mercredi 1 juin 2016

La guerre des boutons





















La guerre des boutons / Bruno Heitz, d’après Louis Pergaud. – Le Genévrier, 2015.

Tout le monde connaît La guerre des boutons, classique indémodable de la littérature stratégique à l’usage de la jeunesse qui, dans une France rurale d’avant les monuments aux morts, voit s’affronter deux bandes de gosses à grands coups de lance-pierre et de torgnoles. Depuis 2010, l’entrée dans le domaine public du roman de Louis Pergaud n’a évidemment pas manqué de susciter une salve de nouvelles adaptations plus ou moins opportunes dont pas une seule, au cinéma comme en bande dessinée, ne sera cependant parvenue à éclipser la plus connue, réalisée par Yves Robert en 1962. A la fois populaire et bon enfant, celle-ci ne renvoyait cependant qu’une image assez édulcorée de la véritable violence qui traverse le roman, violence sans doute vécue comme bénigne à l’époque mais dont la moindre des multiples roustes paternelles suffirait aujourd’hui à déclencher l’intervention toutes sirènes hurlantes des services de protection de l’enfance. Il appartenait donc à Bruno Heitz de restituer, au plus près de la lettre et de l’esprit, un récit qui, décidément, semblait n’attendre que lui. Qui d’autre, en effet, depuis Benjamin Rabier, aura eu dans le monde des littératures graphiques une telle intelligence de la campagne, un aussi réel talent d’observateur, un style, enfin, aussi bien accordé à la verve rabelaisienne de Pergaud ? Des 9 volumes de son Privé à la cambrousse au Roman de Renart, de ses innombrables histoires de loups aux agrestes aventures de Louisette la taupe, Bruno Heitz a accumulé sur son CV suffisamment de petits coins de verdure pour faire de lui l’un des très rares ayants-droit légitimes d’un romancier qui, quelles que soient les probables réticences du hussard noir qu’il fut à l’encontre des « illustrés », se serait certainement reconnu mieux que partout ailleurs dans cette grosse centaine de pages d’un noir et blanc sans chichis. Rarement dessin, en effet, se sera constitué avec un tel naturel en une véritable écriture, à la fois fluide et précise, capable d’évoquer en quelques traits l’atmosphère d’un lieu, d’une époque, d’un milieu, là où la majorité des soutiers qui font l’ordinaire de la bédé s’épuisent en un « réalisme » vulgaire et parfaitement calcifié à force de détails inutiles. Une écriture, surtout, qui se souvient de ce qu’elle doit au peuple et à l’enfance et ne renie jamais sa famille, celle-là même qui vit naître François Rabelais et Georges Brassens, Etienne Jodelle et Louis Forton, Michel Audiard et René Fallet, La Fontaine et San Antonio, tous francs-rimailleurs et conteurs impénitents dont on aimerait tirer le portrait à l’ancienne, avec voile noir, éclair de magnésium et petit oiseau qui va sortir. Gageons que Bruno Heitz y figurerait en bonne place, l’œil malicieux comme il sait faire, bras-dessus-bras-dessous avec le cousin Pergaud, parmi la vaste et joyeuse ribambelle de tous ceux qui, au fil des siècles, n’auront cessé de cultiver avec amour la belle jeunesse de notre langue.

Pour aller plus loin :

Kaboom n°6, juillet 2014.
Contient un rare et passionnant entretien avec Bruno Heitz.











S'il n'avait jusqu'ici donné lieu à rien de bien brillant en matière de bande dessinée, le roman de Louis Pergaud a souvent et heureusement tenté les illustrateurs, et notamment :

Claude Lapointe (Gallimard, 1977)
Acteur fondamental de la rénovation de l'illustration jeunesse dans les années 70, exigeant et toujours parfaitement lisible, Claude Lapointe propose ici une lecture très fine et fidèle du texte de Pergaud, dans un esprit très proche de la bande dessinée.






Florence Cestac (Gallimard : Futuropolis, 1990)
Dans l'esprit "gros nez" propre à la dessinatrice, co-fondatrice des éditions Futuropolis, une illustration qui, tout en collant fidèlement au texte, le décale vers une bouffonnerie que n'avait peut-être pas prévu Pergaud...







Georges Beuville (Club du libraire, 1959)
Très certainement la plus belle et la plus juste illustration du roman de Pergaud, par l'un des plus grands illustrateurs français du 20e siècle, dont le moindre trait de plume contient plus de vie que l'"oeuvre" entière d'un quelconque Benjamin Lacombe...








jeudi 19 mai 2016

Gardien de camp




















Gardien de camp / Dantsig Baldaev. – Editions des Syrtes, 2013

Si la Russie n’a jamais eu de véritable tradition s’agissant de bande dessinée, elle bénéficie en revanche d’une solide expérience en matière d’horreur, de brutalité et de violence. En témoigne une fois de plus ce document unique, à la fois singulier et terrible, qui, peut-être pour la première fois, met sous nos yeux la réalité de ce que fut le Goulag, dont il ne subsiste que de très rares images d’époque. Né en 1925 et mort en 2005, le Bouriate Dantsig Baldaev a fait toute sa carrière comme gardien de prison dans l’administration pénitentiaire soviétique, de la fin de la période stalinienne à l’explosion de l’URSS. Fort d’une vocation contrariée de peintre et de dessinateur, il commence très tôt à s’intéresser aux tatouages des détenus de droit commun, dont il entreprend de dresser le relevé systématique et la classification à des fins didactiques, le tatouage étant en Russie une pratique fortement codifiée et hiérarchisée, en fonction de chaque catégorie de criminels. Rapidement et, cette fois, à titre privé, il réalise également une série de dessins stupéfiants décrivant en détail les tortures et les pratiques répressives en usage à l’intérieur des camps. Assortis d’un commentaire et réunis sous forme d’album, ces dessins furent ensuite offerts à la fin de sa vie par l’auteur à l’ethnologue venu le consulter sur ses dessins de tatouages. Présentées en fac-similé dans leur version originale et dans leur version traduite, ces planches constituent un témoignage d’autant plus hallucinant qu’il est impossible d’y faire la part de la dénonciation, celle de l’exorcisme personnel et celle de l’album-souvenir. En tant que gardien, même s’il ne l’a jamais avoué, Baldaev a  très certainement pris part à certaines des atrocités qu’il décrit et rien ne laisse vraiment penser qu’il le regrette. La composante sexuelle, en particulier, rarement abordée par les « auteurs du goulag » est ici fortement mise en avant, dans une mise en page où l’horreur côtoie le kitsch presque fétichiste des emblèmes et des slogans soviétiques dont l’auteur, patiemment, décore ses planches à la façon d’une version scrapbook de l’Enfer de Dante. Impeccablement éditée par les Editions des Syrtes et resituée dans son contexte par les commentaires éclairants et précis des chercheuses Elisabeth Anstett et Luba Jurgenson, cette œuvre singulière, aux frontières de l’art brut et de la tradition populaire du loubok, si elle n’atteint évidemment pas à la tragique ironie des terribles Récits de la Kolyma de Varlam Chalamov, aura néanmoins désormais toute sa place dans le corpus malheureusement toujours bien fourni de la littérature concentrationnaire.

Pour prolonger la lecture :

Varlam Chalamov Récits de la Kolyma. - Verdier, 2003.
Le classique du goulag et l'un des sommets de la littérature russe moderne, publié pour la première fois en français dans sa version intégrale. Emprisonné de 1929 à 1932 puis de 1937 à 1951, Varlam Chalamov eut amplement l'occasion d'explorer de l'intérieur le système pénitentiaire stalinien dans ses aspects les moins riants. Il en rapporta une somme de récits aussi terribles que teintés de cette ironie sombre qui n'appartient qu'à l'âme russe quand on la passe au laminoir.




Alexandre Soljénitsyne L'archipel du Goulag. - Seuil, 1974-1976. - 3 vol.
Conçu à partir de 227 témoignages de prisonniers et de l'expérience personnelle de l'auteur et longtemps diffusé en samizdat, l'un des premiers livres à révéler ce que fut l'enfer du Goulag en Occident. Si la personnalité controversée de Soljénitsyne peut peut agacer parfois, son livre n'en reste pas moins un document remarquable et d'une importance primordiale pour la connaissance d'un système concentrationnaire souvent nié par les thuriféraires de l'Union soviétique.




Dantzig Baldaev Russian criminal tattoo encyclopaedia. - Fuel publishing, 2005-2008. - 3 vol.
Compilation exhaustive des relevés de tatouages criminels de Dantzig Baldaev, accompagnés de commentaires et de photographies. L’œuvre d'une vie et une somme indépassable sur un univers fascinant, où le hasard n'a pas beaucoup de place. Les tatouages d'un truand russe dévoilent mieux sa trajectoire que le plus fourni des dossiers judiciaires. Malheur à celui qui s'attribuerait un emblème auquel il n'a pas droit : l'univers de la pègre, particulièrement en captivité, à ses codes, ses règles et sa hiérarchie, dont une imagerie, sans cesse reprise en ses multiples variantes, rend compte de façon à la fois sauvage et très précise.

Jerome Charyn et François Boucq Little Tulip. - Le Lombard, 2014.
Né d'une évidente fascination pour les ouvrages précédents, un album où l'art du tatouage devient une véritable ascèse, à la limite du mysticisme et d'un fantastique dont Charyn ne se prive pas d'infuser l'histoire du jeune Pavel, maître tatoueur passé par la rude école du goulag, en butte à de très vilaines réminiscences d'un passé qui ne passe pas.






David Cronenberg Les promesses de l'ombre (2007)
Un polar ultra-violent, d'un réalisme aussi insoutenable que virtuose (la scène des bains turcs est d'ores et déjà un classique du genre), sur fond de mafia russe et - subséquemment - de tatouages, dans la droite ligne de la révélation des ouvrages de Dantzig Baldaev. Assurément l'un des sommets de l’œuvre de Cronenberg, avec un Viggo Mortensen au sommet de son art et Vincent Cassel en roue libre.




jeudi 7 avril 2016

La révolution Pilote




















La révolution Pilote, 1968-1972 / Aeschimann et Nicoby. – Dargaud, 2015.

Il y a quelque temps, Nicoby se faisait déjà une belle peur en arpentant la jungle guyanaise sur un scénario de Joub (Manuel de la jungle, Dupuis, 2015). C’est une autre sorte de forêt primaire – et autrement périlleuse – qu’il explore aujourd’hui en compagnie du journaliste Eric Aeschimann, puisqu’il s’agit de rien moins que d’aller à la rencontre d’une poignée des plus redoutables dinosaures de la BD francophone pour les interroger sur la séance mémorable qui fit brusquement de Pilote le meilleur magazine du monde. Nous sommes en 1968, l’ambiance est à la révolution y compris dans le petit artisanat de la plume à dessin. Quelques dessinateurs provoquent une réunion dans un bistrot, à laquelle est « convié » le plus fameux d’entre eux, scénariste d’Astérix et rédacteur en chef du journal Pilote. René Goscinny s’y rend sans méfiance, pour se voir aussitôt accabler par toute la fleur de la profession, sans avoir l’occasion ni la moindre chance de se défendre. Il ne s’en remettra jamais tout à fait. Renonçant cependant à démissionner, il rebondit en faisant de Pilote le journal dont il rêvait depuis des années, sous l’inspiration du Mad de Harvey Kutzmann, qu’il avait bien connu dans sa jeunesse new-yorkaise. Pendant quatre ans, Pilote devient ainsi LE laboratoire de la bande dessinée satirique et d’actualités, tout en continuant d’accueillir les innovations les plus folles sur le plan graphique. Toutes les grandes « stars » de la BD des années 70 passeront ainsi par Pilote et donneront le meilleur d’eux-mêmes sous l’impulsion de l’un des rédac-chefs les plus authentiquement novateurs de toute l’histoire de la bande dessinée. Tous, pourtant, de Gotlib à Bretécher en passant par Fred, Druillet, Mandryka et Giraud (bon, de façon posthume, en ce qui le concerne), tous avouent à leur manière que quelque chose s’était cassé lors de cette fameuse « réunion », qui portait en germe l’éclatement qui n’aurait véritablement lieu que quatre ans plus tard, lorsque les dessinateurs de Pilote essaimeront pour créer leurs propres journaux : L’écho des savanes (Mandryka, Bretécher, Gotlib), suivi de Métal hurlant (Giraud, Druillet, Dionnet) et Fluide Glacial (Gotlib). Hypersensible, René Goscinny ne cessera d’y voir une trahison de leur part et mourra, en 1977, sans jamais s’être réconcilié avec une profession qui l’avait profondément déçu et blessé. La plupart, toutes passions retombées, le regrettent encore et ne se font pas faute de l’avouer à ces deux jeunots maladroits et vaguement exaltés venus secouer une vieille histoire qui, pour avoir été racontée cent fois, ne l’avait jamais été en bande dessinée, ni avec tant de drôlerie teintée d’émotion (ou d’émotion teintée de drôlerie, je sais jamais…)

Pour prolonger la lecture :

Guy Vidal, dir. Pilote raconté par ceux qui l'ont fait : le livre d'or du journal Pilote. - Dargaud, 1980.

Évocation à la fois un rien foutraque foutraque et bon enfant de l'histoire du journal, de ses débuts somme toute assez banals à sa fin quasi consommée à la sortie du livre. Les uns et les autres interviennent tour à tour comme dans un documentaire télé, sous la houlette bienveillante du regretté Guy Vidal, successeur de l'encore plus regretté René Goscinny.

jeudi 24 mars 2016

Fifi Brindacier




















Fifi s’installe  / Astrid Lindgren et Ingrid Vang Nyman. – Hachette, 2015
Fifi arrange tout / Astrid Lindgren et Ingrid Vang Nyman. – Hachette, 2015
Fifi ne veut pas grandir / Astrid Lindgren et Ingrid Vang Nyman. – Hachette, 2015

Louise Michel peut aller se rhabiller, la seule vraie Reine de l’Anarchie, c’est Fifi Brindacier. Si quelqu’un incarna jamais l’idée de liberté absolue, c’est bien la petite fille à nattes rousses imaginée dans les années 40 par la suédoise Astrid Lindgren et devenue depuis mondialement célèbre, au point qu’on en oublierait presque la charge d’irrévérence dont elle était et reste porteuse : son marin de père parti courir les mers du Sud, Fifi vit seule dans une vieille baraque délabrée, nantie d’un caractère pour le moins fantasque, d’une bonne provision de pièces d’or, d’un cœur du même métal, douée d’une force peu commune et ne craignant ni dieu ni diable, ni gendarmes ni malandrins, ni fractures ni dames patronnesses. Personnage de roman, Fifi eut cependant tout de suite un visage, sous la plume extrêmement affûtée de l’illustratrice Ingrid Vang Nyman, dont la collaboration avec Astrid Lindgren se prolongea tout au long des années 50 à travers une série de bandes dessinées qu’Hachette, que l’on a connu moins bien inspiré, réédite aujourd’hui en trois volumes aux couleurs aussi vives que leur héroïne. Serait-ce grâce à sa pilule pour ne pas grandir ? Sans botox et sans le moindre lifting, notre septuagénaire n’a pas pris une ride et, pour ce qui est de l’énergie, rendrait des points à Tom-Tom et Nana. Contre lesquels on ne l’échangerait cependant pour rien au monde…

lundi 21 mars 2016

Simon du fleuve.1





















Intégrale Simon du Fleuve. 1 / Auclair. – Le Lombard, 2015

Que serions-nous devenus si, vers l’âge de 10 ans, nous n’avions lu Simon du Fleuve ? Aurions-nous politiquement si bien tourné si Greg, qui fut à Tintin ce que Goscinny fut à Pilote et Delporte à Spirou, n’avait eu le nez de publier cette série dont on se demande aujourd’hui quelle place elle pourrait encore trouver dans une presse jeunesse en voie d’infantilisation croissante ? Car, c’est peut-être difficile à croire, Simon du Fleuve et sa virilité moustachue dopée aux grands espaces post-apocalyptiques eurent un jour toute leur place aux côtés de Cubitus et de Robin Dubois dans un magazine qui ne ressemblait pas encore à un paquet de corn-flakes et qui ne craignait pas de faire siffler aux oreilles de ses jeunes lecteurs le grand vent de l’aventure sans demander au préalable l’autorisation des parents. Certes, le contexte s’y prêtait : celui de ce début des années 70, période intense qui, suivant immédiatement mai 1968, vit s’épanouir luttes et utopies de toutes sortes, de la Gauche prolétarienne aux premières grandes bagarres écologistes, du retour à la terre à la bataille du Larzac. Venu tard à la bande dessinée, et presque par défaut, Claude Auclair (1943-1990) n’a jamais caché ni son intention militante ni la valeur d’avertissement de son travail, placé d’emblée sous les auspices panthéistes d’un Jean Giono. Parrainage un rien risqué, d’ailleurs, et qui faillit bien lui coûter sa carrière, puisque les éditions Gallimard, pas encore convaincues par leur banquier de l’intérêt des petits mickeys, lurent bien moins La Ballade de Cheveu Rouge (son premier récit d’envergure et celui où apparaît pour la première fois le personnage de Simon) sous l’angle de l’hommage que sous celui du plagiat. L’affaire se solda par une interdiction qui fit de ce démarquage du Chant du monde l’un des grands albums maudits de la BD franco-belge, avant que cette intégrale ne vienne mettre fin à la légende en lui restituant sa juste place de simples prémices encore un peu naïves à une œuvre autrement conséquente. Car les choses sérieuses commencent véritablement avec Le Clan des Centaures et, surtout, avec Les Esclaves, sa suite immédiate, qui voit décrit par le menu, avec un réalisme implacable et jusqu’à la victoire totale, le combat mené par les pensionnaires d’un sinistre camp de travail contre leurs bourreaux, mercenaires à la solde de Ceux-des-Cités (dont il faudra cependant patienter jusqu’au tome 2 pour pleinement profiter des turpitudes).
En attendant, qu’il nous soit permis de saluer le beau travail éditorial de Patrick Gaumer et du Lombard qui, tout en réactivant nos rêveries préadolescentes, viennent justement remettre en lumière l’œuvre désormais classique d’un auteur bien trop tôt disparu et dont on n’a sans doute pas encore tout à fait mesuré l’influence, en matière d’encre de Chine comme en matière d’ultragauche.

lundi 14 mars 2016

Le Chevalier d'Eon




















Le Chevalier d’Eon / Agnès Maupré. – Ankama, 2014-2015

Après avoir donné une version féministe des Trois mousquetaires avec Milady de Winter (Ankama, 2010-2012), voici qu’Agnès Maupré, qui a de la suite dans les idées, se frotte à une autre grande figure de l’ambiguïté en la très intrigante personne du Chevalier d’Eon. Si, cette fois, le personnage est historique, on ne quitte cependant pas tout à fait le registre de la fiction tant la vie de Charles-Geneviève-Louis-Auguste-André-Timothée d'Éon de Beaumont confine au roman. Avocat au Parlement de Paris, aussi bon cavalier qu’escrimeur émérite, le jeune homme est très tôt distingué par le roi Louis XV, qui lui confie une mission d’ambassade secrète auprès de la Tsarine Elisabeth, réputée farouche ennemie des Français depuis certaine déconvenue galante. S’étant travesti en femme afin de l’approcher, le Chevalier y prend goût et, devenu membre (forcément) officieux du « Secret du Roi », cabinet noir en charge de la diplomatie parallèle du Royaume de France, il persiste à endosser, pour les besoins de la cause, les atours de la troublante Lia de Beaumont, concurremment à ses activités de diplomate dûment accrédité auprès de la cour d’Angleterre. Tombé en disgrâce à la mort de la Pompadour, en conflit ouvert avec son supérieur hiérarchique, qui tentera à plusieurs reprises de le faire assassiner, le Chevalier d’Eon devient alors un personnage public, dont on se moque et dont on met en doute la virilité au point de prendre des paris sur son sexe, suscitant une légende suffisamment tenace pour que Louis XVI, bien moins compréhensif que son père envers ce genre de fredaines, en vienne à lui ordonner de ne plus se vêtir que selon le sexe qu’on s’accorde alors à lui supposer. En souffrit-il ? En joua-t-il, au contraire, ou bien y vit-il le seul moyen de durer un peu dans sa misère ? Quoi qu’il en soit, il faudra dès lors attendre sa mort pour qu’un collège de médecins, examinant son corps, atteste qu’il était bien un homme et parfaitement conformé.
Si Agnès Maupré reste généralement fidèle à la trame historique, sa bande dessinée n’a rien d’un exposé à la manière de ce bon vieil Oncle Paul. Tout en respectant la chronologie, elle sait aussi s’en jouer pour composer un véritable récit, avec un sens aigu des dialogues et du scénario qui lui permet de s’emparer du personnage au point de le faire définitivement sien.
De même semble-t-elle née pour dessiner le XVIIIe siècle. Sans rien de rococo, son trait mobile et léger comme un air de Mozart épouse cependant en tout point l’esprit d’un siècle qui en eut beaucoup, également réparti entre lumières et libertinage. Tout en couleurs directes et acidulées, son dessin, que d’aucuns voudraient encore raccrocher à celui d’un Joann Sfar, s’en distingue désormais très largement par une souplesse et une élégance sans afféterie qui la placent sans conteste dans le peloton de tête de ces jeunes auteurs qui, sans jamais s'autoproclamer d'avant-garde, n’en ont pas moins, par leur naturel et leur liberté, contribué à faire définitivement et littéralement « bouger les lignes » d’une tradition franco-belge un rien figée. À ce titre, on n’hésitera pas à placer son travail au même niveau et, pourrait-on dire, dans le même lignage que l’excellent Bonneval Pacha de Gwen de Bonneval et Hugues Micol, qui, eux aussi, se donnaient pour mission de dépoussiérer la BD historique avec une intelligence et une sensibilité à faire crever Filippini de rage.

mercredi 2 mars 2016

Fatherland




















Fatherland / Nina Bunjevac. – Ici-même, 2014.

Quoi qu’en laisse présager certaine actualité récente, il n’est pas sans doute pas encore donné à tout le monde d’avoir eu un père terroriste. Celui de Nina Bunjevac, dessinatrice canadienne d’origine serbe, est mort en 1977, dans l’explosion de la bombe qu’il s’apprêtait à poser. Militant nationaliste serbe, farouche opposant à la Yougoslavie de Tito, Peter Bunjevac vivait pour la cause, au point de lui sacrifier sa famille. Sa femme, inquiète de la tournure des événements, finit par quitter le Canada avec leurs deux filles pour se réfugier en Yougoslavie, auprès de ses parents. L’ombre de cet homme violent et tourmenté ne cessera pas pour autant de les hanter, au-delà même de sa mort, pourtant vécue comme une libération. Mêlant grande et petite histoire, anecdotes personnelles et documents d’époques, le récit de sa fille est d’autant plus impressionnant qu’il est porté par un graphisme volontairement froid, au système de hachures et de points parfaitement maîtrisé, entre mise à distance et subjectivité assumée, dans un style documentaire que l’on pourrait rapprocher de celui d’un Joe Sacco dans ses bons jours.

Minuscule




















Minuscule / Takuto Kashiki. – Komikku, 2015. – 3 volumes parus.

Si vous ne savez pas encore ce que veut dire le mot kawaï, Takuto Kashiki et sa bande vont vous l’apprendre. Hakumei et Mikochi mesurent 9 cm et vivent leur vie de petites bonnes femmes dans un univers agreste, peuplé de schtroumpfs dans leur genre et d’animaux de confiance. On le savait depuis longtemps, les Japonais ont un don pour la miniaturisation. Ils le prouvent une fois de plus avec ce manga qui, sans être tout à fait le digne successeur de La Famille Souris de Kazuo Iwamura, n’en tient pas moins son rang chez les Liliputiens. On vivrait volontiers dans ces histoires sans grands drames où le comble de l’aventure est atteint lorsque l’on a réussi ses cannelés ; on hivernerait avec délice dans ces maisons coquilles de noix et l’on se draperait sans vergogne dans l’une des robes cousues par Mikochi tant le design de cette série se révèle soigné jusqu’au moindre charmant détail. Est-ce pour autant une série pour enfants ? Pas tout à fait sûr, quand l’objet d’une de ces historiettes n’est rien d’autre que le secret du parfait mint-julep ! On dira donc « tout-public », afin que tout le monde y trouve son compte d’innocence, voilée – ou non – d’ambiguïté légère.

mardi 2 février 2016

Le Soleil / Capitale





















Capitale / Frans Masereel. – Ed. du Ravin bleu, 2015
Le soleil / Frans Masereel. – Ed . du Ravin bleu, 2015

Maintenant qu’il est de bon ton de faire un « roman graphique » de n’importe quelle BD pourvu qu’elle dépasse les 48 pages réglementaires de l’album franco-belge, peut-être est-il nécessaire de rappeler ce que fut réellement ledit roman, qui doit peu de choses à Georges Rémi et tout à Frans Masereel. Un autre Belge, donc, né à Blankenberge en 1889 et mort au soleil en 1972, proche de George Grosz et des artistes allemands de la Nouvelle Objectivité, mouvement artistique global qui succéda, dans les années 20, aux Expressionnistes décimés par la guerre. Maître de la gravure sur bois, il est le véritable inventeur de ces « romans sans paroles », suites d’images gravées dont les plus connues, Mon livre d’heures ou Passion d’un homme, sont à l’origine de tout un courant militant, entre art et « agit-prop », où s’illustreront des artistes majeurs comme Lynn Ward et Otto Nückel. Les Editions du Ravin bleu ont aujourd’hui la bonne idée de (très bien) rééditer deux autres de ces livres, peut-être moins connus mais tout aussi importants que les précédents. Si Le Soleil reste proche de sa manière habituelle – course muette et éperdue vers la lumière d’un personnage dont on comprend qu’il est le double de l’auteur, Capitale, en revanche tranche à la fois par un graphisme plus proche d’un Grosz ou d’un Otto Dix et, surtout, par la profonde et jouissive ironie d’une contradiction permanente du texte et de l’image. Tandis que les légendes (rares chez Masereel), prétendent vanter les attraits de nos modernes capitales, les gravures en dévoilent les aspects les plus vils et corrupteurs, selon une économie narrative beaucoup plus proche de l’album dit « pour enfants » que de la bande dessinée proprement dite. Dont l’histoire et la tradition sont par ailleurs suffisamment riches pour qu’on ait le cran de l’appeler par son nom, gottferdom !

Pour aller plus loin :
David A. Beronä Le roman graphique : des origines aux années 1950. - Ed. de La Martinière, 2009.


Quand vous pensiez que j'étais mort




















Quand vous pensiez que j’étais mort / Matthieu Blanchin. – Futuropolis, 2014.

Depuis déjà bon nombre d’années que l’autobiographie s’invite dans la narration séquentielle, le récit médical finit par en constituer un secteur aussi peuplé qu’un service d’urgences un soir de Fête de la musique, au point que la Sécurité sociale, dit-on, en envisagerait le remboursement. Ainsi d’innombrables albums et « romans graphiques » ont-ils été déjà consacrés aux déboires sanitaires de leurs auteurs ou de leurs proches, depuis L’ascension du haut mal de David B, racontant la grave épilepsie de son frère et ses multiples répercussions familiales, jusqu’au récent Carnet de santé foireuse, journal dessiné de Pozla, atteint de la maladie de Crohn. A la décharge de ces louables tentatives, il faut dire qu’elles placent la barre assez haut : il ne s’agit pas de raconter son dernier rhume. Mécanisme de compensation compréhensible de la part de gens dont la vie même se trouve atteinte à la racine ou bien simple nécessité d’apporter un témoignage « vu de l’intérieur », il n’est évidemment pas question de mettre en cause la démarche de tel ou tel auteur, surtout lorsqu’elle fait montre d’une aussi belle pénétration que celle de Matthieu Blanchin dans cet album. L’homme a de l’expérience (et pas trop de chance), qui fut d’ailleurs l’un des pionniers du genre avec Accident du travail (Ego comme x, 2001). Victime, cette fois, de tumeurs au cerveau qui le plongèrent plusieurs jours durant dans un coma profond et l’amenèrent aux limites extrêmes de la vie, c’est tout le ressenti d’un véritable revenant qu’il donne à voir, à travers un contexte familial compliqué de conséquences multiples mais aussi en essayant de rendre compte de toutes les nuances du « voyage intérieur », entre enfer et paradis, que fut cette épreuve, dont nul ne sort tout à fait le même. Matthieu Blanchin, lui, en est sorti, peut-être meilleur, peut-être plus heureux de vivre, en aucun cas méconnaissable et, surtout, presque 200 pages d’intelligence à l'appui, en rien diminué.

lundi 25 janvier 2016

Valentina




















Valentina / Guido Crepax. – Actes sud – L’An 2, 2015. – 2 vol. parus.

Mieux vaut tard que jamais : il n’aura fallu qu’une grosse dizaine d’années après la mort de Guido Crepax (1933-2003) pour voir enfin paraître une édition raisonnée de Valentina, dont les albums, dispersés dans le temps et chez différents éditeurs, n’ont jamais permis aux lecteurs français de se faire une idée tout à fait juste. Personnage emblématique des années 60-70, Valentina fut aux fumetti italiens ce que Barbarella fut à la bande dessinée française : un fantasme et un symbole. Le symbole du passage à l’âge adulte d’une BD alors presque exclusivement réservée aux enfants ; le fantasme éminemment masculin d’une femme belle et libre, ouverte à toutes les aventures (de façon significative, Crepax lui prête les traits de Louise Brooks, la Lulu de Pabst). Valentina commence pourtant sa carrière comme personnage secondaire dans une autre série de l’auteur (Neutron – super-héros et critique d’art !), dont elle s’émancipe néanmoins rapidement pour vivre ses propres histoires. Des histoires toujours paradoxales, où le réalisme le plus ancré dans la réalité contemporaine voisine avec un onirisme volontiers teinté de psychanalyse ; où, sans renier son amour d’une BD authentiquement populaire, l’auteur bouleverse les sages mises en page du comic strip et les réinvente dans une narration fragmentée, éclatée, à l’image de ce qui se joue alors dans le Nouveau roman ou le cinéma d’un Jean-Luc Godard ; dont le fréquent érotisme s’enveloppe d’innombrables références culturelles, politiques et personnelles, qu’explicite ici un assez rare appareil de notes (dues à l’épouse et au fils de Crepax). Un peu étrangement organisée de façon thématique plutôt que chronologique (le premier tome présente des récits à caractère biographique, le second certaines aventures extraconjugales de Valentina) et même si l’on ignore encore le nombre de volumes à venir, cette nouvelle édition, manifestement destinée à faire date, restera l’une des rares bonnes nouvelles de l’année 2015.


lundi 2 novembre 2015

Le Paradis perdu, de John Milton




















Le Paradis perdu, de John Milton / Pablo Auladell. – Actes sud – L’an 2, 2015.

Non contents de s’en aller batifoler aux Amériques avec les conséquences que l’on sait, les puritains anglais du XVIIe siècle ont encore produit quelques belles et terribles pages dont une incompréhensible timidité nous conduit pourtant assez rarement à faire notre lecture matinale. On a tort, car il faudra bien y venir et lire John Milton avant de mourir, le lire et le relire, de préférence à haute et intelligible voix, au sommet d’un pic escarpé, par exemple, ou bien au fond de quelque abîme dans lequel on aura peut-être l’heur de croiser Satan, véritable Héros de ce vaste poème biblique en douze chants, ange déchu, révolté contre l’Éternel et entraînant dans sa chute un bon tiers de ses collègues plus ou moins intéressés à la perte de l’homme, ce chouchou. Et si l’on n’ose encore aborder de front un texte vénérable qui inspira toute la génération romantique, peut-être pourra-t-on commencer par cette adaptation dessinée, fruit de plusieurs années du travail acharné de l’illustrateur espagnol Pablo Auladell, entreprise très exactement prométhéenne, plusieurs fois abandonnée puis reprise, jusqu’à obtention du chef d’œuvre que nous offrent aujourd’hui Actes sud et L’an 2. Chef d’œuvre, en effet, car il est bien certain que l’ouvrage fera date, tant de beauté pure ne pouvant être contenue dans ces quelques 300 pages sans se répandre un peu dans le monde et l’illuminer de ses lueurs sulfureuses, portant très haut le texte de Milton (version française de Chateaubriand) sur le tapis paradoxalement chatoyant de ses gris charbonneux, de ses bistres saturniens et de ses verts malades. Au rythme presque déclamatoire d’un découpage au classicisme assumé, dans un style graphique aussi tourmenté que somptueux, où le jeune Picasso le dispute en influence aux Italiens de la Renaissance,  Pablo Auladell – à l’image de quelque démiurge luciférien, lui insuffle une vie nouvelle et le magnifie sous la forme d’un album qui n’oublie cependant jamais d’être une bande dessinée, une vraie, quoi qu’en puissent dire les quelques survivants parmi les snobs et les contempteurs du 9e art qui prétendent s’en chercher un 10e dans un soi-disant « roman graphique ».

vendredi 30 octobre 2015

Capitaine Trèfle




















Capitaine Trèfle / Hausman et Dubois. – Dupuis, 2015.

Pour avoir sauvé un lutin de pirates sanguinaires, le vaillant capitaine Trèfle n’hésitera pas un instant à passer dans l’autre monde pour secourir le Petit Peuple asservi par des mercantis, quitte à faire alliance avec le Hollandais Volant lui-même – et sa fille si charmante aux éternels dix-sept ans…
Du temps que les éditeurs jeunesse ne renâclaient pas sur l’imparfait du subjonctif, un Pierre Dubois pouvait encore se permettre de ces livres de haute graisse, richement emplumés de beaux vocables rares et de patafiolantes tournures, toutes voiles gonflées du grand vent d’une syntaxe aventureuse et savoureuse, et comme jaillie de l’un de ces grimoires dont l’elficologue bien connu fait son ordinaire d’expert en farfadets. Grand invocateur de lutins, de poulpiquets, de dracs et de tarasques, Pierre Dubois n’a pas son pareil pour convoquer sous vos yeux les innombrables créatures qui hantent les vastes greniers de la culture populaire. Ou plutôt, s’il a bien son pareil, il n’en a qu’un, et c’est René Hausman, autre Ardennais, autre vieil ogre débonnaire et compère de toujours puisque, au tournant des années 80, c’était déjà lui qui illustrait pour L’ami de poche (Casterman) les aventures de ce Capitaine Trèfle que les deux magiciens revisitent aujourd’hui sous forme de bande dessinée. De même que l’on imagine mal Jules Verne sans Riou et Bennett, on ne saurait envisager Dubois qu’enluminé de couleurs sourdes par les aquarelles hirsutes et boisées de son compaing en rêveries et bières d’abbaye. René Hausman, dont le talent unique fut récemment célébré par une très belle monographie[1], a une manière de trousser le korrigan qui – pour une fois – ne doit rien au grand ancêtre Arthur Rackham, mais tout à l’Ardenne, ses forêts, ses feux automnaux et ses sentiers, qu’il ne perd jamais tout à fait de vue, même quand il s’agit de prendre la mer. Si l’on a pu préférer, autrefois, les fastes un peu moins émaciés du Crépuscule des elfes et de La forteresse de pierre, on ne boudera cependant pas cette œuvre hivernale de vieux sangliers dont bien des marcassins devraient envier la jeunesse de cœur.


[1] Nathalie Troquette René Hausman : mémoires d’un pinceau. – Le Lombard, 2012.


mardi 1 septembre 2015

Ulysse : les chants du retour




















Ulysse : les chants du retour / Jean Harambat. – Actes sud, 2014

Avez-vous déjà pleuré en lisant L’Odyssée ? Non ? L’avez-vous lue, au moins ? Quant à moi, je l’ai lue mais j’avoue qu’il m’aura fallu attendre cette adaptation pour verser une larme sur le destin du fils de Laërte et d’Anticlée. Vous me connaissez, je suis pourtant un dur à cuire, mais Jean Harambat également, dont le talent tout à fait singulier parviendrait même à vous faire aimer le rugby, si jamais l’on pouvait comprendre quelque chose au rugby (En même temps que la jeunesse, Actes sud, 2011). Aussi joue-t-il sur du velours en adaptant seulement les derniers chants de L’Odyssée, ceux du retour à Ithaque, les plus émouvants, les plus humains, où le héros légendaire se fait homme et n’a plus affaire qu’à ses propres démons en place de sirènes, de cyclopes et de sorcières. Car ce retour, après vingt ans d’absence, n’a rien d’évident : Ulysse a vieilli, il a changé et doit reconquérir son trône et son épouse, assiégés par une meute de prétendants voraces. Une fois de plus, il lui faudra ruser, revêtir les loques d’un mendiant, passer inaperçu et ne se faire reconnaître que de quelques fidèles, au premier rang desquels Argos, son vieux chien, qui n’attendait pour mourir que le retour de son maître (c’est là que j’ai pleuré). Bien sûr, on connaît la fin, le concours de tir à l’arc et le massacre des prétendants, la preuve exigée par la reine Pénélope… mais c’est une nouvelle lecture qu’en donne Jean Harambat, comme une vivante leçon dessinée – sans un trait de trop et dans une gamme sobrement aquarellée – éclairée par les commentaires de Jean-Pierre Vernant (qui fut l’un des plus grands spécialistes mondiaux de la pensée grecque) de Jacqueline de Romilly et de bien d’autres acteurs, inattendus parfois, comme un signe supplémentaire de l’universalité d’un texte fondateur de toute notre culture. Une culture de nos jours bien mise à mal, puisque le livre s’achève sur la fermeture de l’unique bibliothèque d’Ithaque, faute de lecteurs. Après tout, ce jour viendra peut-être pour nous aussi : que nous restera-t-il alors, sinon nos yeux pour pleurer sur de beaux livres tout gondolés ?