un didactisme sans lourdeur et soucieux d'établir des ponts entre les peuples, si éloignés puissent-ils paraître. La véritable Isabella Bird était-elle aussi tolérante que l'est sa fougueuse doublure de papier ? Il faudrait lire l'original pour s'en assurer. En attendant on n'hésitera pas une seconde à chausser ses bottines pour lui emboîter le pas, aussi loin qu'il faudra.

Unbeaten tracks in Japan, d'Isabella L. Bird. - Traveler's tales.
L'original, donc, qu'il faudra lire en anglais, puisqu'il n'a semble-t-il jamais été traduit... Il reprend le contenu des 44 lettres envoyées par l'exploratrice à sa sœur, expurgé des détails personnels. La première édition date de 1880. Avis aux traducteurs...
Une Anglaise au Far West, d'Isabella L. Bird. -  Payot, 1997.
Son livre le plus connu. Le Colorado n'est pas encore un Etat, Isabella a 42 ans et elle tombe follement amoureuse d'un desperado local.

Chemins de pierres


















Chemins de pierres, de Troubs. - Les Requins marteaux, 2017.

L'argent public n'est pas toujours si mal utilisé qu'on le dit. Dans le Lot, par exemple, où l'association Derrière le hublot, en collaboration avec le Parc naturel régional du Quercy, a eu la bonne idée d'initier une résidence d'artiste, histoire de "donner à voir" le territoire et ses réalités. Après le duo Guerse & Pichelin en 2016, c'est à Troubs qu'il est échu d'arpenter le causse avec pinceaux et carnets. Dessinateur voyageur dans l'âme, Troubs est un vieil habitué de la vadrouille dessinée. Pour qui l'aura suivi dans des pays aussi lointains et divers que Madagascar, la Colombie, le Mexique, le Turkménistan ou même Bornéo, le revoir entre Concots et Lalbenque pourrait sembler à première vue manquer un peu d'exotisme. Erreur, car il n'est pas besoin d'aller bien loin pour se sentir dépaysé. Au sens, en tout cas, où l'entendait Victor Segalen, pour qui l'exotisme est une attitude personnelle avant tout, une perception intime du monde comme expérience de l'altérité. L'altérité, sur le causse, prend la forme d'un tas de cailloux. Les pierres sont partout, là-haut. Elles poussent comme les plantes, peut-être même mieux. On les retrouve sous forme de dolmens, de murets délimitant chemins et parcelles, de gariottes, de caselles et autres abris de bergers. Elles témoignent, inépuisables et patientes, de l'une des toutes premières sciences de l'humanité, qu'on nommera avec l'auteur la "cailloutologie" ou l'art d'entasser la caillasse. Cet art n'est pas tout à fait perdu, malgré l'exode rural qui touche durement le pays : chaque année des centaines de bénévoles se relaient pour redresser murets et gariottes, entretenant un savoir-faire qui, pour paraître simple, est tout de même affaire de jugeote. Et puis il y a Roger Rousseau qui, depuis une vingtaine d'années, creuse, taille et empile en solitaire, comme on fait le tour du monde. Sans destination particulière, ni palais idéal ni défi prométhéen, son terrain de Beauregard est devenu pour les passants un objet de fascination et d'émotion, quelque chose comme un lieu de recueillement, où s'exprime une forme de poésie naturelle ou de spiritualité archaïque et sans enjeu. Une démarche que Troubs, toujours plus promeneur que reporter, n'est pas loin de reconnaître dans l'exercice du dessin, où le temps s'écoule "à l'exacte bonne vitesse", où quelques taches d'encre suffisent parfois à "rendre la vue aux aveugles". De moins en moins bédéaste (ça n'a jamais été son fort) et de plus en plus dessinateur, il donne avec ce dernier titre l'un de ses livres les plus attachants. L'un des plus contemplatifs, aussi : les pierres, manifestement, l'inspire, cet automne aux frais de la princesse n'aura pas été passé en vain.

Pour aller plus loin

Lost on the Lot, de Guerse & Pichelin. - Ouïe-dire : Les Requins marteaux, 2016
Les premiers à s'y coller, Guerse & Pichelin, un rien intimidés, sont allés à la rencontre des habitants de Capdenac et alentours. Le résultat, sans être déplaisant, est un peu plus guindé que leurs collaborations habituelles (Les loosers sont des perdants...) Avec un CD comprenant une dizaine de "cartes postales sonores", Jean-Marc Pichelin étant par ailleurs très actif sur la scène de l'improvisation et du "cinéma pour l'oreille".


Couma aco, de Baudoin. - L'association, 2005
Entre autres points communs (ils ont réalisé deux livres en commun), Baudoin partage avec Troubs un goût certain pour l'encre de Chine étalée au pinceau et les murets de pierres sèches. Son grand-père en construisait, qu'il évoque longuement dans cet album pour en tirer, comme toujours, une bonne grosse leçon de vie...

 




L'appel du causse, de William S. Merwin. - Fanlac, 2013
Comme disaient Calvin et Hobbes, il y a des trésors partout : qui savait que les causses du Haut-Quercy ont abrité pendant plus de 50 ans l'un des plus grands poètes américains, couvert de prix prestigieux, dont un double Pulitzer ? Amoureux fou de ce pays, il n'aura cessé de le célébrer au fil de poèmes lumineux. On ne saurait évoquer le Quercy sans penser à Merwin.








Sur Roger Rousseau


mercredi 31 janvier 2018

Les Amazones


















Les Amazones : quand les femmes étaient les égales des hommes, d'Adrienne Mayor. - La découverte, 2017

Les filles, ça pleure tout le temps, ça aime le rose, ça joue à la poupée et, surtout, ça veut faire un beau mariage et beaucoup d'enfants. Fort de cette certitude bien ancrée, le mâle moyen a cru pouvoir s'approprier la guerre; Erreur fatale : comme certains l'auront encore appris naguère à leurs dépens du côté du Kurdistan syrien, les filles n'ont pas moins d'appétence et d'adresse au défouraillage en règle que leurs collègues les plus sévèrement burnés. Et ça ne date pas d'hier, apparemment, comme en témoigne Adrienne Mayor à propos des Amazones.
Certes, les Grecs - qui les inventèrent - fantasmèrent beaucoup sur ces femmes guerrières ayant renié les valeurs de leur sexe telles qu'eux les concevaient : il n'y eut certainement jamais de peuple entièrement constitué de femmes qui se coupaient un sein pour mieux tirer à l'arc.En revanche, ils ne fantasmaient pas à partir de rien, et toutes les sources écrites dot on dispose, à commencer par Hérodote, l'un des historiens les mieux informés sur la question, s'accordent pour faire des Amazones l'une des composantes du très vaste espace "scythe", terme générique qui désigne en réalité une mosaïque extrêmement mouvante de peuples nomades occupant une aire géographique gigantesque qui va, en gros, du nord de la Grèce aux frontières de la Chine. Depuis le XIXe siècle de nombreuses fouilles ont laissé une très riche moisson de vestiges de ces peuples dont les vêtements et les armes correspondent en tous points à ceux des Amazones telles que ne cessèrent de les peindre les Grecs sur d'innombrables vases. Or, s'il avait alors paru naturel aux chercheurs de faire systématiquement systématiquement d'une tombe où l'on trouvait des armes celle d'un guerrier, les progrès des test ADN et de la médecine légale ont depuis permis d'en réattribuer près du tiers à des femmes, souvent jeunes et parfois mortes au combat de manière indubitable. Les Amazones n'étaient pas entièrement légendaires. Il y eut, pour de bon et pendant près de 1000 ans, des filles pour chasser et se battre au même titre que les hommes, sans que l'on puisse faire entre eux la moindre différence liée au genre. A la lumière de ces découvertes, Adrienne Mayor cherche à reconstituer ce que fut sans doute la vie et le quotidien de ces jeunes filles et de ces femmes dont on a retrouvé la trace jusqu'en Grande-Bretagne où - on le sait - des auxiliaires sarmates contribuaient à la garde du mur d'Hadrien. Relisant les sources grecques mais aussi perses et chinoises (la fameuse Mulan n'était certainement rien d'autre qu'une jeune nomade xianbei), elle retrace avec une passion contagieuse une tout autre Antiquité que celle que l'on nous enseigne avec toute la part d'idéologie qui vient avec. Eh oui : les filles, ça monte à cheval, ça sait se battre et, d'une façon générale, ça n'a pas besoin de toi, mon gars...

mercredi 10 janvier 2018

Etoiles rouges


















Etoiles rouges : la littérature de science-fiction soviétique, de Viktoriya et Patrice Lajoye. - Piranha, 2017.

Il est toujours fascinant de partir à la découverte d'un continent inexploré, surtout dans un bon fauteuil, une boisson chaude à portée de main. Cette histoire de la science-fiction soviétique, unique en son genre, vaut son pesant de caviar et l'on en apprend de vertes, à commencer qu'il y eut bel et bien une science-fiction soviétique. Certes on le savait déjà par Jacques Bergier et quelques autres qui firent en leur temps œuvre de pionniers, mais on était loin de soupçonner toute la richesse d'une littérature dont le développement, à partir de la source utopique commune à tout le "merveilleux scientifique" du XIXe siècle, se fit ensuite en vase à peu près clos. Elle commença même par connaître un petit Âge d'or à l'époque de la NEP, avec des romans encore fondamentaux comme Aelita d'Alexeï Tolstoï, Les oeufs fatidiques et Coeur de chien de Mikhaïl Boulgakov et, surtout, Nous d'Evgueni Zamiatine, contre-utopie féroce qui lui valut les foudres du pouvoir. Sous ce rapport, le règne de Staline n'arrangea évidemment rien : repoussée dans les marges d'un sous-genre à visées didactiques réservé à la jeunesse, la SF russe dut attendre les années 50 pour connaître son âge classique, avec un véritable foisonnement de textes et d'auteurs en tous genres, pour la plupart jamais traduits. Pour un Ivan Efremov (La Nébuleuse d'Andromède) ou des frères Strougatski (L'île habitée, Stalker), combien d'alléchants inconnus dont Viktoriya et Patrice Lajoye, alliant la précision universitaire à la passion du geek, nous détaillent le corpus avec une érudition sans faille ? La frustration nous guette à chaque ligne de l'abondante bibliographie finale, où se succèdent les "inédit en français", même si les auteurs, eux-mêmes traducteurs et éditeurs, font ce qu'ils peuvent pour y remédier. Aussi, pris d'un vertige intersidéral, ne refermera-t-on ce livre que pour courir apprendre le russe, et le rouvrir au plus vite.

[texte paru dans Le Matricule des anges]

mardi 19 décembre 2017

Il n'en revint que trois

















Il n’en revint que trois, de Guðbergur Bergsson. - Métailié,2018

On n'est jamais tranquille. Oubliée de tous sauf de Pierre Loti, l'Islande coule des jours paisibles quand la guerre,  soudain, vient lui donner une importance stratégique insoupçonnée. Les Américains en font une base avancée et déversent sur elle l'habituelle flopée de cochonneries qui font les trente glorieuses. L'Islande profite, elle devient grasse et se laisse aller à son avidité latente. Voilà pour résumer le propos sous-jacent du dernier récit de Guðbergur Bergsson, 85 ans aux prunes et donc témoin direct de la métamorphose. Le Gamin, ce pourrait être lui, invité sporadique d'une ferme isolée dont il finira par hériter pour en faire un hôtel de luxe, à l'image d'un pays gagné tout entier par la cupidité. Réceptacles involontaires d'une histoire qui leur parvient par bribes, ses habitants ne sont néanmoins pas des victimes : nulle nostalgie pour un quelconque ordre ancien chez Bergsson, dont le regard affûté n'épargne pas plus ses compatriotes que ses visiteurs maladroitement intrusifs. La simplicité rustique que leur prêtent deux jeunes Britanniques enthousiastes, la Vieille femme et son mari, les deux Gamines ou bien le Fils chasseur de renard n'en font pas vertu et la jettent allègrement aux orties contre un emploi subalterne chez les Américains ou le privilège de fouiller leurs décharges. De même, pour de l'argent, trahit-on sans trop de scrupules l'Allemand que l'on cachait pour rien. Cet esprit de lucre, il appartiendra à un étranger de passage de le déceler au cœur même des sagas qui fondent la culture islandaise et pour lesquelles il n'est nul crime qui ne puisse faire l'objet de compensations financières selon une conception éminemment négociable de l'honneur. Pour être compensée par un ton plutôt bonhomme, la charge n'en est pas moins cruelle, et l'on se demande comment le livre fut reçu dans son pays d'origine, auquel l'auteur renvoie volontiers l'image d'un vieillard incontinent, éternellement vautré sur le canapé du salon.
Moi, je serais l'Islande, ça m'aurait pas plu.

[texte paru dans Le Matricule des anges]

lundi 18 décembre 2017

Le livre noir


















Le livre noir, de Lefred-Thouron. - Fluide glacial, 2017.

Au commencement fut Paul Bilhaud, qui exposa au Salon des Arts incohérents de 1882 son fameux et précurseur Combat de nègres dans un tunnel. Immédiatement, son ami Alphonse Allais lui emboîtait le pinceau avec toute une série de monochromes blanc, rouge, vert... aux titres aussi parlants : Récolte de la tomate par des cardinaux apoplectiques, Première communion de jeunes filles chlorotiques sous les cerisiers en fleurs, etc. Il faudra attendre 1957 pour que l'illustrateur (et danseur) Remy Charlip propose aux enfants un album entièrement blanc intitulé On dirait qu'il neige, suivi de loin (en 1981) par Bruno Munario et son Petit chaperon blanc. Et voici enfin Lefred-Thouron qui, lui, nous ouvre son Livre noir... Dans tous les cas le principe est le même : une page ou une case monochrome, dont seule la légende fait image. Ainsi un simple rectangle noir peut-il être tour à tour un caméléon dans un tunnel, la Mer Noire à marée haute ou bien le fameux bleu d'Yves Klein photocopié en noir et blanc. L'exercice paraîtra peut-être un peu facile... cela n'en rendra les vraies réussites que plus hilarantes. Car Lefred-Thouron, dessinateur de presse et pilier du Canard enchaîné, a le poignet souple et sait varier les plaisirs. Il ne respecte pas toujours strictement sa propre règle et son rectangle subit parfois des distorsions qui le changent tour à tour en "Album blanc des Beatles vu à contre-jour" ou bien en une vue de l'intérieur de L'Origie du Monde. Pour ma part, j'avoue une préférence marquée pour "Omar m'a éteindre", dont l'absurdité définitive fait certainement plus à elle seule pour la prorogation du minimalisme que cinquante ans de critique.

mercredi 22 novembre 2017

La France sur le pouce


















La France sur le pouce, de Courtois et Phicil. - Dargaud, 2017.

La crise de la quarantaine comme les ruptures amoureuses ont ça de bien qu'elles obligent à faire des choix. Le journaliste Olivier Courtois a choisi la liberté : celle de tout laisser tomber sauf son sac à dos et de partir faire le tour de France en stop dans le sens inverse des aiguilles d'une montre, sans argent ni points de chute. De Lyon à l'Isère en passant par à peu près partout mais toujours par les routes secondaires, il lève le pouce et multiplie les rencontres. Car il sont nombreux, mine de rien, à s'arrêter pour faire un bout de conduite à ce barbu sans attaches : jeune toxico en conditionnelle, allumés raëliens, clown d'entreprise, possibles truands en cavale et même (séparément) Dave et Rachida Dati... Nombre de gens ordinaires, également, si tant est qu'il en existe, au fond, tant chacun porte en lui une histoire qui n'appartient qu'à lui. A lui et, pour une heure ou deux, à cet éphémère commensal à qui l'on n'hésite pas à se confier, sachant qu'on ne le reverra probablement jamais. Rien ne ressemble davantage à un confessionnal que l'habitacle d'une voiture, rien de plus semblable au divan du psychanalyste que le siège avant d'une Renault. Avec l'aide du dessinateur Phicil (London calling, sur un scénario de Sylvain Runberg), Olivier Courtois égrène avec humilité et beaucoup d'empathie le chapelet de ces confidences au fil du bitume. Lanterne rouge assumée de son propre Tour, il sait parfois prolonger l'étape, le temps d'une bière partagée avant de se quitter pour toujours, le temps que finisse une averse ou bien jusqu'à la prochaine rencontre. 
Ceux pour qui mettre le nez dehors pour aller chercher le pain reste un summum du trek urbain ressentiront à la lecture de cette bande dessinée le doux frisson de l'aventure en chambre. Aux autres, elle rappellera peut-être quelques souvenirs, du temps d'avant Uber et Blabla, quand il n'était pas nécessaire de montrer patte blanche pour se faire transporter par des inconnus. Quoi qu'il en soit, elle rassurera surtout les uns et les autres sur l'état d'un pays que l'on présente le plus souvent comme perclus de trouille et d'égoïsme, et que l'on découvre, à la faveur de ces micro-récits, ni plus ni moins pétri d'humanité qu'un autre et même, avouons-le, plutôt bonne pâte.

pour aller plus loin :

 Le dépaysement, de Jean-Christophe Bailly. - Seuil, 2011










En France, de Florence Aubenas. - Ed. de l'Olivier, 2014










 Le peuple de la frontière, de Gérald Andrieu. - Cerf, 2017


mercredi 15 novembre 2017

La grande panne


















La grande panne, d'Hadrien Klent. - Le Tripode, 2016. 

La mystérieuse explosion d'une mine de graphite abandonnée soulève un gigantesque nuage de poussière qui risque de provoquer incendies et explosions au contact des lignes à haute-tension. En attendant que le danger soit passé, le gouvernement français décrète un black-out total et se replie sur l'île de Sein.
D'un argument comme celui-là, un Clive Cussler vous aurait tiré 700 pages d'action testostéronée, avec pyrotechnies diverses, apothéose guerrière et rappel final des saines valeurs de la famille. Mais Hadrien Klent est français : en bon arrière-petit-fils de Voltaire, il préfère instruire en amusant. Entre franche rigolade et politique-fiction, La grande panne, roman pré-apocalyptique, a du mal à garder son sérieux sans jamais toutefois verser dans la satire pure et simple. Tous les ingrédients sont pourtant là : un président trop hollandais pour être complètement sarkozyen, un journaliste diplômé qui redécouvre les joies de la ronéo, un antiquaire du Maine-et-Loire, agent des Américains à l'insu de son plein gré, un révolutionnaire en peau de lapin bien décidé à profiter de la panne pour donner un coup de pouce à l'insurrection qui tarde à venir... Néanmoins, l'auteur prend bien soin de ne jamais pousser Mémé trop loin dans les orties et tout reste au fond plus ou moins vraisemblable dans ce roman pince-sans-rire et plus mélancolique qu'il n'y paraît tout d'abord. Face à la mer, en congé d'une catastrophe annoncée dont le pays s'accommode somme toute assez bien, l'action, ne sachant plus très bien quoi faire de ses dix doigts, cède volontiers la place à la tendresse. Rien n'a tellement d'importance, sinon  l'amour et l'amitié : voilà quelle pourrait être en définitive, l'unique leçon et la seule véritable politique d'un livre qui renvoie volontiers dos-à-dos le pouvoir et ceux qui le contestent.
A tort, vraiment ?

Pour aller plus loin...

La grande panne, de Théo Varlet. - Ed. des Portiques, 1930

Le livre qui, de l'aveu de l'auteur, a servi d'impulsion à son propre roman même si, bien entendu l'histoire en elle-même est très différente : un organisme parasite se nourrissant d'électricité envahit la Terre ! Théo Varlet (1878-1938) fut l'un des principaux pourvoyeurs de la SF française dans l'entre-deux guerres. Il fut également poète, que l'on a pu comparer à Cendrars ou Supervielle.




L'insurrection qui vient / Comité invisible. - La Fabrique, 2007

Le personnage de Jean-Charles Lavaud, activiste parisien bien connu des services de police, est bien entendu entièrement calqué sur celui de Julien Coupat, auteur présumé de L'insurrection qui vient et de ses divers codicilles (A nos amis, Maintenant). Au point qu'on se demanderait presque qui est vraiment l'auteur de La grande panne !

jeudi 9 novembre 2017

La cantine de minuit


















La cantine de minuit, de Yarô Abe. - Le Lézard noir, 2017-.... 

Le gourmet solitaire ne l'est pas tant que ça. Les Japonais, que l'on croyait contraints par un sévère bushido à ne manger que des graines et du poisson cru, entretiennent, paraît-il, un rapport sentimental assez poussé avec la nourriture, dont la diversité est couramment associée à celle des émotions et des moments de la vie. Aussi le manga culinaire est-il un sous-genre assez prisé dans l'archipel : des magazines entiers lui sont consacrés, pour toutes les tranches d'âge et pour tous les goûts. Si la plupart nous échappent - et c'est peut-être heureux - quelques-unes de ces histoires parviennent parfois jusqu'à nous, comme cette accueillante Cantine de minuit de Yarô Abe, que publie aujourd'hui le toujours très avisé Lézard noir. La gargote ne paye pourtant pas de mine : perdue dans une ruelle de Shinjuku, le quartier des plaisirs de Tokyo, elle n'ouvre que de minuit à sept heures et n'offre qu'une carte très limitée, mais le patron, flegmatique et balafré, vous préparera n'importe quel plat à la demande, dans la mesure où il dispose des ingrédients nécessaires. Il saura surtout, avec beaucoup d'intuition et d'empathie, cuisiner la réponse la plus appropriée aux histoires de chacun, en hôte discret d'une chaleureuse petite communauté nocturne où fraternisent stripteaseuses et yakuzas sentimentaux, travestis et solitaires de toutes sortes autour d'une soupe ou d'un sandwich aux œufs. Rien de très zen dans tout cela et, naturellement, pas le moindre sushi (on n'est pas à Paris) : on n'en sera que plus tenté de revenir, en habitué, au fil d'une bonne vingtaine de volumes déjà parus au Japon, qui nous promettent autant d'heureuses digestions. Et l'on accordera volontiers toutes les étoiles de notre firmament personnel à cette série profondément attachante, quand bien même elles ne doivent rien à Michelin.

Pour aller plus loin...

Le gourmet solitaire, de Jirô Taniguchi et Masayuki Kusumi. - Casterman, 2005.

Les dérives gustatives et citadines d'un salary man amateur de bons petits restaus pas chers... A la fois intimiste et apéritif, LA référence dans le genre, du moins en France où le regretté Taniguchi, le plus occidental des dessinateurs japonais, bénéficie d'une notoriété qu'il est loin d'avoir dans son pays.


mercredi 8 novembre 2017

La Culture en clandestins : l'UX


















La Culture en clandestins : l'UX, de Lazar Kunstmann. - Hazan, 2009.

Septembre 2006 : des inconnus remettent à l'Administrateur du Panthéon la clé de l'horloge monumentale dudit, en panne depuis les années 60, qu'ils ont restaurée et réparée de façon professionnelle et dans la plus parfaite clandestinité. Première apparition publique des
Untergunther, émoi de l'Administration, qui n'aime pas qu'on lui mette le nez dans son propre caca : l'Administrateur, plutôt séduit, est poussé vers la sortie, son successeur s'empresse de remettre l'horloge en panne et de porter plainte. Qu'une bande de rats de greniers ait le culot de s'introduire nuitamment dans un édifice public, de se jouer de toutes les serrures, d'en réparer certaines et même d'en rajouter de nouvelles pour pallier une sécurité plus que défaillante, d'installer un atelier permanent dans une partie délaissée du bâtiment pour y conduire un chantier de restauration pendant toute une année sans que quiconque s'en aperçoive, c'est assez pour troubler le sommeil du plus flapi des fonctionnaires et réveiller sa mauvaise foi. Ricanements des flics, des juges et du bon peuple, averti par les journaux. Et qui, du coup, découvre l'existence de l'UX (pour Urban eXperiment), une bande plus organisée de cataphiles ++, capables de s'introduire dans les bâtiments les (soi-disant) mieux gardés, d'y organiser des festivals de cinéma et des expositions temporaires, possédant à fond la cartographie (et les clés) de tous les réseaux souterrains de Paris, égouts, RATP, Catacombes et carrières compris. Réseaux qu'ils défendent à la fois contre l'incurie d'une administration aussi peu soigneuse que paresseuse et contre les dilettantisme des "Bodzaux" amateurs de teufs en cave et de bière au mégot. Qu'ils relèvent de La Mexicaine de Perforation (divers festivals), des Untergunther (restaurations en tous genres) ou de la Mouse House (équipe féminine d'intrusions diverses), les membres de l'UX partagent une même exigence de pranksters d'élite et de pataphycisiens de choc, ne laissent rien au hasard et n'ont pas peur de se salir les bottes. Ecrit par l'un d'eux à la suite de l'affaire du Panthéon, ce petit livre alerte et malicieux se lit comme un roman et, surtout, comme un remède à la désespérance. Que des gens comme ceux-là s'activent dans nos murs, ne sais pas, vous mais moi ça me rassure...

Les Gaspards, de Pierre Tchernia (1974)
S'il ne restera certainement pas dans l'histoire du cinéma comme un film incontournable, Les Gaspards, qui met en scène une communauté clandestine hantant les sous-sols de Paris est indubitablement l'une des principales sources d'inspiration de l'UX !

Paris souterrain, d'Emile Gérards. - Ed. des Régionalismes, 2013
Le classique des classiques sur les "bas-fonds de Paris" (dans son édition la plus récente), suivi de son indispensable complément : 
Paris, capitale souterraine, de Georges Verpraet. - Plon, 1964 
Deux livres auxquel l'UX ne cesse de se référer, à lire dans le noir à la frontale !