mercredi 14 août 2019

Judex


















Judex, d'Arthur Bernède. - Editions du Sagittaire, 2017-2018. - 3 volumes.

Par quels tortueux détours le banquier Favraux a-t-il acquis sa fabuleuse fortune ? Qui est vraiment cette Marie Verdier, qu'il s'apprête à épouser en secondes noces, au détriment de sa fille Jacqueline ? Pourquoi le vagabond Kerjean lui voue-t-il une haine aussi farouche ? Et, surtout, qui est ce Judex, l'impitoyable justicier dont la vindicte le poursuit jusque dans la tombe ? Pour le savoir, jetez-vous sans attendre sur ce feuilleton palpitant, qui fit les beaux jours du Petit Parisien entre janvier et avril 1917, loin des tranchées, des mutineries et des fusillés pour l'exemple d'une guerre qui n'en finissait pas de s'enliser. Il fallait bien se distraire. Pour cela, tous les moyens étaient bons : la presse, bien sûr, mais aussi le cinéma. Selon, le concept révolutionnaire du ciné-roman, Judex ne fut pas seulement un feuilleton mais aussi et en même temps un film, et la cape noire du justicier de se déployer sur les écrans de la Gaumont au moment même où le journal retentissait de ses exploits. Tournés par Louis Feuillade à la suite de Fantômas et des Vampires, les 12 épisodes de Judex, salués par les Surréalistes, deviendront très vite un classique du cinéma muet, tandis que le roman de Bernède sombrait dans l'oubli. Ils formaient pourtant un tout, prévus pour être complémentaires, selon une formule dont on peine aujourd'hui à se figurer le succès populaire. Ciné-romans et serials envahissent journaux et salles obscures. Les romanciers - tel Arthur Bernède - se font scénaristes, en feuilletonistes chevronnés, habiles à tenir le public en haleine en s'appuyant sur les recettes les mieux éprouvées du mélodrame : criminels tout puissants, vengeurs implacables, jeunes filles méritantes, seconds rôles cocasses, gavroches au cœur d'or... Arthur Bernède connaît son métier et Judex ne déroge pas à la règle. Peut-être jugera-t-on tout cela très naïf, peut-être l'aimera-t-on d'autant mieux, justement pour cette fraîcheur venue d'un temps où cynisme et second degré n'avaient pas droit de cité dans nos divertissements, où l'on frémissait pour de bon à ce qui nous fait parfois sourire. Et si cette réédition en trois volumes pèche bien par quelques aspects (d'ineptes illustrations, notamment), elle n'en fait pas moins l'effet, par temps de canicule, d'un bon coup de brumisateur. 

A voir en complément, donc, le Judex de Louis Feuillade, où l'on retrouvera avec plaisir la Musidora des Vampires, incarnant cette fois-ci la démoniaque (et tenace) Maria Monti.








En 1963, Judex fit l'objet d'un mémorable remake de Georges Franju qui, s'il prend des libertés avec le scénario original, le sublime parfois au moyen de scènes surréalistes, comme celle de ce bal masqué dont l'esthétique fait songer à Max Ernst.



Enfin, ne l'oublions pas, Arthur Bernède fut également le créateur de Belphégor, resté dans toutes les mémoires pour l'adaptation télévisée qui sut tenir la France gaulliste en haleine au moment même où naissait l'auteur de ces lignes. Comme Judex, Belphégor fut d'ailleurs un ciné-roman, dont la version filmée a été vite oubliée. Le roman reste d'une lecture agréable, dans une ambiance années folles qui fait parfois songer à L'inhumaine de Marcel L'Herbier.
Une nouvelle et dispensable adaptation par Jean-Paul Salomé en 2000.

mercredi 24 juillet 2019

Krollebitches


















 Krollebitches, de Jean-Christophe Menu. - Les impressions nouvelles, 2017

Les krollebitches - un mot venu du bruxellois, peut-être inventé par Franquin himself - ce sont ces multiples signes qui parsèment la bande dessinée depuis toujours et, d'une certaine façon, lui sont consubstantiels : traits de mouvement ou de vitesse, étoiles, pictogrammes en tout genre, gouttes de sueur, tortillons et autres zigouigouis dont la BD ne saurait se passer. Jean-Christophe Menu n'ayant jamais vécu que pour la bande dessinée, c'est donc à l'enseigne de la krollebitche qu'il a choisi de rédiger ces "souvenirs même pas en bande dessinée". Plutôt que d'autobiographie (dont il fut l'un des pionniers en France et en BD avec Livret de phamille (L'Association, 1995)), peut-être en l'occurrence vaudrait-il mieux parler d'autobibliographie s'agissant non pas de sa vie en elle-même mais de la façon dont la bande dessinée, dès l'enfance, l'aura formée, informée, déformée peut-être. Ce sera donc l'histoire d'une découverte, du premier numéro de Spirou vers l'âge de quatre ans jusqu'au premier fanzine, à l'adolescence, en prélude à la professionnalisation. Rien au-delà, malgré le rôle fondamental qu'il allait être amené à jouer dans le renouvellement de la bande dessinée française des années 90, car il s'agit avant tout de montrer, presque sociologiquement, comment s'élabore une culture chez un enfant de la classe moyenne dans les années 70-80. Sans atteindre le degré de maniaquerie du petit Jean-Christophe, quiconque s'est lui-même intéressé à la bande dessinée dans ces années-là y reconnaîtra bon nombre de stations de son propre "chemin de choix" : Spirou, Tintin, Pif gadget, l'irruption météorique du Trombone illustré dans les pages de Spirou, les "hauts de page" de Yann & Conrad... jusqu'à ce que Menu nomme très justement "l'antimatière", cette bande dessinée pour adultes dont chaque rencontre, toujours inopinée, toujours troublante, entrouvre une nouvelle fenêtre sur des espaces insoupçonnés, de plus en plus vastes. 
Mais le récit de cette découverte se double ici de celui d'un apprentissage. Amoureux de la BD, JCMenu n'aura de cesse de rejoindre ses modèles au sein d'une pratique dont il veut connaître tous les aspects, avec l'enthousiasme et l'obstination du néophyte. Ce seront alors des centaines et des centaines de pages, dessinées directement au stylo, au crayon, aux feutres, dans de petits cahiers préparés à l'avance, sans possibilité de retouche, naïves, certes, mais où, mine de rien, se forgeait un style, une écriture propre dont l'effet se déploierait bien plus tard, sans oublier ce qu'elle doit à ses maîtres. 
Car la bande dessinée, depuis le début, depuis Töpffer et même avant, est d'abord une affaire de filiation. Tout dessinateur, aussi médiocre soit-il, peut-être relié à tous les autres par le jeu des influences. Rare cas de dessinateur qui soit aussi théoricien, Jean-Christophe Menu n'hésitera jamais, ici comme ailleurs, à rendre hommage à ses inspirateurs, nombreux, de Macherot à Franquin et Tillieux, de Gotlib à Moebius ou Robert Crumb. Souhaitons que ce petit livre alerte et drôle prenne à son tour toute sa place dans la chaîne et que, de madeleine de Proust à l'usage des quinquas que nous sommes, il devienne à son tour source d'inspiration, pour les petits nouveaux prêts à sortir, éblouis, de leur cocon de pages.

jeudi 11 juillet 2019

10 CV - Dix chevaux-vapeur


















10 CV - Dix chevaux-vapeur : chronique de notre temps, d'Ilya Ehrenbourg ; traduit du russe par Madeleine Etard. - Héros-limite, 2019

Ceci n'est pas un roman. Paru en 1930, 10 CV - Dix chevaux-vapeur se veut avant tout une "chronique de notre temps". Un temps qui n'est guère au beau fixe, à moins de tenir la queue de la poêle. Ceux qui la tiennent s'appellent alors Henry Ford ou André Citroën. Les "années folles" voient le développement spectaculaire de l'industrie automobile. En France comme aux Etats-Unis, les constructeurs innovent : taylorisation à outrance de la chaîne de production, cadences infernales... Il faut produire, de plus en plus vite, de moins en moins cher, une montagne de bagnoles que la publicité se chargera bien de vendre aux gogos. C'est le triomphe de la machine - un triomphe que Les Temps modernes, de Charlie Chaplin, résumera bientôt en quelques images mémorables.
Ceci, donc, n'est pas un roman, mais une tentative pour dépasser le roman bourgeois en y infusant une bonne dose de documentaire. L'industrie automobile y sera donc disséquée et étudiée sous tous les angles, y compris les plus inattendus pour les amateurs de belles carrosseries. Car l'auto, c'est aussi du caoutchouc pour les pneus, de l'essence, des routes... Au-delà de la seule sphère industrielle, la voiture devient très vite un enjeu géopolitique et stratégique et bouleverse l'ordre du monde sur fond de spéculation effrénée, d'exploitation coloniale et de guerres. L'une des grandes forces de ce livre sera donc de dévoiler - de façon très marxiste, jusque dans ses moindres implications - une très moderne politique de la chignole.
Ceci n'est pas un roman, certes, mais cela finit tout de même par le devenir. Car, loin de tout abstraction, le réquisitoire est d'autant plus accablant qu'il est toujours incarné. Ehrenbourg donne des noms, et pas seulement ceux des magnats de l'industrie : la grande cause de l'automobile n'est pas sans conséquences et toutes aboutissent à broyer de l'humain. Cet homme, ce peut être Pierre Chardin, ouvrier-monteur brisé par le travail à la chaîne,ou bien ce peut être André Sabatier, jeune gréviste assassiné par un nervi de la Direction. Mais c'est tout aussi bien Mr Davies, planteur dévoré par les fièvres et l'alcool ou bien ce coolie qui, là-bas, en Indochine, meurt "en silence et en cadence" et "sans porter le faix des idées". Autant de portraits individuels, autant de destins brisés par l'automobile-reine, dont la grande épopée n'est ainsi semée que de cadavres. 
Ilya Ehrenbourg (1891-1967) a du souffle et le sens de la synthèse. Si vaste soit le tableau, il le brosse en quelques traits, de cette prose rapide et heurtée, presque télégraphique, qui fit de lui l'un des meilleurs mitrailleurs de son temps. Un mitrailleur, donc un bon soldat, et c'est un peu la limite de ce très efficace "roman-documentaire" : écrivain soviétique, Ehrenbourg est un poil trop dans son rôle lorsqu'il dénonce impitoyablement la machine capitaliste. Or, s'il épousa effectivement très tôt les idéaux révolutionnaires, il n'aura pas toujours un parcours aussi droit et ses errements idéologiques resteront célèbres (il ira jusqu'à rejoindre l'armée blanche de Denikine pendant la guerre civile !) Il traversera pourtant toute la période stalinienne dans une tranquillité qui fut refusée à bien d'autres et qui en dit finalement assez long sur la souplesse de son échine. Ce n'est pas lui refuser toute crédibilité (il fut notamment, avec Vassili Grossman, à l'origine du Livre noir des crimes nazis, cité en témoignage au procès de Nuremberg) mais, à la lecture de ce livre par ailleurs passionnant de bout en bout, on ne peut s'empêcher de penser que, placé dans d'autres circonstances, pareille girouette eût tout aussi brillamment assuré la com' de la maison Citroën... 

[texte paru dans Le Matricule des anges]

lundi 1 juillet 2019

Trois gouttes de sang


















Trois gouttes de sang, de Sadeq Hedâyat. - Zulma, 2019

Pour n'avoir lu que La chouette aveugle, le livre le plus connu de Sadeq Hedâyat, on l'enrôlerait volontiers parmi les compagnons de route du Surréalisme. André Breton n'en fut-il pas d'ailleurs l'"inventeur" en France et José Corti le premier éditeur ? Ce serait cependant méconnaître une oeuvre à l'inspiration bien plus universelle et diverse, dont ce recueil, initialement publié chez Phébus en 1988, donne un assez juste aperçu. Toutes datées du début des années 30, avant La chouette aveugle, donc, ces dix nouvelles puisent tout aussi bien à un certain fantastique ("Trois gouttes de sang", "Le trône d'Abou Nars") qu'au naturalisme le plus pur ("La femme qui avait perdu son mari", "La sœur aînée"...) Quel que soit le registre, elles ne témoignent pas moins d'une même inquiétude et, surtout, d'une même ironie, parfois sombre au point d'en être amère. Ainsi de ce Hâdji Morâd, marchand de riz au bazar qui, ayant cru reconnaître sa femme dans la rue, s'en prend à une parfaite inconnue, en paie les conséquences et, de honte, se venge illico sur son innocente épouse ! Ou bien de cette Aziz Aghâ, hantée par le souvenir de ses crimes, qui se console d'une seul coup lorsqu'elle réalise qu'elle n'est pas seule dans son cas. On n'en dira pas plus pour ne pas déflorer des nouvelles dont la chute vient souvent couronner l'ingénieux édifice, mais on se doit d'évoquer encore la plus déchirante d'entre elles, qui voit un chien errant, naguère choyé, mourir en butte à l'indifférence et à la méchanceté des hommes. 
Comment ne pas y voir une préfiguration du destin de l'écrivain lui-même, né à Téhéran en 1903 et suicidé à Paris en 1951 (sa tombe esr encore visible au Père Lachaise), après une vie de solitude et d'errance, essentiellement vouée à la littérature et, accessoirement, à l'alcool et à l'opium ? Si les éditions Corti n'ont jamais cessé de défendre son œuvre (encore en 2016, avec Enterré vivant), aucun antidote à l'oubli n'est à négliger et ce précieux petit recueil s'impose comme une indispensable piqûre de rappel.

[texte paru dans Le Matricule des anges]

jeudi 27 juin 2019

Martin de Tours


















Martin de Tours, de Mina Süngern. - Editions du Chemin de fer, 2019

Quiconque est allé un jour au catéchisme n'aura pas manqué d'y croiser saint Martin, légionnaire, inventeur du pet-en-l'air et de la BA. En de qui concerne Mina Süngern, c'est au coin d'un guide de voyage en Val de Loire qu'elle tombe sur le futur évêque et décide incontinent de s'en faire la nouvelle hagiographe, après Sulpice Sévère et Grégoire de Tours. Hagiographe incrédule, toutefois, qui s'applique à dédorer la légende en rendant le personnage à son cadre historique. A partir de cinq épisodes bien connus de la vie du saint, restitués par autant de témoins, elle compose une série de tableaux où vient s'inscrire en creux sa silhouette par une habile inversion du projet biographique. Plutôt que de tableaux, peut-être vaudrait-il mieux d'ailleurs parler de tapisseries, tellement tout illusion de profondeur s'efface au profit du plan, vertical et sans hiérarchie, où le moindre détail - le trajet d'une goutte d'eau, le chant d'une mésange - n'ont pas moins de présence et de netteté que le sujet principal. Pas moins, plutôt plus : car Martin reste le grand absent de ces textes, qui n'apparaît qu'à la manière de ces jeux où l'on doit retrouve une figure à travers le fouillis d'un décor. Un saint est caché dans ce paysage, saurez-vous le retrouver ? L'y a-t-on déniché que son action prend un caractère d'incompréhensible étrangeté, un air de scandale qui la rend illisible aux témoins dont elle bouleverse le système de valeurs : que faire d'une moitié de manteau, s'interroge le miséreux que secourt Martin. Quel est ce jeu cruel ? se demande l'esclave tétanisé qu'il prétend traiter en frère. Et ll'on mesure alors toute la violence avec laquelle le Christianisme naissant s'impose à la société. Pour le monde païen, loin des images pieuses, la religion d'amour n'est rien moins que la religion des maîtres, l'expression renouvelée d'une domination, selon une logique historique dont Mina Sünger rend parfaitement compte, avec un beau mélange de facétie et de sérieux.

[texte paru dans Le Matricule des anges]

mardi 14 mai 2019

Le miracle du thé


















Le miracle du thé, de Seumas O'Kelly ; traduit de l'anglais (Irlande) par Marc Voline ; gravures de Frédéric Coché. - Le Nouvel Attila, 2019

Jamais village ne fut plus à l'ouest que celui de Kilbeg. D'abord parce qu'il se trouve aux marches les plus occidentales de l'Irlande ; ensuite par la grâce un peu folle de ses habitants. C'est d'abord la vieille Nan Hogan, imprécatrice hors-pair et "pilier d'indépendance monoculaire" qui, revenant d'un séjour forcé à l'hôpital, trouve sa maison squattée par "une imposteuse caractérisée", dont elle aura le plus grand mal à (ne pas) se défaire. C'est ensuite Mlle Mary Hickey, la "reine de Kilbeg", dont la fierté distante n'aura d'égal qu'un solide mal du pays sitôt qu'elle aura quitté des collines qu'elle croyait à tort avoir trop vues. C'est enfin la malheureuse Winnie O'Carroll qui, "née sous le signe de Saturne", dclenchera sans le vouloir une bien vilaine affaire pour avoir "trouvé" une très opportune livre de thé. 
Trois nouvelles, donc, pour un seul décor - entre Clochemerle, le Chelm du folklore yiddish et le village d'Astérix - peuplé, donc, de personnalités à la fois naïves et bien trempées, que l'on se plaît à retrouver d'une histoire à l'autre, à la façon du Winesburg, Ohio de Sherwood Anderson. 
De Seumas O'Kelly, journaliste, romancier et nouvelliste irlandais mort en 1918, on ne connaissait jusqu'alors que La tombe du tisserand (Attila, 2009), généralement considéré comme son chef d’œuvre. C'est la même inspiration, à la fois burlesque et tendrement moqueuse, qui préside à ce recueil dont on ne regrettera que la brièveté. Est-ce une traduction intégrale ? Certains indices laissent à penser que non. On en aurait bien lu davantage, tant ces gens de Kilbeg - loin de ceux de Dublin - quels que soient leurs ridicules, leurs disputes et leurs lubies, savent également faire preuve d'un si extraordinaire sens de la communauté qu'ils vous rendraient presque foi en l'humanité.

[texte paru dans Le Matricule des anges]

Winesburg en Ohio, de Sherwood Anderson. - Gallimard, 2010.

Tigre ! Tigre !


















Tigre ! Tigre ! de Mochtar Lubis ; traduit de l'indonésien et préfacé par Étienne Naveau. - Le Sonneur, 2019

Nous sommes à Sumatra, à l'ouest de l'Indonésie. Sept villageois rentrent chez eux après avoir récolté de la résine en forêt, quand ils se rendent compte qu'ils sont suivis par un tigre. Est-ce un vieux tigre affamé, trop faible pour chasser autre chose que des proies humaines ou bien l'une de ces "aïeules" indestructibles envoyées par Dieu pour punir les hommes de leurs péchés ? Qu'importe : sous la pression les langues se délient et les masques tombent. Voleurs ou criminels, tous ont quelque chose à se reprocher, à commencer par Wak Katok, le chef, soi-disant expert en sorcellerie et en arts martiaux, qui s'avère n'être qu'un lâche de l'espèce la plus vile. C'est alors à Buyung, le plus jeune, qu'il appartiendra de sauver ce qui peut l'être en venant à bout, non seulement du tigre, mais aussi et surtout de son propre "tigre intérieur", révélateur et Némésis de toutes les humaines passions.
On n'a pas tous les jours l'occasion de se mettre un roman indonésien sous les crocs. Publié en 1965, Tigre ! Tigre ! est un classique en Indonésie et son auteur un journaliste et écrivain respecté, mort couvert d'honneurs en 2004. Écrit simplement, dans une belle langue dépouillée de tout lyrisme excessif, le récit fonctionne avant tout comme un parfait roman d'aventure, au suspense haletant, mais aussi comme une plongée dans un univers mental pour nous complètement exotique, au sens élargi où l'entendait Victor Segalen. On est également prié par l'éditeur d'y voir une claire dénonciation du régime pro-communiste de Soekarno, avec lequel Lubis eut maille à partir. L'histoire ne dit pas s'il s'accommoda mieux de celui de Soeharto et du million de morts consécutifs à sa prise de pouvoir en - tiens, tiens - 1965. On n'hésitera donc pas à prolonger sa lecture en visionnant The act of killing (2012), stupéfiant documentaire de Joshua Oppenheimer, qui nous en dira plus long sur la vraie nature des tigres.

[texte paru dans Le Matricule des anges]

lundi 13 mai 2019

Tainaron















Tainaron : lettres d'une ville étrangère, de Leena Krohn ; traduit du finnois par Pierre-Alain Gendre. - Corti, 2019.

À la mosaïque sagement ordonnée des atlas, la littérature, depuis toujours, oppose et superpose un millefeuille d'incertitude, un empilement de mondes parallèles et de pays imaginaires dont l'exploration ne recèle pas moins de dangers et d'émerveillements que celle des sources du Nil ou de l'Amazone. Des État de la Lune de Cyrano de Bergerac aux Contrées de Jacques Abeille, de l'archipel de toutes les utopies à la Grande Garabagne de Michaux, de La ville incertaine à L'autre côté, les géographies littéraires ne cessent de s'inventer, de se reconfigurer au gré de la seule fantaisie d'écrivains possédés par l'esprit d'Hérodote. Quelle que soit la diversité des parages explorés, les rapports de ces grands voyageurs ne forment au fond qu'un seul Récit, infini malgré la raréfaction des zones blanches, l'imagination passant allègrement outre aux injonctions du GPS. Tainaron ajoute un nouveau point sur la carte.
Cité peuplée d'hommes-insectes, avec tout ce que cela suppose de tout-autre et de familier, Tainaron nous est décrite au fil d'une trentaine de textes courts, comme autant de lettres envoyées par une femme à l'un de ses amis par-delà l'océan. Comment est-elle arrivée là, et pourquoi ? On ne le saura jamais vraiment. Guidée dans ses pérégrinations par le Capricorne, cicérone aussi complaisant que subtilement réticent, c'est en promeneuse qu'elle aborde la ville, sous tous ses aspects y compris les plus paradoxaux, tel cet Hadès souterrain où les insectes morts sont dévorés par des larves, ces pièges de sable où elle pourrait tout aussi bien s'enfoncer ou bien cet "imitateur" dont le mimétisme est tel qu'il n'a besoin d'être personne, pas même lui...
D'une miniature à l'autre et malgré tout son charme, Tainaron ne s'en charge pas moins d'une certaine mélancolie, au fur et à mesure que s'annoncent l'hiver et le repli de ses habitants dans leur cocon. Ou bien la ville n'est-elle en vérité qu'un écrin d'étrangeté pour la propre solitude de la narratrice, dont les lettres restent sans réponse au point de faire douter de l'existence de leur destinataire. La relation de voyage se double alors d'une récitation intérieure qui fait en contrepoint tout le prix du recueil, au-delà du seul exotisme : la ville entre en résonance, il en émane une forme de nostalgie qui nous vaut notamment un très beau texte sur le souvenir du bruit blanc de la radio, celui qu'elle fait entre les stations, là où, précisément, avoue la narratrice "à travers ces territoires vierges, je ressentais une joie d'explorateur, ensorcelée par le bourdonnement incessant qui s'élevait comme une brume de leurs océans sans nom et secrétait à traves le poste des ondes de puissance et de longueur presque constantes évoquant le miel et les habitations de milliers de bourdons".
Souvenir d'enfance, donc, mais le don d'enfance n'est-il pas à la source même de l'art du voyageur, qui lui fait l’œil neuf et prompt à s'étonner ? On ne saurait dès lors faire le partage entre le récit de voyage au sens classique du terme, dont relève assurément ce roman épistolaire, et l'aventure intérieure d'une narratrice attentive à sa propre métamorphose au contact de la ville, à l'écoute des mouvements de l'âme dans ses manifestations parfois infimes.
Leena Krohn, née en 1947 à Helsinki, est, dit-on, familière de ces formes courtes où elle ne cesse de questionner le réel et la perception dans toutes ses composantes. D'elle, on ne connaissait jusqu'alors en français que Dona Quichotte et autres citadins (Esprit ouvert, 1998), malheureusement indisponible. Elle a donc toute sa place dans la très bien nommée collection "Merveilleux" d'un éditeur qui semblait n'attendre qu'elle et qu'on ne saurait que prier de ne pas en rester là au vu de ce qu'il reste à traduire d'une oeuvre aussi importante.
Et l'on se dit que, décidément, s'il reste bien des continents perdus à explorer, des lointains étranges, des Cipango, des Cibola, ils sont à chercher dans les littératures du monde, où se font les derniers et les plus beaux voyages.

[texte paru dans Le Matricule des anges]

Dona Quichotte et autres citadins, de Leena Krohn. - Esprit ouvert, 1988.
Une inspiration et une mélancolie semblables pour ce portrait elliptique d'une femme libre, dans une édition malheureusement assez médiocre, défigurée par d'étonnantes coquilles.

dimanche 12 mai 2019

Manaraga


















Manaraga, de Vladimir Sorokine ; traduit du russe par Anne Coldefy-Faucard. - L'inventaire : Nouveaux angles, 2019

Imaginez un avenir proche, où l'Europe se remet à peine de guerres dévastatrices. Un monde où les livres n'intéressent plus personne et ne servent, grosso modo, qu'à griller des steaks. La "Cuisine" est une guilde, une mafia internationale de rôtisseurs qui parcourent le monde afin de satisfaire les lubies des nababs de la nouvelle jet-set, où le luxe ultime consiste à payer très cher une petite grillade à l'édition princeps, généralement acquise à prix d'or ou volée dans les rares bibliothèques subsistantes. Ces cochonneries ne brûlant pas si bien qu'on pourrait le croire, le book'n'grill est une affaire de spécialistes, experts dans l'art de la lecture à feu vif ou à feu doux. Gueza, lui, "lit" les Russes. Dans sa partie, c'est l'un des meilleurs : habile, prudent et, surtout, dénué de toute conscience autre que professionnelle. Aussi, lorsque d'outrecuidantes crapules prétendent inonder le marché de fausses éditions originales d'Ada, est-il désigné par la Cuisine pour superviser la destruction des malfaisants. 
Il ne faut bien sûr jamais attendre de Vladimir Sorokine l'un de ces scénarios tirés au cordeau qui font les bonnes affaires d'Hollywood : le Russe, comme dans ses précédents romans (Telluria, Actes sud, 2017), a la science-fiction vagabonde et  le postmodernisme musard. Manaraga, c'est d'abord une promenade, au gré des voyages et des prestations de Gueza, à travers une nouvelle extension de l'univers patiemment mis en place au fil des livres et des ans. Un univers tout de déglingue high-tech, peuplé de laissés pour compte et d'oligarques, de fanatiques religieux et de mutants transhumanistes, à la fois grotesque et d'un cynisme assez glaçant pour déplaire aux âmes sensibles, qui ne verront ni sans effroi ni sans plaisir coupable partir en fumée le meilleur des belles-lettres mondiales, tandis que résonne en arrière-plan le ricanement méphistophélique de l'auteur.

[texte paru dans Le Matricule des anges]

samedi 11 mai 2019

Cavalerie rouge

Cavalerie rouge, d'Isaac Babel ; traduit par Maurice Parijanine, texte revu par André Robel. - Gallimard, 2019

Cavalerie rouge n'a jamais tout à fait disparu des étagères, pas moins de quatre traductions se le disputant en librairie. Sans préjuger de la qualité des autres, il n'est que d'ouvrir celle qui fut, chronologiquement la première, en 1928 - aujourd'hui rééditée dans L'imaginaire - pour éprouver presque physiquement ce qu'est la puissance d'un classique.
Né en 1894 dans une famille juive d'Odessa, Isaac Babel prend fait et cause pour la Révolution dès février 1917 et, suivant le conseil de Gorki, qui l'exhorte à se frotter un peu au monde avant de prétendre écrire quoi que ce soir, il s'engage en 1920 dans l'Armée rouge. Envoyé en tant que correspondant de guerre sur le front polonais, il en revient avec une trentaine de nouvelles, d'abord publiées dans les journaux de l'armée avant d'être réunies par l'auteur lui-même en 1926, en un volume qui sert de base à la présente traduction, l'édition russe ayant été très vite caviardée par le pouvoir soviétique. Trop original et indépendant pour se plier au canon du réalisme socialiste, Babel publiera peu et, à l'exception des magnifiques Contes d'Odessa, son œuvre subséquente restera largement dispersée et méconnue jusqu'à son arrestation et son assassinat en 1940. 
Cavalerie rouge, en effet, n'avait certainement rien pour plaire à Staline, les soldats de Babel - si fougueux fussent-ils - n'ayant manifestement pas encore atteint le stade ultime de l'homo sovieticus. Ouvriers, paysans surtout, les Cosaques qui font le gros de la cavalerie de Boudienny n'ont rien de purs héros socialistes. Mal dégrossis, violents, ignares et n'ayant du marxisme qu'une assez vague idée, ils n'en sont pas moins dévoués à la Révolution et, surtout, doués d'un bon sens à toute épreuve. On ne saura rien ou presque du déroulé de la guerre. Babel s'intéresse bien moins aux batailles qu'à ce qui se passe entre elles, aux interstices d'une guerre dont, à la manière d'un Callot ou d'un Goya, il se fait le témoin des malheurs et des misères. Exécutions sommaires, déprédations, pillages, il ne cache rien de la sauvagerie dont sont parfois capables les soldats, non plus que de leurs accès de tendresse et de générosité. Ils sont humains avant tout - et russes, excessifs, donc, dans l'amour comme dans la haine, à la façon de ce Matveï Pavlitchenko qui se vante d'inlassablement piétiner son ennemi afin d'arriver "jusqu'à l'âme, pour voir où elle est et comment elle se montre (...), histoire de connaître la vie et de savoir si elle est au-dedans de nous..."
Si l'or se trouve parfois dans la boue, elle est tout aussi bien mêlée de sang. Celui, bien souvent, des Juifs, auxquels Babel, bien que communiste et athée convaincu, conserve une tendresse particulière. Premières victimes de la guerre, les populations civiles sont souvent celles des shtetls de Pologne et d'Ukraine où sont cantonnés les Cosaques de Boudienny qui, même bolchévisés, n'oublient pas toujours leurs vieux instincts pogromistes. C'est l'occasion pour Babel de beaux portraits, notamment celui du vieux Ghedali qui "penchant la tête, (...) écoute les voix invisibles qui descendent sur lui" et veut "une Internationale de bonnes gens, (...) que tout vivant soit recensé et qu'on lui accorde la ration de première catégorie."
On n'en finirait pas, cependant, de citer un texte dont la traduction restitue admirablement la langue, cette belle langue russe à la fois noble et familière, d'une fraîcheur lumineuse, colorée comme un loubok, ces images populaires qui, comme ce livre, nous montrent parfois le monde "comme un pré au mois de mai, un pré  où vont et viennent femmes et chevaux."

[texte paru dans Le Matricule des anges]

vendredi 10 mai 2019

Sarcellopolis


















Sarcellopolis, de Marc Bernard. - Finitude, 2019

En 1963, mandaté par Flammarion, Marc Bernard emménage à Sarcelles pour un reportage en immersion dans ce qu'il est alors convenu d'appeler "le Grand ensemble". L'éditeur espère un pamphlet : il en sera pour ses frais. Car s'il se méfie à priori de tout ce qui "de près ou de loin sent le tas", l'écrivain ne se sent curieusement pas mal du tout dans ce prototype de ville nouvelle dont les appartements, vastes, aérés, lumineux, commodes, sont un véritable enchantement pour les habitants, d'origine modeste pour la plupart et souvent issus de taudis dont Marc Bernard lui-même a connu son lot. Aussi prend-il le contre-pied des nombreux reportages de l'époque, dénonçant la "sarcellite" et la soi-disant déshumanisation qui en résulte. Sarcelles est humaine et ne préfigure en rien les véritables ghettos que deviendront bientôt les "quartiers". Portés par une ambition presque utopiste, les promoteurs et architectes de la ville nouvelle entendent apporter une solution durable à la grave crise du logement que traverse alors la France. C'est avec une bienveillance amusée que Marc Bernard se fait l'écho des différents aspects de ce volontarisme social, où rien ne doit manquer aux habitants, ni infrastructures ni commerces, ni médecins ni services sociaux, ni cinémas ni bibliothèques. 
Frère en indulgence d'un Henri Calet, auquel on ne peut pas ne pas penser, Marc Bernard (1900-1983) fut de ces écrivains pas si rares, au fond, qui n'ont jamais le succès qu'ils méritent, malgré l'Interallié (1934), malgré le Goncourt (1942) et l'indéfectible soutien de la maison Gallimard. Par-delà l'intérêt sociologique et historique de cette réédition bienvenue, c'est d'abord un style que l'on retrouve toujours avec le même plaisir. Un style tout d'ironie tendre et qui, de petites touches en air de rien, vous en dit plus que n'importe quel épais rapport de la Datar ou de l'Insee sur l'état de la France en ces Trente Glorieuses dont on ne voyait pas encore pointer le bout grisâtre.

[texte paru dans Le Matricule des anges]

jeudi 7 mars 2019

Rétrofictions















Rétrofictions : encyclopédie de la conjecture romanesque rationnelle francophone, de Guy Costes & Joseph Altairac. - Encrage : Les belles lettres, 2018.

Il y avait le Versins, il y aura désormais le Costes-Altayrac. C'est moins facile à dire, mais on a bien affaire à la même espèce de doux dingues, capables de s'enfiler la totalité de ce qui s'apparente de près ou de loin à de la science-fiction de langue française, des origines à 1952 et tous supports confondus ! Cela donne évidemment deux énormes volumes, presque 2500 pages qui prennent immédiatement place sur la petite (mais solide) étagère de notre cœur, aux côtés de la susdite Encyclopédie de l'utopie, des voyages extraordinaires et de la science-fiction
Si l'on s'en doutait depuis La brigade chimérique, on en est désormais certain : il y avait de quoi faire. Dès l'origine, patrie du rationalisme et du positivisme, la France ne fut jamais à la traîne quand il s'agit d'aller taquiner le Martien. Rabelais, Cyrano, Jules Verne, Gustave Le Rouge, Jean de La Hire, H.J. Magog, Paul Féval fils, ce ne sont que quelques noms, parmi les plus connus de ces inventeurs de mondes perdus, bricoleurs de fusées et de sous-marins révolutionnaires : les autres sont légion, dont le nom ne dira plus rien à personne ou presque, dessinateurs ou écrivains dénichés au fond de quelle arrière-boutique, feuilletonistes, souvent, ayant œuvré dans tous les bas-fonds des littératures alimentaires. Impossible de tout lire, évidemment, encore moins de tout retenir : Rétrofictions est un usuel, un livre que l'on consulte, auquel on ne cesse de revenir au gré des index et des renvois, un dictionnaire, une encyclopédie, une bibliographie, enfin, le meilleur de tous les livres puisqu'il contient tous les autres. Ces autres, ils sont là, tous, à vous faire de l’œil au fond de leur écrin, tel un trésor de pirate. À vapeur, le pirate, ou bien électrique ou tout ce qu'on voudra de métaux inconnus, de rayons de la mort et de machines infernales. Hiroshima n'est pas encore passé par là : la science est encore merveilleuse et facteur de progrès. Rares sont les voix qui s'élèvent pour en dénoncer les dangers, on préfère encore boulonner du laiton, se coudre des ailes de chauve-souris pour s'en aller randonner dans les airs au gré de l'imagination débordante d'auteurs certes pas toujours inoubliables mais qui, tous, trouvent ici refuge et rond de serviette dans une parfaite égalité de traitement.
C'est peut-être d'ailleurs notre seule réserve : si l'ouvrage abonde en résumés, les auteurs ne donnent que rarement leur avis, si bien qu'il est parfois difficile de distinguer l'indispensable du superflu (sachant qu'il n'est pour eux vraisemblablement rien de superflu). Pour l'homme pressé que nous sommes (et, surtout, doté d'autres centres d'intérêt), une mise en perspective s'impose : on la trouvera dans la thèse complémentaire de Natacha Vas-Deyre , Ces Français qui ont écrit demain : utopie, anticipation et science-fiction au XXe siècle (H. Champion, 2012).


L'usine nuit et jour


















L'usine nuit et jour : journal d'un intérimaire, de Patrice Thibaudeaux. - Plein chant, 2016

D'aucuns aimeraient croire à la disparition du prolétariat. L'ouvrier serait une espèce en voie de disparition, un genre de panda ou d'ours polaire en route pour la fosse commune où reposent déjà la Lutte des classes, le Grand soir et les Lendemains qui chantent.
Ceux-là feraient bien de lire ce petit ouvrage, carnet de bord tenu au jour le jour par un ouvrier, bien vivant celui-là, intérimaire dans une usine de galvanoplastie, quelque part dans une petite ville de la France profonde. La galvanoplastie, cela consiste à rendre la ferraille inoxydable en la trempant dans un bain de zinc en fusion. Accrochées manuellement à une énorme poutre métallique au moyen de chaînes et de fils de fer, les pièces - plusieurs centaines de kilos, parfois - doivent être préalablement nettoyées, à l'acide ou tout autre produit généralement assez éloigné du sirop d'orgeat. C'est un travail dangereux, sale, épuisant. Et c'est le quotidien de dizaines d'ouvriers, "embauchés" et intérimaires, dont ces notes donnent à voir la réalité, loin des statistiques et des bureaux d'étude. Une réalité sans fard : Patrice Thibaudeaux, militant libertaire, ouvrier "conscient" comme on disait autrefois, ne cache rien des misères du métier : aliénation, alcoolisme, accidents, rivalités, bagarres fréquentes, ce pourrait être du Zola si, précisément, Thibaudeaux n'apportait qu'un regard extérieur. Mais prolo, fils de prolo, il sait aussi bien dire la solidarité, la chaleur et la camaraderie d'hommes dont le portrait reste très loin de se fondre dans un modèle unique. S'il n'y a pas d'ouvrier-type, il y a de nombreux types d'ouvriers, parmi lesquels beaucoup de braves types, pour qui la solidarité n'est pas un vain mot. L'auteur l'observe : parmi les nombreux intérimaires qui se succèdent à l'usine, ceux qui n'ont pas de racines ouvrières tiennent rarement le coup, faute de cette culture de l'entraide qui met en avant la jugeote et l'amour du travail bien fait, si aliénant soit-il. L'ouvrier peut bien être un sale con, ce n'est jamais l'ennemi. L'ennemi, ce sont les encravatés des bureaux, les petits chefs arrogants, les donneurs de conseils qui n'ont jamais enfilé un bleu de travail ni mis les pieds dans l'atelier, bref, les patrons. 
S'il écrit ce qu'il vit et ressent sans grand souci de style, Patrice Thibaudeaux ne s'en revendique pas moins de la littérature prolétarienne telle que définie et inlassablement promue par Henry Poulaille dès les années 30. Les éditions Plein chant, depuis toujours, ont voulu se faire l'écho de ces "voix d'en bas", en en rééditant de nombreux témoignages. Loin de toute muséification, ce livre et quelques autres (voir le très récent A la ligne de Joseph Ponthus) sont là pour en rappeler toute l'actualité, gilet jaune ou pas.

mardi 26 février 2019

L'île à éclipses


















L'île à éclipses : apparitions et disparitions d'une terre française, de Bruno Fuligni. - CNRS éditions, 2017

Qui a bien lu Jules Verne connaît sans doute l'île Julia, qui est au cœur des Mirifiques aventures de Maître Antifer, l'un de ses derniers romans. On sait moins qu'elle a bel et bien existé, de manière avérée, de juillet à décembre 1831, et fit alors l'objet d'une de ces embrouilles diplomatiques dont les orgueils nationaux ont le secret. Jaillie tel un diable de sa boîte à 40 km environ au large de la Sicile, cet îlot volcanique n'avait pas terminé sa formation que l'Angleterre le revendiquait déjà - sous le nom d'île Graham - en vertu du droit du premier occupant. C'était bien là de la perfide Albion ! Car il est infiniment peu probable qu'un représentant quelconque de sa Très Gracieuse Majesté ne soit jamais parvenu à franchir la terrible barre qui en défendait alors l'accès et moins encore à poser le pied sur la roche brûlante. Les marins du Royaume des Deux Sicile auront à peine moins de culot, qui se contenteront de lancer une rame sur le rivage en guise de prise de possession de l'île, qu'ils nomment quant eux Ferdinandea en l'honneur de leur souverain ! C'est donc bien à la France qu'il reviendra de l'explorer pour de bon, en septembre et en la personne de l'enthousiaste géologue Constant Prévost, spécialement dépêché par l'Académie des sciences avec la bénédiction du roi Louis-Philippe. Les uns et les autres ne l'entendent évidemment pas de cette oreille et la poudre aurait pu parler si l'île, sans doute lassée de ce raffut, n'avait préféré replonger, après seulement quelques mois d'existence... Certes, objectera-t-on, elle est encore là, à une vingtaine de mètres sous la surface, et pourrait bien remonter à tout moment, à la faveur de l'une ou l'autre activité sismique. À qui appartiendra-t-elle alors ? Grave question, à laquelle il faut bien avouer que le droit international n'a pas de réponse, sinon purement pataphysique, la nature essentiellement instable de l'île y interdisant de toute façon toute activité pérenne !
Aussi dérisoire que romanesque, l'épisode ne pouvait trouver meilleur historiographe que Bruno Fuligni, archiviste inlassable des humaines prétentions, qui, délaissant souverains autoproclamés et députés farfelus pour un bloc de lave, n'en reste pas moins ébouriffant d'érudition légère, façon pierre ponce.

Mirifiques aventures de Maître Antifer, de Jules Verne. - Actes sud, 2004.
Dernière édition en date et malheureusement épuisée de ce roman peu connu de Jules Verne qui, pour n'être pas l'un des meilleurs, bénéficiait ici des très belles illustrations d'Emre Ohrun.






La langue du Diable, d'Andrea Ferraris. - Rackham, 2018.
L'affaire de l'île Julia sert ici de décor à l'histoire tragique d'un jeune pêcheur sicilien, amoureux de la fille d'un propriétaire terrien et qui, pour avoir été le premier à fouler le sol brûlant de l'île, en revendique lui aussi la propriété. Ainsi, de simple curiosité naturelle et casus belli entre puissances, devient-elle un symbole de la folie des hommes...
Un trait charbonneux assez approprié pour une bande dessinée cependant sans grand relief, ce qui est tout de même un comble.

jeudi 21 février 2019

Rococo ou Drôles d'oiseaux


















Rococo ou Drôles d'oiseaux. - Editions Non standard, 2018

En 2015, trois ouvrages concomitants mettaient au jour les sympathies fascistes et l'antisémitisme avéré d'une certain Charles-Edouard Jeanneret-Gris dit "Le Corbusier", bétonneur bien connu, déclenchant une polémique telle que les milieux culturels et universitaires en ont le secret. François Chaslin, lui-même architecte et producteur à France Culture, était l'auteur d'un de ces livres (Un Corbusier. - Seuil). Revenant ici sur l'affaire, c'est avec une sorte de désolation amusée qu'il en observe les répercussions et dégâts collatéraux : désinformation massive, raccourcis et à-peu-près journalistiques, lynchages médiatiques instantanés et dénonciations calomnieuses lui fournissent une riche matière pour une réflexion élargie sur la notion bien souvent mise à mal de vérité. Partant du très opportun pseudonyme choisi par l'architecte, il convoque avec force citations corbeaux, geais, choucas et volatiles de toutes sortes, toute une volière enfin, dont les croassements, piaillements et gazouillis viennent à point nommé soutenir son propos quant aux joies de la délation, du plagiat, du vain bavardage et des réseaux zoziaux. Qu'on ne s'attende pas, toutefois, à une démonstration en bonne et due forme : l'auteur se veut lui-même un drôle d'oiseau, dont le bon plaisir est de sautiller de-ci, de-là, sans plan bien établi que celui de prétendre divertir le lecteur d'une affaire au fond sans grande importance (même si quand même, hein). Et c'est un peu la limite de ce Rococo dont la forme, très soignée (cahiers non massicotés, gaufrage de couverture, nombreux et fort jolis dessins de l'auteur, papiers de couleurs et bel effort de typo...) finit par excéder le fond, qui frise assez souvent le pro domo pour paraître un peu vain. Et fait que l'on éprouve en fin de compte autant de plaisir à le lire que de doutes quant à l'opportunité de le conserver sur ses étagères.

[texte paru dans Le Matricule des anges]

 Un Corbusier, de François Chaslin. - Seuil, 2015
Le Corbusier : une froide vision du monde, de Marc Perelman. - Michalon, 2015










Le Corbusier : un fascisme français, de Xavier de Jarcy. - Albin Michel, 2015













samedi 29 septembre 2018

Onzième roman, dix-huitième livre


















Onzième roman, livre dix-huit, de Dag Solstad. - Noir sur blanc, 2018

Percepteur des impôts dans une petite ville de Norvège, Bjorn Hansen réalise soudain qu'il a toujours laissé les circonstances décider à sa place. Ayant, dix-huit ans plus tôt, mis fin à une carrière prometteuse et délaissé femme et enfant pour suivre une maîtresse, il se retrouve, à 50 ans, Gros-Jean comme devant, sans jamais avoir réellement assumé le moindre choix. Le spectacle pathétique de son fils, bien parti pour suivre le même chemin, l'amène enfin à prendre une décision. Radicale, certes, et complètement idiote mais, pour une fois, assumée jusqu'au bout.
Passons sur la préface d'Haruki Murakami, un rien mondaine et superflue : Dag Solstad, s'il reste peu traduit en français (Honte et dignité - Les Allusifs, 2008), n'a guère besoin de ce genre de coup de pouce : trois fois titulaire du Prix de la Critique littéraire norvégienne, Prix Nordique de l'Académie suédoise et plus si affinités, on peut même dire qu'il fait partie des meubles. Avec ce onzième roman (et dix-huitième livre, donc, initialement paru en 1992), il faisait déjà son 8 1/2, en plus nordique. Étant entendu qu'en matière de comique scandinave, Kierkegaard serait ce qui se rapproche le plus de Michel Leeb, il n'est pas interdit de faire de Solstad un pince-sans-rire à sa façon. Résolument réaliste, son approche de la crise de la cinquantaine n'en affiche pas moins en permanence l'ombre d'un sourire en coin. Une ombre propice à l'émergence d'un délire léger, comme un feu couvant sous la cendre froide des faux-semblants provinciaux, où le comble de la fantaisie consiste à se produire une fois l'an dans l'opérette du club théâtre. Quitte à se prendre un bide lorsque pointe l'ambition de se frotter au Canard sauvage. La pièce d'Ibsen traitait de l'utilité de conserver les squelettes dans leur placard. Solstad confirme, ironique, tout en laissant au squelette le soin de refermer la porte de l'intérieur. 

[texte paru dans Le Matricule des anges]

Les billes du pachinko


















Les billes du pachinko, d'Élisa Shua Dusapin. - Zoé, 2018

Claire, une jeune femme d'origine coréenne, revient au Japon visiter ses grands-parents, qui tiennent un établissement de pachinko, version nippone de la machine à sous, entre flipper et bandit manchot. Elle tente de les convaincre de l'accompagner en Corée, où ils n'ont plus mis les pieds depuis plus de 50 ans. En attendant, elle donne des cours de français à Mieko, petite fille solitaire pour laquelle elle se prend d'une affection à la mesure de son propre désarroi.
"Le pachinko est un jeu collectif et solitaire" écrivait Roland Barthes dans L'empire des signes. Rien ne saurait mieux servir d'exergue à ce court roman de la franco-coréenne Élisa Shua Dusapin, où la question de l'autre est en effet cruciale. L'autre et, surtout, le moyen de lui parler. Claire a oublié ce qu'elle savait de coréen, sa grand-mère refuse de parler japonais et Mieko doit s'exprimer en français : personne ici ne se comprend tout à fait, chacune est obligée d'en passer par une autre langue que la sienne, qu'elle maîtrise mal. Les conversations achoppent dans une légère inadéquation qui donne au récit une tonalité diffuse, un peu flottante qui, paradoxalement, débouche malgré tout sur une forme de clarté. Entre une grand-mère qui perd légèrement la boule et une gamine qui dort dans une ancienne piscine d'hôtel, la jeune autrice n'en rajoute pas trop dans l'incongru et on lui en saura gré. Son Japon nous apparaît singulièrement terne, presque absent, à vrai dire, ou d'un exotisme à l'envers, à la façon de ce parc à thème un peu fatigué où Claire et Mieko s'en vont visiter une reconstitution du village de Heidi.
Littéralement couverte de lauriers pour son précédent Hiver à Sokcho (Zoé, 2016), Élisa Shua Dusapin ne s'endort pas dessus pour autant et rafle à nouveau la mise. Le pari était pourtant risqué : Dieu sait si le roman contemporain nous aura souvent fait le coup des trois générations de femmes !

[texte paru dans Le Matricule des anges]

samedi 22 septembre 2018

Le devoir de violence

Le devoir de violence, de Yambo Ouologuem. - Seuil, 2018

On ne se prend pas tous les jours un monument littéraire en travers des dents. Ni même, pour commencer, un monument d'histoire littéraire : paru en 1968, Le devoir de violence fut le premier roman écrit par un Africain à recevoir le Renaudot. Son auteur, Yambo Ouologuem, un jeune enseignant d'origine malienne, fut d'abord célébré urbi et orbi avant que des soupçons de plagiat ne viennent entacher la réputation de son œuvre, supposée mêlée de nombreux emprunts, notamment au Dernier des justes d'André Schwartz-Bart et à C'est un champ de bataille de Graham Greene. S'ensuivit une affaire aux ramifications complexes comme seuls les milieux littéraires en ont le secret et dont les répercussions finirent par écœurer l'écrivain, qui rentra au Mali et se maintint dans un silence obstiné jusqu'à sa mort, l'année dernière. Toute polémique éteinte, le Seuil réédite aujourd'hui ce roman, unique en son genre à sa sortie et dont le temps passé permet aujourd'hui de mieux mesurer l'importance.
Unique en son genre tout d'abord par son ambition : véritable fresque, s'étalant sur plusieurs siècles, Le devoir de violence est avant tout la chronique d'un empire imaginaire, le Nakem, dominé par la dynastie des Saïfs, de sa fondation, au XIIIe siècle, à une "décolonisation" problématique où perdure tout un système profondément corrompu, qui ne cessa d'ailleurs de fort bien s'accommoder du vainqueur. 
Car Ouologuem n'épargne guère les Africains eux-mêmes, et c'est encore ce qui fit le caractère exceptionnel de son livre en un temps - moins de dix ans après les indépendances africaines - où le discours victimaire était de mise, et où l'on se devait de tout autant célébrer la négritude que la liberté retrouvée. Ouologuem, lui, ne craint pas de faire grincer quelques dents : le pouvoir des Saïfs trouve largement son compte à trafiquer des esclaves avec le Blanc et se maintient, sous la tutelle coloniale, à coups de meurtres et de prévarications de toutes sortes. Si le colonisateur n'est évidemment pas épargné (il est aussi bête et brutal que l'on peut s'y attendre) l'auteur réserve toutefois ses coups les plus inventifs aux notables africains, infiniment retors et manipulateurs et dont l'intelligence même ne sert jamais que leurs intérêts personnels, au détriment de ceux du peuple : "Puisqu'il fallait que la loi française fût faite pour quelqu'un, les notables la firent être pour le peuple, qu'ils levèrent en masse et expédièrent sur les chantiers des colons, le long des routes, voies ferrées et grands travaux. Et le Blanc les crut alliés !" Un peuple, toute une "négraille" de serfs et de sans-grade, pour laquelle Ouologuem garde une évidente indulgence. Ainsi, du doux esclave Kassoumi, amoureux de la belle Tambira, qui lui donnera, entre autres enfants, ce Raymond Spartacus Kassoumi dont la dernière partie nous fera suivre l'exil et  l'errance. Pour bien compléter ce tableau exemplaire du destin de l'Afrique, il lui faut en effet la transporter en France, où l'incarne cet étudiant besogneux, déraciné, représentant d'une génération, "(...) la première des cadres africains, tenue par la notabilité dans une prostitution dorée (...)" et formatée pour servir de marionnette à l'inusable maître du Nakem. C'est de loin la partie la plus poignante du roman, celle que l'on devine la plus personnelle et la plus chargée de souvenirs, sans que le sentimentalisme l'emporte cependant jamais sur la raillerie. 
Car il faut bien le souligner : au-delà de l'analyse lucide, impitoyable, du destin de tout un continent, Le devoir de violence puise avant tout sa force dans un style tendu de bout en bout par une ironie rageuse qui ne se refuse rien, ni la violence la plus extrême, ni le sexe le plus cru. Échafaudage baroque où, comme dans la vraie vie, magie noire et politique font assez bon ménage, c'est aussi une éblouissante démonstration de verve. Une verve dont les soupçons de multiples emprunts qui pesèrent un temps sur le roman ne doivent pas faire négliger la puissante originalité. Habile forfaiture ou bien exercice précurseur de sampling littéraire, Le devoir de violence n'en reste pas moins et quels que soient les outils qu'il emploie, un très grand roman africain.

[texte paru dans Le Matricule des anges]

lundi 17 septembre 2018

Comment débuta Marcel Proust

















Comment débuta Marcel Proust, de Louis de Robert. - Le festin, 2018

Comme tout blockbuster qui se respecte, les grandes œuvres littéraires ont leurs produits dérivés. Études, exégèses, colloques et mélanges gravitent autour d'elles comme les lunes de Jupiter autour de leur géante gazeuse. Quelques-uns de ces satellites se révèlent parfois très hospitaliers, telle cette instructive et délicate correspondance de Marcel Proust avec Louis de Robert, réunie par ce dernier en 1925 et rééditée aujourd'hui par Le Festin. Pour l'heure, nous sommes en 1912 et Proust cherche un éditeur pour la Recherche. Il s'adresse à son ami, plus introduit que lui dans le milieu de l'édition, pour lui demander conseil. On connaît la suite, les refus successifs, jusqu'à la publication à compte d'auteur chez Grasset. Louis de Robert n'aura pourtant pas ménagé sa peine. Admirateur de la première heure du jeune Proust, celui des Plaisirs et des jours, il ne cessera par la suite de faire montre d'une véritable et très fine compréhension d'une oeuvre dont peu de ses contemporains surent alors percevoir le caractère novateur. Ainsi conseilla-t-il à Proust de ne rien retrancher de son manuscrit, que d'aucuns trouvaient trop long, ou bien le dissuada-t-il d'y ajouter tout un arsenal de notes théoriques, comme Proust en eut un moment l'intention. Tout le monde n'avait pas alors de ces intuitions, à l'exemple de l'éditeur Alfred Humblot qui, au nom de la maison Ollendorf, répondait par ces mots aux sollicitations de de Robert : "Cher ami, je suis peut-être bouché à l'émeri, mais je ne puis comprendre qu'un monsieur puisse employer trente pages à décrire comment il se tourne et se retourne dans son lit avant de trouver le sommeil." De Robert, en revanche, n'aimait pas le titre Du côté de chez Swann. Proust s'obstina et il fit bien, sinon Dave aurait dû s'en aller faire un tour du côté des Colombes poignardées, des Jardins dans une tasse de thé ou bien du Septième ciel. À quoi tiennent les choses...  

[texte publié dans Le Matricule des anges]

samedi 15 septembre 2018

Joseph Roth journaliste

















Joseph Roth journaliste : une anthologie, 1919-1926 / présenté et annoté par Hugues Van Besien. - Nouveau monde, 2016

Pour ceux qui le confondraient encore avec Philip, rappelons un peu que Joseph Roth, avant de devenir le romancier de la défunte double monarchie d'Autriche-Hongrie (La marche de Radetzsky, 1932), fut d'abord l'un des plus grands journalistes de son temps, aux côtés d'un Arthur Londres ou d'un Egon Erwin Kisch. L'un des plus redoutés, également, qui n'hésitait pas à titiller d'une plume acérée les plaies encore sensibles d'une société allemande mal remise de la guerre civile. Sa bête noire fut incontestablement le nationalisme Völlkisch, identitaire, xénophobe et, par-dessus tout, antisémite, dont la vaste nébuleuse n'allait pas tarder à accoucher d'un certain Adolf Hitler. À ce titre, Roth fut l'un des témoins les plus lucides de la montée du nazisme et l'un de ses plus vigoureux dénonciateurs, jusqu'à l'exil, en janvier 1933. Ses dernières années, assombries par l'alcoolisme et le désespoir de voir l'Europe laisser ainsi libre cours à ses bas instincts, le verront verser dans un improbable mysticisme néomonarchisme, jusqu'à sa mort, en 1939, juste avant qu'advienne le pire.
Mais, pour l'heure, Joseph Roth est encore journaliste, et devient rapidement l'une des vedettes du Frankfurter Zeitung, dont il est titulaire du "feuilleton", rubrique phare des journaux allemands, qui tient tout autant de la chronique que de l'éditorial et où c'est avant tout le style qui fait la différence. Et du style, Joseph Roth en a, à revendre. Ironique, acerbe, parfois, toujours lucide, il observe avant tout cette société d'après-guerre, qui voit l'un de ses plus grands dirigeant, Walther Rathenau, assassiné par l'extrême droite ; qui ne sait plus quoi faire de ses mutilés de guerre et de ses chômeurs ; qui s'insurge, en Rhénanie, d'être occupée par des Noirs ! Si Roth eut un rival dans la période, ce fut assurément un George Grosz ou bien un Otto Dix, témoins impitoyables de la décomposition sociale qui devait aboutir au IIIe Reich. La fin de sa carrière journalistique est marquée par un voyage en URSS, étape obligée de presque tous les écrivains progressistes des années 20 et 30. Comme quelques autres - pas si nombreux - Roth revint déçu : la Révolution s'enlisait, la NEP avait vu la renaissance d'une nouvelle classe de bourgeois, peut-être encore pire que l'ancienne. Nulle déférence envers un régime déjà pré-stalinien ne lui fait mâcher ses mots. Ou, s'il le fait, c'est pour mieux les recracher, avec une précision qui fait mouche à chaque coup et, de préférence, dans l’œil des imbéciles satisfaits.
Du grand art...