lundi 21 mars 2016

Simon du fleuve.1





















Intégrale Simon du Fleuve. 1 / Auclair. – Le Lombard, 2015

Que serions-nous devenus si, vers l’âge de 10 ans, nous n’avions lu Simon du Fleuve ? Aurions-nous politiquement si bien tourné si Greg, qui fut à Tintin ce que Goscinny fut à Pilote et Delporte à Spirou, n’avait eu le nez de publier cette série dont on se demande aujourd’hui quelle place elle pourrait encore trouver dans une presse jeunesse en voie d’infantilisation croissante ? Car, c’est peut-être difficile à croire, Simon du Fleuve et sa virilité moustachue dopée aux grands espaces post-apocalyptiques eurent un jour toute leur place aux côtés de Cubitus et de Robin Dubois dans un magazine qui ne ressemblait pas encore à un paquet de corn-flakes et qui ne craignait pas de faire siffler aux oreilles de ses jeunes lecteurs le grand vent de l’aventure sans demander au préalable l’autorisation des parents. Certes, le contexte s’y prêtait : celui de ce début des années 70, période intense qui, suivant immédiatement mai 1968, vit s’épanouir luttes et utopies de toutes sortes, de la Gauche prolétarienne aux premières grandes bagarres écologistes, du retour à la terre à la bataille du Larzac. Venu tard à la bande dessinée, et presque par défaut, Claude Auclair (1943-1990) n’a jamais caché ni son intention militante ni la valeur d’avertissement de son travail, placé d’emblée sous les auspices panthéistes d’un Jean Giono. Parrainage un rien risqué, d’ailleurs, et qui faillit bien lui coûter sa carrière, puisque les éditions Gallimard, pas encore convaincues par leur banquier de l’intérêt des petits mickeys, lurent bien moins La Ballade de Cheveu Rouge (son premier récit d’envergure et celui où apparaît pour la première fois le personnage de Simon) sous l’angle de l’hommage que sous celui du plagiat. L’affaire se solda par une interdiction qui fit de ce démarquage du Chant du monde l’un des grands albums maudits de la BD franco-belge, avant que cette intégrale ne vienne mettre fin à la légende en lui restituant sa juste place de simples prémices encore un peu naïves à une œuvre autrement conséquente. Car les choses sérieuses commencent véritablement avec Le Clan des Centaures et, surtout, avec Les Esclaves, sa suite immédiate, qui voit décrit par le menu, avec un réalisme implacable et jusqu’à la victoire totale, le combat mené par les pensionnaires d’un sinistre camp de travail contre leurs bourreaux, mercenaires à la solde de Ceux-des-Cités (dont il faudra cependant patienter jusqu’au tome 2 pour pleinement profiter des turpitudes).
En attendant, qu’il nous soit permis de saluer le beau travail éditorial de Patrick Gaumer et du Lombard qui, tout en réactivant nos rêveries préadolescentes, viennent justement remettre en lumière l’œuvre désormais classique d’un auteur bien trop tôt disparu et dont on n’a sans doute pas encore tout à fait mesuré l’influence, en matière d’encre de Chine comme en matière d’ultragauche.

lundi 14 mars 2016

Le Chevalier d'Eon




















Le Chevalier d’Eon / Agnès Maupré. – Ankama, 2014-2015

Après avoir donné une version féministe des Trois mousquetaires avec Milady de Winter (Ankama, 2010-2012), voici qu’Agnès Maupré, qui a de la suite dans les idées, se frotte à une autre grande figure de l’ambiguïté en la très intrigante personne du Chevalier d’Eon. Si, cette fois, le personnage est historique, on ne quitte cependant pas tout à fait le registre de la fiction tant la vie de Charles-Geneviève-Louis-Auguste-André-Timothée d'Éon de Beaumont confine au roman. Avocat au Parlement de Paris, aussi bon cavalier qu’escrimeur émérite, le jeune homme est très tôt distingué par le roi Louis XV, qui lui confie une mission d’ambassade secrète auprès de la Tsarine Elisabeth, réputée farouche ennemie des Français depuis certaine déconvenue galante. S’étant travesti en femme afin de l’approcher, le Chevalier y prend goût et, devenu membre (forcément) officieux du « Secret du Roi », cabinet noir en charge de la diplomatie parallèle du Royaume de France, il persiste à endosser, pour les besoins de la cause, les atours de la troublante Lia de Beaumont, concurremment à ses activités de diplomate dûment accrédité auprès de la cour d’Angleterre. Tombé en disgrâce à la mort de la Pompadour, en conflit ouvert avec son supérieur hiérarchique, qui tentera à plusieurs reprises de le faire assassiner, le Chevalier d’Eon devient alors un personnage public, dont on se moque et dont on met en doute la virilité au point de prendre des paris sur son sexe, suscitant une légende suffisamment tenace pour que Louis XVI, bien moins compréhensif que son père envers ce genre de fredaines, en vienne à lui ordonner de ne plus se vêtir que selon le sexe qu’on s’accorde alors à lui supposer. En souffrit-il ? En joua-t-il, au contraire, ou bien y vit-il le seul moyen de durer un peu dans sa misère ? Quoi qu’il en soit, il faudra dès lors attendre sa mort pour qu’un collège de médecins, examinant son corps, atteste qu’il était bien un homme et parfaitement conformé.
Si Agnès Maupré reste généralement fidèle à la trame historique, sa bande dessinée n’a rien d’un exposé à la manière de ce bon vieil Oncle Paul. Tout en respectant la chronologie, elle sait aussi s’en jouer pour composer un véritable récit, avec un sens aigu des dialogues et du scénario qui lui permet de s’emparer du personnage au point de le faire définitivement sien.
De même semble-t-elle née pour dessiner le XVIIIe siècle. Sans rien de rococo, son trait mobile et léger comme un air de Mozart épouse cependant en tout point l’esprit d’un siècle qui en eut beaucoup, également réparti entre lumières et libertinage. Tout en couleurs directes et acidulées, son dessin, que d’aucuns voudraient encore raccrocher à celui d’un Joann Sfar, s’en distingue désormais très largement par une souplesse et une élégance sans afféterie qui la placent sans conteste dans le peloton de tête de ces jeunes auteurs qui, sans jamais s'autoproclamer d'avant-garde, n’en ont pas moins, par leur naturel et leur liberté, contribué à faire définitivement et littéralement « bouger les lignes » d’une tradition franco-belge un rien figée. À ce titre, on n’hésitera pas à placer son travail au même niveau et, pourrait-on dire, dans le même lignage que l’excellent Bonneval Pacha de Gwen de Bonneval et Hugues Micol, qui, eux aussi, se donnaient pour mission de dépoussiérer la BD historique avec une intelligence et une sensibilité à faire crever Filippini de rage.

mercredi 2 mars 2016

Fatherland




















Fatherland / Nina Bunjevac. – Ici-même, 2014.

Quoi qu’en laisse présager certaine actualité récente, il n’est pas sans doute pas encore donné à tout le monde d’avoir eu un père terroriste. Celui de Nina Bunjevac, dessinatrice canadienne d’origine serbe, est mort en 1977, dans l’explosion de la bombe qu’il s’apprêtait à poser. Militant nationaliste serbe, farouche opposant à la Yougoslavie de Tito, Peter Bunjevac vivait pour la cause, au point de lui sacrifier sa famille. Sa femme, inquiète de la tournure des événements, finit par quitter le Canada avec leurs deux filles pour se réfugier en Yougoslavie, auprès de ses parents. L’ombre de cet homme violent et tourmenté ne cessera pas pour autant de les hanter, au-delà même de sa mort, pourtant vécue comme une libération. Mêlant grande et petite histoire, anecdotes personnelles et documents d’époques, le récit de sa fille est d’autant plus impressionnant qu’il est porté par un graphisme volontairement froid, au système de hachures et de points parfaitement maîtrisé, entre mise à distance et subjectivité assumée, dans un style documentaire que l’on pourrait rapprocher de celui d’un Joe Sacco dans ses bons jours.

Minuscule




















Minuscule / Takuto Kashiki. – Komikku, 2015. – 3 volumes parus.

Si vous ne savez pas encore ce que veut dire le mot kawaï, Takuto Kashiki et sa bande vont vous l’apprendre. Hakumei et Mikochi mesurent 9 cm et vivent leur vie de petites bonnes femmes dans un univers agreste, peuplé de schtroumpfs dans leur genre et d’animaux de confiance. On le savait depuis longtemps, les Japonais ont un don pour la miniaturisation. Ils le prouvent une fois de plus avec ce manga qui, sans être tout à fait le digne successeur de La Famille Souris de Kazuo Iwamura, n’en tient pas moins son rang chez les Liliputiens. On vivrait volontiers dans ces histoires sans grands drames où le comble de l’aventure est atteint lorsque l’on a réussi ses cannelés ; on hivernerait avec délice dans ces maisons coquilles de noix et l’on se draperait sans vergogne dans l’une des robes cousues par Mikochi tant le design de cette série se révèle soigné jusqu’au moindre charmant détail. Est-ce pour autant une série pour enfants ? Pas tout à fait sûr, quand l’objet d’une de ces historiettes n’est rien d’autre que le secret du parfait mint-julep ! On dira donc « tout-public », afin que tout le monde y trouve son compte d’innocence, voilée – ou non – d’ambiguïté légère.

mardi 2 février 2016

Le Soleil / Capitale





















Capitale / Frans Masereel. – Ed. du Ravin bleu, 2015
Le soleil / Frans Masereel. – Ed . du Ravin bleu, 2015

Maintenant qu’il est de bon ton de faire un « roman graphique » de n’importe quelle BD pourvu qu’elle dépasse les 48 pages réglementaires de l’album franco-belge, peut-être est-il nécessaire de rappeler ce que fut réellement ledit roman, qui doit peu de choses à Georges Rémi et tout à Frans Masereel. Un autre Belge, donc, né à Blankenberge en 1889 et mort au soleil en 1972, proche de George Grosz et des artistes allemands de la Nouvelle Objectivité, mouvement artistique global qui succéda, dans les années 20, aux Expressionnistes décimés par la guerre. Maître de la gravure sur bois, il est le véritable inventeur de ces « romans sans paroles », suites d’images gravées dont les plus connues, Mon livre d’heures ou Passion d’un homme, sont à l’origine de tout un courant militant, entre art et « agit-prop », où s’illustreront des artistes majeurs comme Lynn Ward et Otto Nückel. Les Editions du Ravin bleu ont aujourd’hui la bonne idée de (très bien) rééditer deux autres de ces livres, peut-être moins connus mais tout aussi importants que les précédents. Si Le Soleil reste proche de sa manière habituelle – course muette et éperdue vers la lumière d’un personnage dont on comprend qu’il est le double de l’auteur, Capitale, en revanche tranche à la fois par un graphisme plus proche d’un Grosz ou d’un Otto Dix et, surtout, par la profonde et jouissive ironie d’une contradiction permanente du texte et de l’image. Tandis que les légendes (rares chez Masereel), prétendent vanter les attraits de nos modernes capitales, les gravures en dévoilent les aspects les plus vils et corrupteurs, selon une économie narrative beaucoup plus proche de l’album dit « pour enfants » que de la bande dessinée proprement dite. Dont l’histoire et la tradition sont par ailleurs suffisamment riches pour qu’on ait le cran de l’appeler par son nom, gottferdom !

Pour aller plus loin :
David A. Beronä Le roman graphique : des origines aux années 1950. - Ed. de La Martinière, 2009.


Quand vous pensiez que j'étais mort




















Quand vous pensiez que j’étais mort / Matthieu Blanchin. – Futuropolis, 2014.

Depuis déjà bon nombre d’années que l’autobiographie s’invite dans la narration séquentielle, le récit médical finit par en constituer un secteur aussi peuplé qu’un service d’urgences un soir de Fête de la musique, au point que la Sécurité sociale, dit-on, en envisagerait le remboursement. Ainsi d’innombrables albums et « romans graphiques » ont-ils été déjà consacrés aux déboires sanitaires de leurs auteurs ou de leurs proches, depuis L’ascension du haut mal de David B, racontant la grave épilepsie de son frère et ses multiples répercussions familiales, jusqu’au récent Carnet de santé foireuse, journal dessiné de Pozla, atteint de la maladie de Crohn. A la décharge de ces louables tentatives, il faut dire qu’elles placent la barre assez haut : il ne s’agit pas de raconter son dernier rhume. Mécanisme de compensation compréhensible de la part de gens dont la vie même se trouve atteinte à la racine ou bien simple nécessité d’apporter un témoignage « vu de l’intérieur », il n’est évidemment pas question de mettre en cause la démarche de tel ou tel auteur, surtout lorsqu’elle fait montre d’une aussi belle pénétration que celle de Matthieu Blanchin dans cet album. L’homme a de l’expérience (et pas trop de chance), qui fut d’ailleurs l’un des pionniers du genre avec Accident du travail (Ego comme x, 2001). Victime, cette fois, de tumeurs au cerveau qui le plongèrent plusieurs jours durant dans un coma profond et l’amenèrent aux limites extrêmes de la vie, c’est tout le ressenti d’un véritable revenant qu’il donne à voir, à travers un contexte familial compliqué de conséquences multiples mais aussi en essayant de rendre compte de toutes les nuances du « voyage intérieur », entre enfer et paradis, que fut cette épreuve, dont nul ne sort tout à fait le même. Matthieu Blanchin, lui, en est sorti, peut-être meilleur, peut-être plus heureux de vivre, en aucun cas méconnaissable et, surtout, presque 200 pages d’intelligence à l'appui, en rien diminué.

lundi 25 janvier 2016

Valentina




















Valentina / Guido Crepax. – Actes sud – L’An 2, 2015. – 2 vol. parus.

Mieux vaut tard que jamais : il n’aura fallu qu’une grosse dizaine d’années après la mort de Guido Crepax (1933-2003) pour voir enfin paraître une édition raisonnée de Valentina, dont les albums, dispersés dans le temps et chez différents éditeurs, n’ont jamais permis aux lecteurs français de se faire une idée tout à fait juste. Personnage emblématique des années 60-70, Valentina fut aux fumetti italiens ce que Barbarella fut à la bande dessinée française : un fantasme et un symbole. Le symbole du passage à l’âge adulte d’une BD alors presque exclusivement réservée aux enfants ; le fantasme éminemment masculin d’une femme belle et libre, ouverte à toutes les aventures (de façon significative, Crepax lui prête les traits de Louise Brooks, la Lulu de Pabst). Valentina commence pourtant sa carrière comme personnage secondaire dans une autre série de l’auteur (Neutron – super-héros et critique d’art !), dont elle s’émancipe néanmoins rapidement pour vivre ses propres histoires. Des histoires toujours paradoxales, où le réalisme le plus ancré dans la réalité contemporaine voisine avec un onirisme volontiers teinté de psychanalyse ; où, sans renier son amour d’une BD authentiquement populaire, l’auteur bouleverse les sages mises en page du comic strip et les réinvente dans une narration fragmentée, éclatée, à l’image de ce qui se joue alors dans le Nouveau roman ou le cinéma d’un Jean-Luc Godard ; dont le fréquent érotisme s’enveloppe d’innombrables références culturelles, politiques et personnelles, qu’explicite ici un assez rare appareil de notes (dues à l’épouse et au fils de Crepax). Un peu étrangement organisée de façon thématique plutôt que chronologique (le premier tome présente des récits à caractère biographique, le second certaines aventures extraconjugales de Valentina) et même si l’on ignore encore le nombre de volumes à venir, cette nouvelle édition, manifestement destinée à faire date, restera l’une des rares bonnes nouvelles de l’année 2015.


lundi 2 novembre 2015

Le Paradis perdu, de John Milton




















Le Paradis perdu, de John Milton / Pablo Auladell. – Actes sud – L’an 2, 2015.

Non contents de s’en aller batifoler aux Amériques avec les conséquences que l’on sait, les puritains anglais du XVIIe siècle ont encore produit quelques belles et terribles pages dont une incompréhensible timidité nous conduit pourtant assez rarement à faire notre lecture matinale. On a tort, car il faudra bien y venir et lire John Milton avant de mourir, le lire et le relire, de préférence à haute et intelligible voix, au sommet d’un pic escarpé, par exemple, ou bien au fond de quelque abîme dans lequel on aura peut-être l’heur de croiser Satan, véritable Héros de ce vaste poème biblique en douze chants, ange déchu, révolté contre l’Éternel et entraînant dans sa chute un bon tiers de ses collègues plus ou moins intéressés à la perte de l’homme, ce chouchou. Et si l’on n’ose encore aborder de front un texte vénérable qui inspira toute la génération romantique, peut-être pourra-t-on commencer par cette adaptation dessinée, fruit de plusieurs années du travail acharné de l’illustrateur espagnol Pablo Auladell, entreprise très exactement prométhéenne, plusieurs fois abandonnée puis reprise, jusqu’à obtention du chef d’œuvre que nous offrent aujourd’hui Actes sud et L’an 2. Chef d’œuvre, en effet, car il est bien certain que l’ouvrage fera date, tant de beauté pure ne pouvant être contenue dans ces quelques 300 pages sans se répandre un peu dans le monde et l’illuminer de ses lueurs sulfureuses, portant très haut le texte de Milton (version française de Chateaubriand) sur le tapis paradoxalement chatoyant de ses gris charbonneux, de ses bistres saturniens et de ses verts malades. Au rythme presque déclamatoire d’un découpage au classicisme assumé, dans un style graphique aussi tourmenté que somptueux, où le jeune Picasso le dispute en influence aux Italiens de la Renaissance,  Pablo Auladell – à l’image de quelque démiurge luciférien, lui insuffle une vie nouvelle et le magnifie sous la forme d’un album qui n’oublie cependant jamais d’être une bande dessinée, une vraie, quoi qu’en puissent dire les quelques survivants parmi les snobs et les contempteurs du 9e art qui prétendent s’en chercher un 10e dans un soi-disant « roman graphique ».

vendredi 30 octobre 2015

Capitaine Trèfle




















Capitaine Trèfle / Hausman et Dubois. – Dupuis, 2015.

Pour avoir sauvé un lutin de pirates sanguinaires, le vaillant capitaine Trèfle n’hésitera pas un instant à passer dans l’autre monde pour secourir le Petit Peuple asservi par des mercantis, quitte à faire alliance avec le Hollandais Volant lui-même – et sa fille si charmante aux éternels dix-sept ans…
Du temps que les éditeurs jeunesse ne renâclaient pas sur l’imparfait du subjonctif, un Pierre Dubois pouvait encore se permettre de ces livres de haute graisse, richement emplumés de beaux vocables rares et de patafiolantes tournures, toutes voiles gonflées du grand vent d’une syntaxe aventureuse et savoureuse, et comme jaillie de l’un de ces grimoires dont l’elficologue bien connu fait son ordinaire d’expert en farfadets. Grand invocateur de lutins, de poulpiquets, de dracs et de tarasques, Pierre Dubois n’a pas son pareil pour convoquer sous vos yeux les innombrables créatures qui hantent les vastes greniers de la culture populaire. Ou plutôt, s’il a bien son pareil, il n’en a qu’un, et c’est René Hausman, autre Ardennais, autre vieil ogre débonnaire et compère de toujours puisque, au tournant des années 80, c’était déjà lui qui illustrait pour L’ami de poche (Casterman) les aventures de ce Capitaine Trèfle que les deux magiciens revisitent aujourd’hui sous forme de bande dessinée. De même que l’on imagine mal Jules Verne sans Riou et Bennett, on ne saurait envisager Dubois qu’enluminé de couleurs sourdes par les aquarelles hirsutes et boisées de son compaing en rêveries et bières d’abbaye. René Hausman, dont le talent unique fut récemment célébré par une très belle monographie[1], a une manière de trousser le korrigan qui – pour une fois – ne doit rien au grand ancêtre Arthur Rackham, mais tout à l’Ardenne, ses forêts, ses feux automnaux et ses sentiers, qu’il ne perd jamais tout à fait de vue, même quand il s’agit de prendre la mer. Si l’on a pu préférer, autrefois, les fastes un peu moins émaciés du Crépuscule des elfes et de La forteresse de pierre, on ne boudera cependant pas cette œuvre hivernale de vieux sangliers dont bien des marcassins devraient envier la jeunesse de cœur.


[1] Nathalie Troquette René Hausman : mémoires d’un pinceau. – Le Lombard, 2012.


mardi 1 septembre 2015

Ulysse : les chants du retour




















Ulysse : les chants du retour / Jean Harambat. – Actes sud, 2014

Avez-vous déjà pleuré en lisant L’Odyssée ? Non ? L’avez-vous lue, au moins ? Quant à moi, je l’ai lue mais j’avoue qu’il m’aura fallu attendre cette adaptation pour verser une larme sur le destin du fils de Laërte et d’Anticlée. Vous me connaissez, je suis pourtant un dur à cuire, mais Jean Harambat également, dont le talent tout à fait singulier parviendrait même à vous faire aimer le rugby, si jamais l’on pouvait comprendre quelque chose au rugby (En même temps que la jeunesse, Actes sud, 2011). Aussi joue-t-il sur du velours en adaptant seulement les derniers chants de L’Odyssée, ceux du retour à Ithaque, les plus émouvants, les plus humains, où le héros légendaire se fait homme et n’a plus affaire qu’à ses propres démons en place de sirènes, de cyclopes et de sorcières. Car ce retour, après vingt ans d’absence, n’a rien d’évident : Ulysse a vieilli, il a changé et doit reconquérir son trône et son épouse, assiégés par une meute de prétendants voraces. Une fois de plus, il lui faudra ruser, revêtir les loques d’un mendiant, passer inaperçu et ne se faire reconnaître que de quelques fidèles, au premier rang desquels Argos, son vieux chien, qui n’attendait pour mourir que le retour de son maître (c’est là que j’ai pleuré). Bien sûr, on connaît la fin, le concours de tir à l’arc et le massacre des prétendants, la preuve exigée par la reine Pénélope… mais c’est une nouvelle lecture qu’en donne Jean Harambat, comme une vivante leçon dessinée – sans un trait de trop et dans une gamme sobrement aquarellée – éclairée par les commentaires de Jean-Pierre Vernant (qui fut l’un des plus grands spécialistes mondiaux de la pensée grecque) de Jacqueline de Romilly et de bien d’autres acteurs, inattendus parfois, comme un signe supplémentaire de l’universalité d’un texte fondateur de toute notre culture. Une culture de nos jours bien mise à mal, puisque le livre s’achève sur la fermeture de l’unique bibliothèque d’Ithaque, faute de lecteurs. Après tout, ce jour viendra peut-être pour nous aussi : que nous restera-t-il alors, sinon nos yeux pour pleurer sur de beaux livres tout gondolés ?

jeudi 13 août 2015

J'ai vu passer le bobsleigh de nuit





















J’ai vu passer le bobsleigh de nuit / Gébé. – Les cahiers dessinés, 2014.

Gébé est mort en 2004. Dix ans plus tard, on ne s’en est pas encore remis, au point qu’il faille de temps en temps rééditer ses livres, tout simplement parce qu’on n’a pas trouvé mieux. Qui, mieux que lui, aura jamais su questionner les évidences, même les mieux ancrées, bousculer les certitudes et les ça va de soi pour les envoyer bouler dans l’escalier ? Qui aura jamais eu comme lui l’art, non pas de la dérision (d’autres font ça très bien) mais du simple pas de côté, celui qui fait considérer autrement les gens et les choses ? Pour être entré à Hara Kiri en 1961, dès les débuts du journal, son humour ne fut jamais ni si bête, ni si méchant, mais profondément différent, indéfinissable, comme un art de pousser les situations dans leur dernier retranchement, jusqu’à l’absurde. On n’est jamais, avec lui, dans le registre du gag : ses histoires n’ont pas de chute, elles s’arrêtent, simplement, quand il a développé son idée, comme une plante cesse de grandir. Il y a du bricoleur, chez Gébé, une manière ingénieuse et empirique d’envisager le monde et la vie qui fait de lui le dessinateur le plus aristocratiquement prolétaire de la bande dessinée, au sens où l’on parlait autrefois d’une aristocratie du travail. On l’imagine aimant les constructions, les machines et les machins, tous ces trucs et ces bidules qui traînent au fond des remises et des tiroirs, parce qu’on ne sait jamais, ça peut servir un jour. C’était peut-être le destin des pages recueillies dans ce volume, qui semblent de provenances et d’époques assez diverses (les références ne sont pas données, c’est le seul reproche que l’on fera à cette édition pour le reste impeccable, comme toujours avec Les Cahiers dessinés). Elles n’en sont pas moins précieuses à tout un tas de titres, qui montrent Gébé au sommet de son art, dans ce registre qui lui est propre, à la fois poétique et politique au sens le plus noble du terme, où l’on s’en va faire un tour avec le bobsleigh de nuit en attendant de grandir et d’oublier, où l’on téléphone au fond d’une théière, où l’on est filmé pendant les quarante premières années de sa vie pour passer les quarante suivantes à regarder le film, où l’âme, désormais, doit s’abaisser à renouer les lacets.
Je ne sais pas où traîne à présent celle de Georges Blondeau. Peut-être s’est-elle changée en comète – qui sait ? et ensemence-t-elle à présent des planètes comme lui-même sut si bien ensemencer la pulpe de bois. Celui dont on fait les rêves, évidemment.

mercredi 12 août 2015

Chapungo




















Chapungo / Sergio Toppi. – Mosquito, 2014

Du costard à la Vespa, du design industriel à Gina Lollobrigida, l’élégance, c'est bien connu, est italienne. Cela fut tout aussi vrai pour la bande dessinée, du moins jusqu’à ce qu’une bonne partie de la culture péninsulaire finisse noyée dans l’eau de vaisselle de la berlusconnerie télévisuelle. Durant les années 60 et 70, en tout cas, les fumetti surent tenir leur rang sur une scène européenne d’une richesse elle-même exceptionnelle. Moins connu qu’Hugo Pratt ou Guido Crepax, Sergio Toppi (1932-2012) fut l’un de ces maîtres de la plume, aux côtés de quelques autres, aujourd’hui bien trop négligés, comme Dino Battaglia, Attilio Micheluzzi ou Guido Buzzelli. Depuis déjà près de vingt ans, Michel Jans et les éditions Mosquito s’acharnent à défendre et faire revivre l’œuvre du maestro, dont le caractère fragmentaire et sa dispersion dans de multiples revues ne lui permirent jamais vraiment d’accéder à une reconnaissance à sa mesure. Il n’est pourtant que de jeter un simple coup d’œil sur l’une ou l’autre de ces pages somptueuses pour comprendre à qui l’on a affaire : Sergio Toppi compose ses planches comme une véritable partition, où le blanc du papier tient un rôle au moins aussi important qu’un noir décliné sous toutes ses formes, de l’aplat le plus large aux hachures les plus enchevêtrées. Aux limites, parfois, de la stylisation décorative, Toppi joue en virtuose des multiples potentialités de l’encre et du trait, de frottis en griffures et d’entrelacs en saturations, d’où le dessin émerge parfois comme en réserve, dans un équilibre constamment maintenu d’ombre et de lumière. Si l’on est ici, en effet, assez loin de la ligne claire et du fameux « gaufrier » franco-belge, on s’en éloigne encore au gré de scénarios qui puisent à tous les registres de l’aventure et de l’exotisme selon Saint Stevenson. Mais à la différence d’un Hugo Pratt, par exemple, Sergio Toppi se veut plutôt nouvelliste que romancier : conteur émérite, il privilégie les formes courtes, denses, délestées de toute digression. Ses histoires, qui excèdent rarement la vingtaine de pages, revêtent le plus souvent la forme de l’apologue, où le destin se charge avec ironie de calmer les ardeurs de personnages égarés par leur bêtise ou la passion et où la notion même de héros – si chère à la bédé traditionnelle, perd son sens aussi vite que ceux de Toppi perdent la tête. Souhaitons garder la nôtre assez longtemps pour aller au bout de ce très beau, très indispensable et malheureusement trop discret travail de réédition.

Pour prolonger la lecture :

Afficher l'image d'origineToppi : une monographie. - Mosquito, 2007.

Une monographie très illustrée, articulée autour des entretiens accordés par le Maître à Michel Jans et Fabrizio Lo Bianco, dans lesquels il se révèle d'une assez belle modestie eu égard à la qualité de son œuvre. Suivis d'essais qui font parfois la part (trop ?) belle à la psychanalyse. Celle, notamment, du Collectionneur, unique personnage récurrent de Toppi.





Afficher l'image d'origineToppi : trait pour trait : croquis, esquisses & eaux-fortes. - Mosquito, 2015.
Un recueil qui, comme son titre l'indique, fait quant à lui la part belle au dessin dans ses premiers linéaments, où la main se donne libre cours et domine à l'évidence dans une production qui, pour être spontanée, n'oublie jamais d'être élégante. Un indispensable et très joli complément à la monographie précitée, malheureusement encombré de commentaires pour le moins inutiles et pesants.

mardi 4 août 2015

La poursuite




















La poursuite [contre-sens] / William Henne. – La 5e couche, 2014

Un homme se voit délivrer une licence de suicide, à consommer dans la semaine. Dilemme : il ne veut plus mourir. Un autre homme, porteur d’une licence de meurtre, en décidera pour lui.
S’il y a bien évidemment quelque chose de Kafka dans l’absurdité bureaucratique qui traverse cette histoire dominée par la présence écrasante du Palais de justice de Bruxelles, c’est plutôt dans les nouvelles de Borges, Cortazar ou Buzzati qu’il faut en chercher la véritable et labyrinthique inspiration. A la faveur d’une narration inquiète et sans cesse reprise au gré d’une temporalité éclatée (deux trames alternées qui finissent par se rejoindre), William Henne boucle la boucle en forme de corde de pendu, de manière aussi imparable que l’aurait fait l’un de ses maîtres en vertige, au nombre desquels il faut bien sûr ajouter le grand Winsor McCay, pour une mise en page ouvertement référentielle dans sa quasi-totalité. On en déduira aisément que William Henne n’est pas la moitié d’un âne et qu’il a beaucoup lu, mais pas seulement : on dira aussi qu’il est exemplaire de cette nouvelle génération d’auteurs de bande dessinée qui, au sein de divers collectifs (Amok, Fréon, La 5ème couche…), s’efforcent depuis une vingtaine d’années de renouer avec une littérature exigeante, aux limites de l’expérimentation, sans toutefois rien renier des spécificités de leur médium. Si, parfois, le résultat peut sembler un rien abscons ou même assez vain, il n’en est heureusement rien ici, où la recherche formelle ne perd jamais de vue la lisibilité du récit, pour donner finalement lieu au même genre d’innocent plaisir contemplatif que connaît tout amateur d’icosaèdres.

mercredi 1 juillet 2015

Jardins des vagabondes




















Jardins des vagabondes / Vincent Gravé. – Cambourakis, 2014.


Depuis une trentaine d’années, le jardinier-paysagiste Gilles Clément révolutionne sa discipline à travers les notions de jardin en mouvement et de tiers-paysage, privilégiant une approche fondamentalement écologique qui le mène à une réévaluation de la « friche » comme réservoir primordial de biodiversité. Au carrefour de l’art, de la poésie, des sciences naturelles et de la politique, il ouvrait ainsi la voie à de nombreuses expériences transdisciplinaires, souvent financées par la commande publique, où ses théories se trouvent mises en pratique in situ. Vincent Gravé, dessinateur tout-terrain et jardinier amateur, a voulu en savoir plus. Empoignant crayons et carnet de croquis, il s’en est allé à la rencontre de quelques-uns de ces jardins, en compagnie chaque fois d’un médiateur pour le moins inattendu : ainsi un trader de la Société Générale ( !) lui fait-il les honneurs des jardins de La Défense, un alchimiste ( !!!) de celui du parc André Citroën, un Chinois ( ?) des jardins du Musée des Arts Premiers et un chef jardinier (ouf) de l’étonnante île Derborence, à Lille, à-pic de 7 m, inaccessible au public où, depuis 1990, la végétation s’épanouit dans une indiscipline toujours scandaleuse aux yeux de quelques adeptes du « béton vert ». Prétexte à une réflexion plus globale sur la notion même de jardin, le parcours culmine par une visite de la Vallée, en Creuse, chez Gilles Clément, domaine matriciel et terrain d’expérimentation amoureusement entretenu par le Maître en personne. Un « maître » au discours d’une clarté lumineuse et d’une simplicité à toute épreuve, à l’image d’un dessinateur attachant, qui se croque lui-même en modeste matou aux yeux ronds, candide ébahi amoureux des potagers et d’une nature qui, rappelons-le, commence tout de même à méchamment partir en sucette. Jardiniers visionnaires ou pas.

mardi 30 juin 2015

Bosc : de humour à l'encre noire




















Bosc : de l'humour à l'encre noire. - Musées de la ville de Strasbourg, 2014.

L'exposition Bosc du musée Tomi Ungerer est terminée, vous ne la verrez donc pas de vos yeux, lesquels ne vous serviront plus qu'à pleurer puis, ayant séché vos larmes, à consulter le catalogue sans avoir à vous charger l'estomac de chou aigre.
Né en 1924, Bosc traînait derrière lui un sérieux syndrome post-traumatique consécutif à son engagement comme radio-opérateur en Indochine. Autant dire que la chose militaire lui resta toujours en travers de la gorge : il en fit son cheval de bataille, si l'on peut dire, et peupla ses dessins de généraux à képis et médailles, comme autant de symboles d'une humanité comblée, enfin parvenue au faîte de la connerie moutonnière à laquelle elle aspire. Et comme la connerie, par définition, n'a pas d'âge, l’œuvre de Bosc n'a pris que les seules rides nécessaires, celles qui plissent au coin des yeux qui ont trop ri ou trop pleuré. Le reste est comme neuf, à l'image de toute cette génération des Trente glorieuses qui, sous influence américaine, renouvela de fond en comble le dessin d'humour en France et reste toujours d'une belle actualité. Tout comme Chaval, Sempé, Siné ou bien encore André François, Bosc a retenu la leçon du grand Saül Steinberg et des cartoonists du New Yorker, dont la ligne épurée savait faire fi des détails et, loin de tout pittoresque, aller à l'essentiel qui, comme chacun sait, s'enracine dans l'universel. Comme le soulignait Alexandre Vialatte dans l'une de ses chroniques de La Montagne ici reproduite, l'universel, chez Bosc, prend la forme d'un nez. Un nez démesuré, suffisamment large pour accueillir toute la vacuité d'une existence dont Jean-Maurice Bosc choisit de se moucher le 3 mai 1973, cinq ans après son ami Chaval, manière de confirmer que les plus grands humoristes ne font pas forcément les meilleurs boute-en-train. 

A noter que le catalogue s'accompagne d'un dvd contenant le Voyage en Boscavie, court-métrage de Claude Choublier et Jean Vautrin, d'après les dessins de Bosc, prix Emile Cohl 1958.

lundi 29 juin 2015

Juliette en juillet


















Joko Juliette en juillet. - The hoochie coochie, 2014


En vacances pour tout l’été chez sa tante Helena, la jeune et naïve Juliette se trouve confrontée à bien des mystères… Quel est cet étrange attelage tracté par deux jeunes femmes nues qui hante le parc en pleine nuit ? Et Belok, le régisseur de l’inquiétant comte Mika, a-t-il toujours eu ces traits bestiaux ? Quelle est cette énorme créature aquatique que l’on semble nourrir exclusivement de concombres ? Juliette se lance sur la piste, au prix de bien des malheurs et de dangers qui seront autant d’occasions de mettre en valeur une plastique modelée dans la crème au beurre. On l’aura deviné, nous sommes ici au royaume souterrain du bondage, sous-genre relevant d’un SM de bon aloi mâtiné de fétichisme, à la croisée du roman gothique et de la bibliothèque rose, cette puissante machine à fantasmes dont, tous autant que nous sommes, nous sûmes faire si bon usage en notre fiévreuse adolescence. Ce n’est peut-être d’ailleurs pas pour rien si le trait de Joko – vieux routier de l’underground à la française – évoque bien plus celui d’un Glen Baxter que celui d’Eric Stanton ou de John Willie, maîtres du genre auxquels il rend par ailleurs un évident hommage : c’est qu’il partage avec lui ce goût certain du détournement appliqué à l’imagerie du roman pour la jeunesse, cet indispensable ingrédient de toute bonne éducation à l’anglaise, au même titre que le martinet, la cravache et le chat à neuf queues. Seulement, là où l’anglais en privilégie l’absurdité sous-jacente, Joko en dégage quant à lui toute la charge érotique, dans un récit dessiné d’un classicisme presque intemporel, où l’on aurait tort, toutefois, de ne voir qu’une entreprise de perversion : si la loi du genre implique bien entendu un double discours, où l’image complète avec délices ce que l’héroïne ingénue s’obstine à ne pas comprendre, cela n’entame en rien l’innocence fondamentale d’un scénario dont la volontaire ineptie fait elle-même tout le sel, en deçà de tout l’esprit de sérieux dont la littérature « érotique » entend bien trop souvent se prévaloir et qui la rend si fatigante. Quand bien même on se gardera de la mettre entre toutes les mains (les miennes s’avérant déjà bien assez moites) cette Juliette en juillet prolonge bien plus notre enfance qu’elle ne la démoralise. On ne saurait en dire autant de Justin Bieber.

jeudi 18 juin 2015

Rapport visuel sur la ville de Buenos Aires et ses environs




















Carlos Nine Rapport visuel sur la ville de Buenos Aires et ses environs. - Les Rêveurs, 2014.

S’il n’a pas encore laissé de traces indélébiles dans les draps d’un blanc parfois douteux de la bande dessinée, Carlos Nine n’en est pas moins l’un des plus fantastiques et faunesques illustrateurs qui fut jamais couché sur le papier du même nom. Du faune, en effet, il a bien la joyeuse concupiscence, l’oreille en pointe et musicale, cette agilité surprenante que l’on réservait au cabri et, surtout, cette causticité dionysiaque qui fait du moindre de ses dessins une comédie d’Aristophane où, sur la triple piste d’un cirque crépusculaire, bourgeonne et se mêle une foule improbable de canards vicieux, de beautés fatales et de magiciens caoutchouteux. On ne le trouvera cependant point gambadant sur les pentes du mont Olympe, mais bien plus sûrement dans quelque sombre ruelle de Buenos Aires, sa ville natale, mythique au moins autant que réelle, cosmopolite et absorbante, dont il dresse ici un portrait légendaire et fantasmé. Porteño dans l’âme, cette même âme glissante qui inventa le tango, Carlos Nine prend le prétexte d’un recueil d’illustrations disparates pour lancer autant de micro-fictions anecdotiques et farfelues, soigneusement référencées et réparties entre légendes urbaines, rumeurs, mythes et faits avérés. Au fil de vignettes d’une charmante componction pince-sans-rire, l’on passera ainsi du fameux Babine du Río de la Plata, canidé doué d’une étonnante faculté d’introspection, au premier Symposium de langage ordurier de 1936, « présidé par une image de Rita, la géniale insulteuse du quartier de Mataderos, et son putain de chien », sans négliger, bien entendu, les terribles contes de la « Grand-mère sinistre » destinés à inculquer un peu de réalisme aux enfants… On l’aura compris, Carlos Nine, reprenant la veine de son précédent Prints of the West (Rackham, 2004), s’inscrit directement dans la filiation rêveuse et fabulatrice d’un Marcel Schwob, dont les Vies imaginaires inspirèrent ses compatriotes Jorge Luis Borges (Histoire de l’infamie / Histoire de l’éternité) ou Juan Rodolfo Wilcock (Le stéréoscope des solitaires), selon une saine tradition littéraire dont on ne trouvera guère l’équivalent en bande dessinée, sinon dans les dérives géniales d’un Ben Katchor ou d’un José Carlos Fernandes, dont il faudra bien que l’on reparle un jour ou l’autre…