mardi 4 août 2015

La poursuite




















La poursuite [contre-sens] / William Henne. – La 5e couche, 2014

Un homme se voit délivrer une licence de suicide, à consommer dans la semaine. Dilemme : il ne veut plus mourir. Un autre homme, porteur d’une licence de meurtre, en décidera pour lui.
S’il y a bien évidemment quelque chose de Kafka dans l’absurdité bureaucratique qui traverse cette histoire dominée par la présence écrasante du Palais de justice de Bruxelles, c’est plutôt dans les nouvelles de Borges, Cortazar ou Buzzati qu’il faut en chercher la véritable et labyrinthique inspiration. A la faveur d’une narration inquiète et sans cesse reprise au gré d’une temporalité éclatée (deux trames alternées qui finissent par se rejoindre), William Henne boucle la boucle en forme de corde de pendu, de manière aussi imparable que l’aurait fait l’un de ses maîtres en vertige, au nombre desquels il faut bien sûr ajouter le grand Winsor McCay, pour une mise en page ouvertement référentielle dans sa quasi-totalité. On en déduira aisément que William Henne n’est pas la moitié d’un âne et qu’il a beaucoup lu, mais pas seulement : on dira aussi qu’il est exemplaire de cette nouvelle génération d’auteurs de bande dessinée qui, au sein de divers collectifs (Amok, Fréon, La 5ème couche…), s’efforcent depuis une vingtaine d’années de renouer avec une littérature exigeante, aux limites de l’expérimentation, sans toutefois rien renier des spécificités de leur médium. Si, parfois, le résultat peut sembler un rien abscons ou même assez vain, il n’en est heureusement rien ici, où la recherche formelle ne perd jamais de vue la lisibilité du récit, pour donner finalement lieu au même genre d’innocent plaisir contemplatif que connaît tout amateur d’icosaèdres.

mercredi 1 juillet 2015

Jardins des vagabondes




















Jardins des vagabondes / Vincent Gravé. – Cambourakis, 2014.


Depuis une trentaine d’années, le jardinier-paysagiste Gilles Clément révolutionne sa discipline à travers les notions de jardin en mouvement et de tiers-paysage, privilégiant une approche fondamentalement écologique qui le mène à une réévaluation de la « friche » comme réservoir primordial de biodiversité. Au carrefour de l’art, de la poésie, des sciences naturelles et de la politique, il ouvrait ainsi la voie à de nombreuses expériences transdisciplinaires, souvent financées par la commande publique, où ses théories se trouvent mises en pratique in situ. Vincent Gravé, dessinateur tout-terrain et jardinier amateur, a voulu en savoir plus. Empoignant crayons et carnet de croquis, il s’en est allé à la rencontre de quelques-uns de ces jardins, en compagnie chaque fois d’un médiateur pour le moins inattendu : ainsi un trader de la Société Générale ( !) lui fait-il les honneurs des jardins de La Défense, un alchimiste ( !!!) de celui du parc André Citroën, un Chinois ( ?) des jardins du Musée des Arts Premiers et un chef jardinier (ouf) de l’étonnante île Derborence, à Lille, à-pic de 7 m, inaccessible au public où, depuis 1990, la végétation s’épanouit dans une indiscipline toujours scandaleuse aux yeux de quelques adeptes du « béton vert ». Prétexte à une réflexion plus globale sur la notion même de jardin, le parcours culmine par une visite de la Vallée, en Creuse, chez Gilles Clément, domaine matriciel et terrain d’expérimentation amoureusement entretenu par le Maître en personne. Un « maître » au discours d’une clarté lumineuse et d’une simplicité à toute épreuve, à l’image d’un dessinateur attachant, qui se croque lui-même en modeste matou aux yeux ronds, candide ébahi amoureux des potagers et d’une nature qui, rappelons-le, commence tout de même à méchamment partir en sucette. Jardiniers visionnaires ou pas.

mardi 30 juin 2015

Bosc : de humour à l'encre noire




















Bosc : de l'humour à l'encre noire. - Musées de la ville de Strasbourg, 2014.

L'exposition Bosc du musée Tomi Ungerer est terminée, vous ne la verrez donc pas de vos yeux, lesquels ne vous serviront plus qu'à pleurer puis, ayant séché vos larmes, à consulter le catalogue sans avoir à vous charger l'estomac de chou aigre.
Né en 1924, Bosc traînait derrière lui un sérieux syndrome post-traumatique consécutif à son engagement comme radio-opérateur en Indochine. Autant dire que la chose militaire lui resta toujours en travers de la gorge : il en fit son cheval de bataille, si l'on peut dire, et peupla ses dessins de généraux à képis et médailles, comme autant de symboles d'une humanité comblée, enfin parvenue au faîte de la connerie moutonnière à laquelle elle aspire. Et comme la connerie, par définition, n'a pas d'âge, l’œuvre de Bosc n'a pris que les seules rides nécessaires, celles qui plissent au coin des yeux qui ont trop ri ou trop pleuré. Le reste est comme neuf, à l'image de toute cette génération des Trente glorieuses qui, sous influence américaine, renouvela de fond en comble le dessin d'humour en France et reste toujours d'une belle actualité. Tout comme Chaval, Sempé, Siné ou bien encore André François, Bosc a retenu la leçon du grand Saül Steinberg et des cartoonists du New Yorker, dont la ligne épurée savait faire fi des détails et, loin de tout pittoresque, aller à l'essentiel qui, comme chacun sait, s'enracine dans l'universel. Comme le soulignait Alexandre Vialatte dans l'une de ses chroniques de La Montagne ici reproduite, l'universel, chez Bosc, prend la forme d'un nez. Un nez démesuré, suffisamment large pour accueillir toute la vacuité d'une existence dont Jean-Maurice Bosc choisit de se moucher le 3 mai 1973, cinq ans après son ami Chaval, manière de confirmer que les plus grands humoristes ne font pas forcément les meilleurs boute-en-train. 

A noter que le catalogue s'accompagne d'un dvd contenant le Voyage en Boscavie, court-métrage de Claude Choublier et Jean Vautrin, d'après les dessins de Bosc, prix Emile Cohl 1958.

lundi 29 juin 2015

Juliette en juillet


















Joko Juliette en juillet. - The hoochie coochie, 2014


En vacances pour tout l’été chez sa tante Helena, la jeune et naïve Juliette se trouve confrontée à bien des mystères… Quel est cet étrange attelage tracté par deux jeunes femmes nues qui hante le parc en pleine nuit ? Et Belok, le régisseur de l’inquiétant comte Mika, a-t-il toujours eu ces traits bestiaux ? Quelle est cette énorme créature aquatique que l’on semble nourrir exclusivement de concombres ? Juliette se lance sur la piste, au prix de bien des malheurs et de dangers qui seront autant d’occasions de mettre en valeur une plastique modelée dans la crème au beurre. On l’aura deviné, nous sommes ici au royaume souterrain du bondage, sous-genre relevant d’un SM de bon aloi mâtiné de fétichisme, à la croisée du roman gothique et de la bibliothèque rose, cette puissante machine à fantasmes dont, tous autant que nous sommes, nous sûmes faire si bon usage en notre fiévreuse adolescence. Ce n’est peut-être d’ailleurs pas pour rien si le trait de Joko – vieux routier de l’underground à la française – évoque bien plus celui d’un Glen Baxter que celui d’Eric Stanton ou de John Willie, maîtres du genre auxquels il rend par ailleurs un évident hommage : c’est qu’il partage avec lui ce goût certain du détournement appliqué à l’imagerie du roman pour la jeunesse, cet indispensable ingrédient de toute bonne éducation à l’anglaise, au même titre que le martinet, la cravache et le chat à neuf queues. Seulement, là où l’anglais en privilégie l’absurdité sous-jacente, Joko en dégage quant à lui toute la charge érotique, dans un récit dessiné d’un classicisme presque intemporel, où l’on aurait tort, toutefois, de ne voir qu’une entreprise de perversion : si la loi du genre implique bien entendu un double discours, où l’image complète avec délices ce que l’héroïne ingénue s’obstine à ne pas comprendre, cela n’entame en rien l’innocence fondamentale d’un scénario dont la volontaire ineptie fait elle-même tout le sel, en deçà de tout l’esprit de sérieux dont la littérature « érotique » entend bien trop souvent se prévaloir et qui la rend si fatigante. Quand bien même on se gardera de la mettre entre toutes les mains (les miennes s’avérant déjà bien assez moites) cette Juliette en juillet prolonge bien plus notre enfance qu’elle ne la démoralise. On ne saurait en dire autant de Justin Bieber.

jeudi 18 juin 2015

Rapport visuel sur la ville de Buenos Aires et ses environs




















Carlos Nine Rapport visuel sur la ville de Buenos Aires et ses environs. - Les Rêveurs, 2014.

S’il n’a pas encore laissé de traces indélébiles dans les draps d’un blanc parfois douteux de la bande dessinée, Carlos Nine n’en est pas moins l’un des plus fantastiques et faunesques illustrateurs qui fut jamais couché sur le papier du même nom. Du faune, en effet, il a bien la joyeuse concupiscence, l’oreille en pointe et musicale, cette agilité surprenante que l’on réservait au cabri et, surtout, cette causticité dionysiaque qui fait du moindre de ses dessins une comédie d’Aristophane où, sur la triple piste d’un cirque crépusculaire, bourgeonne et se mêle une foule improbable de canards vicieux, de beautés fatales et de magiciens caoutchouteux. On ne le trouvera cependant point gambadant sur les pentes du mont Olympe, mais bien plus sûrement dans quelque sombre ruelle de Buenos Aires, sa ville natale, mythique au moins autant que réelle, cosmopolite et absorbante, dont il dresse ici un portrait légendaire et fantasmé. Porteño dans l’âme, cette même âme glissante qui inventa le tango, Carlos Nine prend le prétexte d’un recueil d’illustrations disparates pour lancer autant de micro-fictions anecdotiques et farfelues, soigneusement référencées et réparties entre légendes urbaines, rumeurs, mythes et faits avérés. Au fil de vignettes d’une charmante componction pince-sans-rire, l’on passera ainsi du fameux Babine du Río de la Plata, canidé doué d’une étonnante faculté d’introspection, au premier Symposium de langage ordurier de 1936, « présidé par une image de Rita, la géniale insulteuse du quartier de Mataderos, et son putain de chien », sans négliger, bien entendu, les terribles contes de la « Grand-mère sinistre » destinés à inculquer un peu de réalisme aux enfants… On l’aura compris, Carlos Nine, reprenant la veine de son précédent Prints of the West (Rackham, 2004), s’inscrit directement dans la filiation rêveuse et fabulatrice d’un Marcel Schwob, dont les Vies imaginaires inspirèrent ses compatriotes Jorge Luis Borges (Histoire de l’infamie / Histoire de l’éternité) ou Juan Rodolfo Wilcock (Le stéréoscope des solitaires), selon une saine tradition littéraire dont on ne trouvera guère l’équivalent en bande dessinée, sinon dans les dérives géniales d’un Ben Katchor ou d’un José Carlos Fernandes, dont il faudra bien que l’on reparle un jour ou l’autre…

mercredi 25 mars 2015

Le Teckel




















Hervé Bourhis Le Teckel. - Arte éditions : Casterman, 2014.

CX Break et costume tergal de chez Cardin, Le Teckel est une légende parmi les visiteurs médicaux, un cador classe affaires de la chasse au toubib, capable des pires coups tordus pour faire prescrire des vessies pour des lanternes au plus circonspect des généralistes. Mais depuis quelque temps, les résultats du Teckel ne sont plus à la hauteur de ses notes de frais et les laboratoires Duprat n'ont pas besoin de ça, au moment où les éclabousse un scandale mahousse façon Médiator. De là à lui coller dans les pattes un petit jeune chargé de le fliquer dans sa tournée charentaise, il y a quelques pas que le vieux cabot n'est pas décidé à franchir...
Le gros avantage de la bande dessinée sur le cinéma, c'est que les acteurs ne coûtent pas cher. Ainsi, pour pas un rond, Hervé Bourhis peut-il s'offrir Jean-Pierre Marielle en premier rôle de son nouvel album, un Jean-Pierre Marielle avant reconversion, couillu-velu à souhait, comme on aimait le détester dans ces comédies franchouillardes des années 70 où il excellait à jouer les beaufs et les flambards de restoroute. Hélas, Bourhis n'est pas Seria et, si l'hommage est aimable, on est tout de même assez loin de l'outrance assumée qui faisait tout le gros sel de Comme la lune ou des Galettes de Pont-Aven. On était entré bille en tête dans ce Teckel qui s'annonçait vorace, on en ressort à l'autre bout le veston à peine froissé. Ça mitraille, mais pas trop sec et c'est un peu dommage, comme un bon coup foiré, l'instauration du permis à points, Julien Courbet, la fin de l'innocence.

mardi 17 mars 2015

Vous êtes tous jaloux de mon jetpack
















Tom Gauld Vous êtes tous jaloux de mon jetpack. - 2024, 2014

Comme son nom l'indique ou presque, Tom Gauld est un dessinateur rare et précieux. Rare, tout d'abord, parce que sujet britannique. Trop occupé à boire de la bière en hurlant dans un stade, l'Anglois n'a guère le temps de s'adonner aux plaisirs frivoles du comic strip. Aussi, paradoxalement, la bande dessinée anglaise est-elle l'une des plus parcimonieuses au monde : quand, avec Hogarth et Rowlandson,  le 9e art doit à la joyeuse Angleterre ses plus illustres précurseurs, leurs descendants se comptent sur les doigts d'une seule main du baron Empain. Injuste situation dont Tom Gauld, qui n'est d'ailleurs même pas Anglais mais Ecossais, suffirait à lui seul à nous consoler tant son art sait allier la modernité graphique la plus dépouillée au flegme le plus traditionnellement british. Parus dans The Guardian entre deux révélations d'Edward Snowden, ces gags en une planche font la part belle à une dérision discrètement absurde dont, depuis le retrait de Gary Larson, seul Liniers et ses Macanudos semblait encore entretenir la vacillante loupiote : ainsi, en 1592, William Shakespeare, s'adressant à ses comédiens, leur confiait avoir revu le texte de son Roméo, Juliette et Monsieur Flagada pour ne plus conserver que deux personnages... Très cultivé et référencé - au point de nécessiter un Petit dictionnaire gauldien fourni par l'éditeur à l'usage du rustre gaulois - l'humour en chapeau melon de Tom Gauld n'en fait pas moins mouche à presque chaque page, qu'il fasse réécrire Tintin par Samuel Beckett ou qu'il imagine des poupées à l'effigie des intellectuels de gauche français. Il n'est jusqu'à la répétition accidentelle d'un gag, dont l'éditeur s'excuse à la fin qui, sur le moment, ne passe pour une facétie supplémentaire d'un auteur décidément aussi habile à se caler la langue au creux de la joue qu'à faire virer son jetpack.

vendredi 6 mars 2015

Topor dessinateur de presse

Topor dessinateur de presse. - Les cahiers dessinés, 2014.

Du temps que les dessinateurs mouraient de leur belle mort, Roland Topor régnait en roi débonnaire sur une forêt de plumes et de crayons, traversée d'un rire qui s'entendait de loin. Et se voyait d'encore plus loin tant son trait, acéré, griffé, hachuré, reconnaissable entre tous, avait le don de crever la page. Travailleur acharné comme tous les grands paresseux et constamment sollicité, Topor s'est commis dans d'innombrables journaux, d'innombrables revues à travers le monde, de toute nature et de toutes obédiences. De Hara-Kiri (première manière) au New Yorker (qui le jugeait bien un brin trop "surréaliste" pour son lectorat), Topor avait toujours sous le bras quelque dessin à donner, quelque chronique à tenir, quelque vision à coucher sur le papier pas toujours glacé d'une presse infiniment vivante, mouvante, éphémère parfois, mais qu'une couverture de Topor rendait toujours mémorable. Celui qui ne se voulait pourtant pas dessinateur de presse mais "dessinateur dans la presse" reste paradoxalement l'une des signatures les plus vues dans les journaux, du début des années 60 à la fin des années 90, comme en témoigne cette belle et nourrissante compilation où l'on ne manquera pas de reconnaître au fil des pages tel dessin que l'on croyait avoir oublié, tel que l'on avait toujours connu et d'autres, plus étranges encore, que l'on découvre avec la troublante impression de les avoir déjà vus quelque part, en rêve sans doute, dans l'un ou l'autre de nos cauchemars, tramé de la même encre. Car le cauchemar est à la source de l'art de Topor, source noire née du souvenir d'une enfance traquée, qui lui laissera une angoisse durable et qui s'incarne véritablement dans les innombrables et incessantes métamorphoses de corps toujours susceptibles de surprenantes déconfitures dont, chose encore plus surprenante, aucune n'a mal vieilli. C'est que Topor, n'étant pas caricaturiste, ne se sentait pas tenu par une actualité qui l'ennuyait et dont la péremption plus ou moins véloce entraîne avec elle tant de dessins de presse. Son sujet, c'est bel et bien l'homme, avec ou sans chapeau mais toujours lesté de ses matières, la merde en tête, au propre comme au figuré. Cette merde qui est à l'homme de Topor ce que le rire est à celui de Bergson : un "propre" à peine un peu plus sale que l'autre, en tout cas d'une indéniable franchise et qui constitue l'essentiel de la couche nutritive où prend naissance, affleure, éclot et se délite l'intemporelle humanité du dessinateur. La même, au fond, que celle qui s'agitait dans les visions les plus torturées d'un Odilon Redon, d'un Alfred Kubin ou de ce Bruno Schulz dont Topor partageait les origines juives et polonaises et une certaine veine, parcourue du même sang noir de l'absurde.
Entrecoupé d'entretiens bien venus avec Poussin, Picha et Willem et préfacé par Jacques Vallet, fondateur de l'irremplaçable revue Le fou parle (1977-1984), taillé au cordeau par les toujours impeccables Cahiers dessinés *, ce beau gros pavé ravira évidemment les bien-pensants et djihadistes de tout poil de barbe, qui se feront un plaisir de le prendre en travers de la gueule, de la part de tous ceux qui n'ont toujours pas peur de rire (un peu jaune, il faut tout de même bien l'avouer).

 Topor Strips paniques. - Wombat, 2014.

Sans être un touche-à-tout, Topor ne se refusait rien. Dessin, littérature, cinéma, chanson, théâtre, télévision... peu de domaines artistiques qu'il n'ait abordé, à part peut-être (sait-on ?) la sculpture sur saindoux. En tout cas, la bande dessinée ne lui a pas échappé, même si ce fut toujours de façon marginale. Pour le troisième titre de leur collection Les iconoclastes, les éditions Wombat ont eu la bonne idée de réunir ces différentes tentatives, devenues pour la plupart introuvables et qui, si elles n'offrent pas de révélations fracassantes quant aux destinées du 9e art, n'en donnent pas moins un aperçu intéressant du génie propre de l'artiste, habité d'une inquiétude qu'il est en effet légitime de résumer sous le titre de "panique" **. Privilégiant la forme ancienne de l'histoire en images, les récits de Topor, d'une abjection parfaitement jubilatoire, profitent de ce contraste entre un graphisme difficilement datable et un contenu d'une violence et d'une noirceur résolument modernes qu'une seule image suffirait peut-être à résumer : une mère s'apprêtant à revolvériser son bébé en lui criant "Crève !" 
 
* dont on en profite pour signaler la très belle exposition rétrospective (et prospective) à la Halle Saint-Pierre à Paris, jusqu'au 14 août 2015.
** du nom de ce mouvement à géométrie variable que formèrent Topor, Arrabal, Jodorowsky et quelques autres, que rebutait le Surréalisme papal d'André Breton.


jeudi 19 février 2015

Garçon manqué




















Liz Prince Garçon manqué. - çà et là, 2014.

Issue de la scène fanzineuse et punkoïde américaine, Liz Prince a déjà quelques livres à son actif, tous axés sur son alerte petite personne, dans la bonne tradition du comix autobiographique dont la vogue n'est semble-t-il pas près de se tarir. Après avoir disséqué le couple et les petits riens du quotidien dans Delayed replays et Tu m'aimerais encore si je faisais pipi au lit ?, elle revient sur son enfance troublée de tomboy impénitente, ayant toujours eu en horreur chiffons et falbalas, la couleur rose, les poupées et les dauphins mignons. Vêtue d'affaires de garçon trop grandes pour elle (et d'une vieille casquette), la petite Liz est d'abord pourtant rejetée par les garçons, qui y perdent leur latin, et moquée par les filles, qui y perdent leur lapin. Petit à petit, cependant, elle parvient au fil des ans et des rencontres à s'assumer pour ce qu'elle est : une vraie fille, libérée des stéréotypes imposés par la société et que l'un et l'autre sexe finit par intégrer comme des catégories naturelles. Si, d'Alison Bechdel à Ralf König, la question du genre a déjà souvent été abordée par la bande dessinée, Liz Prince a l'originalité de proposer un angle d'approche un peu différent : elle n'est pas homosexuelle et, d'une certaine façon, défie tout autant les clichés sexistes que ceux du lesbianisme butch. Elle le fait simplement, sans grands discours, à l'image d'un graphisme dénué de fioritures et de vaines virtuosités, soucieux seulement d'aller à l'essentiel. A la façon d'un doigt d'honneur, en somme...

lundi 16 février 2015

Le royaume de Borée

Jacques Terpant, d'après Jean Raspail Le royaume de Borée. - 3 vol. - Delcourt, 2011-2014.

Autrefois, l'auteur de bande dessinée ne savait pas lire. Passé directement du stade d'assistant boutonneux de Greg à celui de professionnel moustachu, il n'avait jamais pris le temps d'ouvrir l'un de ces étranges livres sans images dont les caractères, minuscules, semblaient danser sous leurs yeux fatigués une absurde et incompréhensible gigue. Depuis qu'il a fait des études à Angoulême, l'auteur de bande dessinée a découvert qu'il dormait depuis des années les deux pieds sur une mine d'or : pourquoi se fatiguer à inventer des histoires quand la littérature mondiale abonde en  scénarios pré-mâchés ? Et l'industrie de la case, d'adapter, d'adapter, au qui-mieux-mieux du tire-larigot, avec l'idée qu'il en restera toujours quelque chose, un vaste corpus qui va de l'épopée de Gilgamesh à Zazie dans le métro, sans autre résultat, à quelques exceptions près, que d'appauvrir l’œuvre originale sans rien en tirer de bien esbaudissant sur le plan graphique. Ainsi, par exemple, de Jean Raspail adapté par Jacques Terpant, dont le dessin, pris en sandwich entre Juillard et Servais (Tito faisant office de cornichon), pouvait laisser présager le pire en matière de "réalisme" franco-belge figé dans ses conventions les plus rances. Autant dire que l'on abordait cette série avec un certain a priori, d'autant que la lecture de Raspail, veille plume d'extrême-droite que la mort n'a semble-t-il pas encore rendue plus fréquentable, ne va pas chez moi sans une certaine culpabilité bien-pensante. Et pourtant, je l'avoue le rouge aux joues, je me suis jeté sur chaque nouveau tome de cette trilogie avec dix fois plus de plaisir que ne m'en aurait causé la moitié des publications du Frémok si j'étais jamais arrivé à les lire. C'est que Jean Raspail, quelque méfiance puisse-t-il inspirer par ailleurs, n'en reste pas moins l'un des très rares écrivains français dont le souffle épique ne se soit pas encore étranglé en quintes maladives dans la fumée des derniers salons où l'on cause. Jean Raspail a le goût de l'aventure, des grands espaces, de l'Histoire et des causes perdues. Ses romans sentent la neige, la poudre et le vent quand ceux d'un quelconque Houellebecq se contentent de sentir des pieds. De même que les communistes sont sympathiques quand ils ne sont pas au pouvoir, les Camelots du Roy ne le sont qu'entre les pages d'un vieux Signe de Piste. Jean Raspail, pourrait-on dire sans sarcasme, fait du Signe de Piste pour adultes, du Signe de Piste augmenté. S'il n'a pas, loin s'en faut, l'élégance d'un Nimier ou la funambulesque ironie d'un Jacques Perret, son style sait toujours prendre son élan pour sauter à pieds joints dans les torrents de l'épopée. Les siècles ne lui font pas peur, il ne lui en faut pas moins de trois ou quatre pour déployer la saga des Pikendorff, qui occupe de manière durable le centre de son œuvre. Les Royaumes de Borée en sont l'une des branches, après Sept cavaliers..., qui voient les membres de cette famille d'officiers se repasser de génération en génération le secret d'un "petit homme couleur d'écorce" aperçu dans les confins inexplorés d'une Finlande imaginaire. Ainsi, du XVIIe au XXe siècle, à travers les soubresauts d'une Histoire de moins en moins fictive, assiste-t-on par la voix sereine de l'ultime descendant d'une race vouée à disparaître, à la mort lente de l'idée même d'un Ailleurs possible, de ces "Pays où l'on n'arrive jamais" que la littérature seule accueille désormais dans ses atlas.
Approuvée par l'auteur, l'adaptation de Jacques Terpant a la modestie d'être fidèle tout en ne dispensant pas de la lecture du roman. C'est tout ce qu'on lui demande, outre quelques privautés en forme de private-jokes plus ou moins drôles mais assez bien dans la note : comme lorsque, déchiffrant les titres de la bibliothèque du narrateur, on découvre à côté des œuvres de Raspail, Duby ou Marc Bloch, celles d'un Camus qui, manifestement, n'est pas Albert...

mercredi 11 février 2015

La Nueve




















Paco Roca La Nueve. - Delcourt, 2014.

Saviez-vous que les premiers "Français libres" à entrer dans Paris le 24 août 1944 étaient espagnols ? Anciens combattants de la République, passés en Afrique du Nord après la victoire de Franco, ces hommes connurent d'abord l'indignité des camps de travail de Vichy, avant que l'empire ne retombe aux mains des Alliés. Impatients de poursuivre leur guerre contre le fascisme, la plupart s’enrôlent alors dans la 2e Division Blindée que forme le général Leclerc sur la base de l'armée d'Afrique. Sous le commandement du capitaine Dronne et  presque entièrement composée de vétérans espagnols, la Nueve est à l'avant-garde de tous les combats, de la campagne de Tunisie à celle de France où, intégrée à l'armée américaine, elle sera la première à foncer sur Paris. Accueillis en héros par la population insurgée, ces durs-à-cuire connaîtront alors leur heure de gloire avant d'aller se faire décimer en Allemagne, jusqu'au pied du nid d'aigle du Führer. Paco Roca, lui, ne va pas jusque-là. C'est que pour raconter cette histoire, il s'est inspiré d'un personnage réel, Miguel Campos, anarchiste espagnol et lieutenant de la Nueve, qui disparaît peu après la Libération de Paris, sans qu'on ait jamais retrouvé son corps. La petite histoire rejoint alors la grande quand l'auteur se met lui-même en scène, au chevet d'un papy un rien récalcitrant mais ravi, au fond, de rouvrir un tiroir dont il avait préféré perdre la clé. On y croit presque jusqu'à la fin, d'autant que l'auteur multiplie les effets de réel, allant jusqu'à réaliser de vrais faux croquis "sur le vif". Ainsi, un peu à la façon d' Emmanuel Guibert (La guerre d'Alan) ou d' Angel de la Calle (Tina Modotti), Paco Roca (La tête en l'air, L'ange de la Retirada, L'hiver du dessinateur) parvient-il à raconter la guerre et le destin de ces hommes sans jamais rien céder au spectaculaire ni rien perdre en précision historique, prouvant s'il en était encore besoin la capacité - pour ne pas dire la vocation - de la bande dessinée à prendre en charge un contenu documentaire que l'on pourrait juger a priori ardu et à le restituer de façon vivante, émouvante, intelligente, passionnante.

Et pour ceux qui ne liraient pas que de la BD, voici de quoi prolonger un peu leur lecture...

Evelyn Mesquida La Nueve : 24 août 1944. - Le Cherche-midi, 2014.

Raymond Dronne Carnets de route d'un croisé de la France libre. - France-Empire, 1984

lundi 9 février 2015

Tu mourras moins bête. 3




















Marion Montaigne Tu mourras moins bête. 3, Science un jour, science toujours ! - Delcourt, 2014.

Le protoxyde d'azote, également appelé oxyde nitreux, hémioxyde d'azote ou encore gaz hilarant, est un composé chimique de formule N2O. C'est un gaz incolore, à l'odeur et au goût légèrement sucré. Il est utilisé en chirurgie et en odontologie pour ses propriétés anesthésiques et analgésiques. On l'appelle « gaz hilarant » en raison de son effet euphorisant à l'inhalation, d'où son usage récréatif comme hallucinogène. Il est également utilisé comme comburant pour accroître la puissance des moteurs en compétition automobile, ainsi qu'avec l'acétylène H-C≡C-H pour certains appareils d'analyse (spectrométrie d'absorption atomique). Par ailleurs, le protoxyde d'azote contribue à l'effet de serre *.
Si je vous dis tout ça, c'est que le professeur Moustache n'en parle pas, je suis donc bien obligé de le faire moi-même. Elle parle pourtant de tout un tas d'autres choses passionnantes : des acariens de toutes sortes avec lesquels nous partageons notre carré de peau, de la vraie nature des ragnagnas, de l'aseptie des cuvettes de WC, des trous d'air en avion... Le tout pris comme toujours aux meilleures sources et souvent de première main, selon la saine méthode présidant à cette série qui, c'est le moins qu'on puisse dire, rénove de fond en comble le genre de la science amusante. Marion Montaigne ne s'interdit rien et aborde avec bonheur n'importe quel sujet, même le plus incongru. Sauf le protoxyde d'azote. Et pourtant c'est hilarant.

* Le tout sorti de Wikipédia, évidemment.

jeudi 5 février 2015

Paci




















Vincent Perriot Paci. - 3 vol. (en cours) - Dargaud, 2014-....

Paci, c'est pour Pacifique et, pacifique, il l'est bel et bien cet ex-taulard en conditionnelle, flegmatique, magnétique et cultivé, ancien premier chauffeur-livreur d'un prince de la came. Bien décidé à ne plus plonger pour personne, il se tient peinard du côté de Bordeaux, sourd aux sirènes des trafiquants qui lui feraient volontiers reprendre du service. A moins, bien sûr, qu'ils ne choisissent de le buter...
On a connu Vincent Perriot par le très beau et très mutique Entre deux (Ed. de la Cerise, 2007). On a suivi sans barguigner, avant et après minuit, sa Belleville story, sur un scénario d'Arnaud Malherbe (Dargaud, 2010-2011). Il fait partie, avec quelques autres habitués de ce blog, de cette nouvelle génération de jeunes surdoués qui, à la suite des indépendants "historiques" des années 90, se jouent désormais des frontières entre avant-garde et grand-public et publient aussi bien chez de petits éditeurs que chez de gros requins qui ne les traitent pas plus mal : en témoignent ces deux premiers tomes (sur trois) d'un polar extrêmement bien dessiné qui, pour une fois, prend le temps de se déployer à la façon des meilleures séries noires (comme le héros, d'ailleurs, rwandais d'origine, ce qui n'est pas si courant dans le milieu pour le moins pâlichon des héritiers d'Hergé) et de creuser peu à peu un personnage qui s'avère d'ores et déjà comme l'une des plus belles créations de ces dernières années.
Mon Fauve d'or personnel à cette série.

lundi 2 février 2015

La colonne




















Christophe Dabitch et Nicolas Dumontheuil La colonne. - 2 vol. - Futuropolis, 2013-2014.

On avait connu cette affaire par La petite histoire des colonies françaises de Grégory Jarry et Otto T. : l'incroyable dérive de la mission Afrique Centrale-Tchad, dite également mission Voulet-Chanoine qui, en 1899, traça dans les mémoires africaines un long sillon sanglant d’exactions et de massacres. Partie du Sénégal, l'expédition, qui devait participer à la conquête finale du Tchad, rassemblait sous l'autorité d'une poignée d'officiers blancs une importante quantité de tirailleurs, d'auxiliaires et de porteurs. Dans l'impossibilité d'assurer son ravitaillement sans "vivre sur l'habitant", la mission se changea bientôt en véritable colonne infernale, pillant et massacrant tout sur son passage. Hors de tout contrôle, rongés par la vérole et atteints de folie des grandeurs, le capitaine Voulet et le lieutenant Chanoine, firent tirer sur les troupes françaises venues les arrêter, avant de se faire tuer eux-mêmes par leurs propres soldats enfin mutinés. Cet épisode, l'un des plus pittoresques sinon l'un des plus sanglants de l'histoire coloniale française est ici plutôt fidèlement restitué par Christophe Dabitch et Nicolas Dumontheuil. Si le scénariste a choisi de rebaptiser ses personnages Boulet et Lemoine et le dessinateur d'en faire des personnages de comédie, c'est qu'on n'est cependant plus tout à fait dans le registre documentaire. Comme s'il s'agissait avant tout, par-delà l'aspect proprement historique, de mettre en exergue la dimension littéraire et de prendre toute la (dé)mesure d'un épisode qui, si effroyable soit-il, n'en reste pas moins pathétiquement, tragiquement comique : Boulet et Lemoine, tout comme leurs modèles, sont essentiellement des médiocres, de sinistres pantins, des matamores, l'un perpétuellement exalté et agité, l'autre méprisant et froid mais tous deux habités par cet "esprit blanc", botté, galonné, qui fait la grandeur de la France et les charniers bien pleins. Hanté par la Sarraounia, princesse des Azanas, qui lui résiste et menace de lui prendre son âme, Boulet se rêve en roi nègre avant de se faire tuer, en plein délire, par un jeune tirailleur placé en sentinelle. Avec lui s'achève une épopée à la fois terrible et dérisoire où l'on aurait tort, toutefois, de voir une simple anomalie de l'Histoire, quand elle en est un paroxysme. Car, sous la folie, c'est bel et bien l'Histoire qui la parcourt et qui l'irrigue : après la mort de Voulet et Chanoine, la colonne, reprise en main par d'autres officiers, acheva bel et bien sa mission comme si de rien n'était. C'est peut-être là le plus terrible et, d'une certaine façon, l'on ne peut s'empêcher de se dire qu'à leur manière, Boulet et Lemoine, pardon, Voulet et Chanoine, firent au moins preuve d'une certaine franchise dans leur conception de l'entreprise coloniale. Franchise que n'eurent jamais et n'ont toujours pas la majeure partie de leurs commanditaires, dont on sera reconnaissant à Dabitch et Dumontheuil de mettre une fois de plus et même si cela ne sert à rien, le nez dans leur déni.

lundi 12 janvier 2015

Ghetto Brother




















Julian Voloj et Claudia Ahlering Ghetto brother : une légende du Bronx. - Steinkis, 2014.

C'est le Bronx, à ce qu'on dit... Mais en est-on bien sûr ? Benjy Melendez, en tout cas, sait de quoi il parle puisqu'il y est né, y a grandi  et fut le chef des Ghetto Brothers, l'un des principaux gangs qui y pullulaient à la fin des années 60. La vie était dangereuse, alors, dans l'un des quartiers les plus déshérités de New York, et mieux valait appartenir à l'une ou l'autre de ces bandes qui, pour ces jeunes immigrés portoricains de la seconde génération, faisaient souvent figure de famille élargie. Cofon Cats, Ghetto Brothers, Roman Kings, Savage Skulls, Black Spades... ils étaient nombreux à s'affronter pour le moindre prétexte sur un territoire très convoité. La baston était quotidienne et l'escalade inéluctable, jusqu'au premier mort. Pressé par ses troupes de se lancer dans une vendetta qui promet d'être sanglante, Benjy Melendez, sous l'influence du Black Panther Party, préfère jouer l'apaisement et convoque une assemblée historique des chefs de gangs qui les verra mettre fin à des rivalités absurdes et sceller une paix durable. Le phénomène des gangs prend alors une dimension sociale et culturelle qui, quelques années plus tard, donnera naissance à toute la culture hip-hop. Mais l'histoire ne s'arrête pas là pour Benjy : devenu père de famille, il prend brusquement conscience d'une judéidé qu'il avait toujours ignorée : ses parents sont de ces Marranes, ces juifs convertis de force au temps d'Isabelle la Catholique et qui perpétuèrent leurs rites en secret. Cette découverte bouleverse son quotidien, ruine son couple mais lui offre également de nouvelles perspectives et lui permet de retrouver une communauté quand l'univers des gangs en vient à sombrer.
Cette histoire, Julian Voloj l'a apprise de la bouche même de Benjamin Melendez au cours de fréquents entretiens et Claudia Ahlering l'a mise en images dans un style rugueux et gris comme le béton des trottoirs où la mauvaise graine, pourvu qu'on ne l'arrache pas trop vite, donne parfois naissance à de belles fleurs d'humanité.

mercredi 31 décembre 2014

Docteur Radar, tueur de savants




















Simsolo et Bézian Docteur Radar, tueur de savants. - Glénat, 2014

1920. Une série de meurtres mystérieux frappe des savants du monde entier qui, tous, travaillaient sur le même thème : la possibilité pour l'homme de voyager dans l'espace. Une affaire toute désignée pour Félicien Straub, as de l'aviation française et gentleman-détective...
Comme le pot-au-feu, le roman populaire est d'abord affaire d'ingrédients et plus on le réchauffe, meilleur c'est. Les ingrédients, ce Docteur Radar n'en manque pas : il les a tous et même davantage. Car Noël Simsolo et Frédéric Bézian, en vrais connaisseurs du genre, ne se contentent pas d'aligner rebondissements échevelés, savants fous, flics obtus, femmes fatales et piqûres de scorpion, ils en rajoutent et multiplient clins d'yeux et références au point de faire de cet album un véritable jeu de piste pour amateur cultivé. Ainsi croise-t-on le peintre Pascin * aux côtés du héros dans un décor qui doit plus à Mies van der Rohe qu'à Roger Hart, tandis qu'un peu partout passent les ombres de Dada, de Gus Bofa, de Marcel L'herbier... et de tant d'autres, au point qu'il peut être permis de regretter une certaine perte d'innocence d'un genre qui n'avait pas pour habitude de se chercher d'autre justification qu'en lui-même.
Mais, au fond, qu'importe :  il y a belle lurette que le roman populaire a cessé d'être une lecture populaire pour devenir l'un des supports privilégiés de notre nostalgie. S'il n'est plus possible aujourd'hui d'écrire un Fantômas ou un Zigomar, il est permis de leur rendre hommage et c'est assurément ce qui est ici fait de manière intelligente, érudite et distanciée. L'Amérique a ses pulps, nous avons nos romans feuilletons et Bézian-Simsolo en sont les Tarantino.

* qui, depuis Joann Sfar, connaît décidément une nouvelle carrière de héros de BD...

jeudi 18 décembre 2014

Le goût de la terre


















 
Baudoin & Troubs Le goût de la terre. - L'association, 2013
Il y a quelques années paraissait Viva la vida (L'association, 2011) où nos duettistes du pinceau partaient au Mexique prendre la température de l'un des pires trous du cul du monde, Ciudad Juarez, ville-frontière tristement célèbre pour ses meurtres de femmes *. N'étant ni journalistes ni détectives, ils n'allaient pas à la rencontre des tueurs mais bien de ceux qui, malgré tout, vivent là leur vie de tous les jours, pas si différentes de la nôtre au fond, dans leurs aspirations et leurs espoirs. Ils y rencontrèrent également Alejandra et Julian, deux jeunes universitaires colombiens, qui les invitèrent à faire un autre voyage, dans leur propre pays cette fois.
La Colombie aura-t-elle jamais connu la paix depuis plus de soixante-dix ans que guerilleros et gouvernementaux s'affrontent sans merci sur fond d'intérêts supranationaux et de culture de la coca ? C'est avec toutes leurs craintes et toutes leurs réticences qu'en témoignent certains de ceux qu'ils rencontrent, échangeant portraits contre souvenirs. La plupart d'entre eux ont affronté la mort, parfois pris entre deux feux, parfois pris pour cible de l'un ou l'autre camp. Il pourrait être tentant de les renvoyer dos à dos, ces deux camps, de parler de société civile, de réconciliation nationale... Ce serait négliger ce qui, la plupart du temps, aura poussé de simples paysans à rejoindre la guérilla, ces FARC dont une lumineuse représentante finit par accepter de rencontrer nos deux Candide éblouis, au point que ce vieil Edmond, rendu modeste par le récit sans pathos de toutes ces vies violentes, en oublie pour une fois d'étaler ses bonnes fortunes. Ce dont on ne se plaindra pas.

* voir à ce sujet Des os dans le désert, impressionnant reportage de Sergio Gonzalez Rodriguez (Passage du Nord-Ouest, 2007)

lundi 15 décembre 2014

Modesty Blaise



















 
Peter O'Donnell et al. Modesty Blaise. - Titan books, 2004-....

Depuis la disparition de la Triscotte, il n'est plus grande injustice en ce bas monde que l'indifférence opiniâtre dont fait montre le public français envers Modesty Blaise. Sur les 13 romans publiés, 9 seulement ont été traduits, dont plus un seul n'est disponible depuis des lustres. Les bandes dessinées ne sont pas mieux loties, qui ont vu la seule tentative d'édition  (chez Glénat, au début des années 80) s'achever chez le soldeur au bout de deux tomes. Au mieux se rappellera-t-on l'infâme kitscherie commise en 1966 par un Joseph Losey sous psychotropes, avec une Monica Vitti à contre-emploi dans le rôle-titre, trahison si éhontée de l'esprit de la série que l'auteur préféra racheter ses droits plutôt que de laisser ses personnages en de si mauvaises mains. Et pourtant, Modesty Blaise, plus de cinquante ans après sa création, reste l'un des personnages les plus admirables qu'ait jamais engendré le roman populaire. 
Née en 1963 dans le Evening Standard, de l'imagination de Peter O'Donnell pour le scénario et de Jim Holdaway pour le dessin, Modesty Blaise fut d'abord un personnage de comic-strip et le resta sans interruption jusqu'au 11 avril 2001, date à laquelle Peter O'Donnell, âgé de 81 ans, décida d'en rester là. Ni pin-up écervelée ni "James Bond au féminin" comme on peut encore le lire ici ou là, Modesty Blaise est d'abord et avant tout l'incarnation de la classe aventurière menée jusqu'à la perfection. Orpheline laissée à elle-même, poussée à la dure dans les déserts du Moyen Orient, elle est à peine sortie de l'adolescence qu'elle se retrouve à la tête d'un gang international de spécialistes du fric-frac de luxe. Fortune faite, elle prend une retraite très largement anticipée dont elle profiterait en paix si d'horribles malfrats ne venaient lui chercher noise avec une régularité d'horloge. Malheur à eux ! Car, en compagnie de son alter ego Willy Garvin, la belle représente certainement ce qui se fait de plus efficace au monde en matière de mise au pas des bandits, truands, apprentis dictateurs et monstres pervers de toute obédience. Tant pis pour eux, fallait pas l'embêter. Une telle constance dans le redressement de torts pourrait lasser : ce n'est pourtant jamais le cas et c'est avec un plaisir chaque fois renouvelé que l'on retrouve la fantaisie, l'humour et l'ingéniosité d'un scénariste qui ne s'est jamais fatigué de ses personnages, qui les aura aimés et respectés jusqu'au bout, jusqu'à les faire mourir au terme d'une très belle nouvelle, d'une mort digne d'eux et ouverte sur un espoir infini. 
Depuis 2004, les bien nommés Titan books ont entrepris d'éditer l'intégrale des bandes dessinées en une trentaine de volumes malheureusement réservés aux lecteurs anglophones. Si l'on peut préférer les romans, forcément plus fouillés que des strips quotidiens soumis à de plus fortes contraintes narratives, on ne s'en pâmera pas moins devant l'art d'un Jim Holdaway, dessinateur virtuose et grand capteur de trognes, trop tôt disparu et jamais tout à fait remplacé par Eric Badia Romero, son principal et néanmoins méritant successeur.

mercredi 10 décembre 2014

La proie




















David De Thuin La proie. - Glénat, 2014

Il y avait Lapinot et les carottes de Patagonie où Lewis Trondheim apprenait à dessiner en 500 pages. Plus tard, il y eut Comix 2000 où, sur 2000 pages sans texte, L'association faisait le tour de tout ce que l'époque comptait d'alternatif et d'underground en matière de bande dessinée. Il y aura désormais La proie de David De Thuin. De l'un, il retient le défi personnel, en doublant la mise (1000 pages et 10 000 cases, ni plus, ni moins), de l'autre cette allure de Gaffiot qui vous pose une bibliothèque. L'histoire tient pourtant en quelques mots : Topuf, un naufragé, est recueilli par Tipôme et Bumble, deux infectes (sic) qui reconnaissent en lui l’Élu, destiné selon l'antique prophétie à transformer leur monde. Pour cela, il leur faudra gravir la Pire-Aînée, suivis de tout un peuple de bestioles enthousiastes ou sceptiques mais qui, toutes, reviendront radicalement changées de leur périple.
Réputé rétif aux façons du petit milieu de la BD, David De Thuin est un auteur hors-norme, alliant un apparent classicisme à une farouche volonté d'indépendance qui l'a fréquemment ramené à l'auto-édition lorsqu'il pouvait facilement prétendre à s'illustrer chez les principaux éditeurs mainstream. Avec La proie, il donne à la fois son Grand Œuvre, un Seigneur des anneaux à hauteur d'élytres et d'antennes et le plus bel hommage qu'il pouvait rendre à Raymond Macherot, son maître, dont il se montre ici le digne successeur. Évidente sur le plan graphique, la parenté l'est aussi dans le ton, volontiers caustique et d'une cruauté native, presque enfantine, qui achève de faire de ce gros livre bleu comme une mouche l'épopée animalière et définitive que les circonstances n'auront jamais permis à Macherot de réaliser à sa guise. 

samedi 22 novembre 2014

La scierie


















La scierie. - Héros-Limite, 2013

Au début des années 50, dans les environs de Blois, un jeune bourgeois, recalé au bachot, doit trouver du travail en attendant le service militaire. Il en trouve, dans une scierie dont les ouvriers, bien évidemment, le voient venir d'un œil narquois. Piqué au vif, il n'aura de cesse de leur prouver qu'il peut les égaler et même les dépasser.
Voilà un texte qui, à l'origine, n'était pas destiné à être publié et son auteur, qui a voulu rester anonyme, n'a sans doute jamais rien écrit d'autre. Pierre Gripari, qui le fit publier une première fois à  L'Âge d'homme en 1975, jure qu'il n'y est pour rien et l'on voudra bien le croire tant ce récit, tout en sécheresse et dépouillé du moindre artifice littéraire, reste infiniment plus proche du document brut que du roman. C'est là, d'ailleurs, qu'il puise toute sa force car, disons-le d'emblée, le narrateur de cette histoire n'a rien de particulièrement sympathique. Plutôt méchant, même, en tout cas d'une franchise et d'une dureté exempte de toute compassion pour les faibles au point, dit-il, d'être capable de tuer "sans hésitation un type qui m'a assez fait chier pour mériter ça". Cette dureté, de son propre aveu, ne lui est pas native : c'est le travail qui l'a forgée, un travail dur, exténuant et dangereux, où la moindre inattention, le moindre relâchement peut s'avérer mortel. Tout en phrases courtes et raclées jusqu'à l'os, ce texte revêche n'en est pas moins doué d'un étonnant pouvoir de fascination, de celles que l'on éprouve devant une vie poussée jusqu'à ses plus extrêmes limites, jusqu'à l'épuisement  et d'où semble jaillir - mais c'est peut-être une erreur - une lumière un peu plus vive que celle de nos existences étriquées.
Quoi qu'il en soit, il fallait rééditer La scierie, et les éditions Héros-Limite, comme à leur habitude, le font avec brio, dans un habillage à la fois sobre et luxueux dont on soulignera la belle tenue typographique, véritablement Swiss made...