jeudi 19 février 2015

Garçon manqué




















Liz Prince Garçon manqué. - çà et là, 2014.

Issue de la scène fanzineuse et punkoïde américaine, Liz Prince a déjà quelques livres à son actif, tous axés sur son alerte petite personne, dans la bonne tradition du comix autobiographique dont la vogue n'est semble-t-il pas près de se tarir. Après avoir disséqué le couple et les petits riens du quotidien dans Delayed replays et Tu m'aimerais encore si je faisais pipi au lit ?, elle revient sur son enfance troublée de tomboy impénitente, ayant toujours eu en horreur chiffons et falbalas, la couleur rose, les poupées et les dauphins mignons. Vêtue d'affaires de garçon trop grandes pour elle (et d'une vieille casquette), la petite Liz est d'abord pourtant rejetée par les garçons, qui y perdent leur latin, et moquée par les filles, qui y perdent leur lapin. Petit à petit, cependant, elle parvient au fil des ans et des rencontres à s'assumer pour ce qu'elle est : une vraie fille, libérée des stéréotypes imposés par la société et que l'un et l'autre sexe finit par intégrer comme des catégories naturelles. Si, d'Alison Bechdel à Ralf König, la question du genre a déjà souvent été abordée par la bande dessinée, Liz Prince a l'originalité de proposer un angle d'approche un peu différent : elle n'est pas homosexuelle et, d'une certaine façon, défie tout autant les clichés sexistes que ceux du lesbianisme butch. Elle le fait simplement, sans grands discours, à l'image d'un graphisme dénué de fioritures et de vaines virtuosités, soucieux seulement d'aller à l'essentiel. A la façon d'un doigt d'honneur, en somme...

lundi 16 février 2015

Le royaume de Borée

Jacques Terpant, d'après Jean Raspail Le royaume de Borée. - 3 vol. - Delcourt, 2011-2014.

Autrefois, l'auteur de bande dessinée ne savait pas lire. Passé directement du stade d'assistant boutonneux de Greg à celui de professionnel moustachu, il n'avait jamais pris le temps d'ouvrir l'un de ces étranges livres sans images dont les caractères, minuscules, semblaient danser sous leurs yeux fatigués une absurde et incompréhensible gigue. Depuis qu'il a fait des études à Angoulême, l'auteur de bande dessinée a découvert qu'il dormait depuis des années les deux pieds sur une mine d'or : pourquoi se fatiguer à inventer des histoires quand la littérature mondiale abonde en  scénarios pré-mâchés ? Et l'industrie de la case, d'adapter, d'adapter, au qui-mieux-mieux du tire-larigot, avec l'idée qu'il en restera toujours quelque chose, un vaste corpus qui va de l'épopée de Gilgamesh à Zazie dans le métro, sans autre résultat, à quelques exceptions près, que d'appauvrir l’œuvre originale sans rien en tirer de bien esbaudissant sur le plan graphique. Ainsi, par exemple, de Jean Raspail adapté par Jacques Terpant, dont le dessin, pris en sandwich entre Juillard et Servais (Tito faisant office de cornichon), pouvait laisser présager le pire en matière de "réalisme" franco-belge figé dans ses conventions les plus rances. Autant dire que l'on abordait cette série avec un certain a priori, d'autant que la lecture de Raspail, veille plume d'extrême-droite que la mort n'a semble-t-il pas encore rendue plus fréquentable, ne va pas chez moi sans une certaine culpabilité bien-pensante. Et pourtant, je l'avoue le rouge aux joues, je me suis jeté sur chaque nouveau tome de cette trilogie avec dix fois plus de plaisir que ne m'en aurait causé la moitié des publications du Frémok si j'étais jamais arrivé à les lire. C'est que Jean Raspail, quelque méfiance puisse-t-il inspirer par ailleurs, n'en reste pas moins l'un des très rares écrivains français dont le souffle épique ne se soit pas encore étranglé en quintes maladives dans la fumée des derniers salons où l'on cause. Jean Raspail a le goût de l'aventure, des grands espaces, de l'Histoire et des causes perdues. Ses romans sentent la neige, la poudre et le vent quand ceux d'un quelconque Houellebecq se contentent de sentir des pieds. De même que les communistes sont sympathiques quand ils ne sont pas au pouvoir, les Camelots du Roy ne le sont qu'entre les pages d'un vieux Signe de Piste. Jean Raspail, pourrait-on dire sans sarcasme, fait du Signe de Piste pour adultes, du Signe de Piste augmenté. S'il n'a pas, loin s'en faut, l'élégance d'un Nimier ou la funambulesque ironie d'un Jacques Perret, son style sait toujours prendre son élan pour sauter à pieds joints dans les torrents de l'épopée. Les siècles ne lui font pas peur, il ne lui en faut pas moins de trois ou quatre pour déployer la saga des Pikendorff, qui occupe de manière durable le centre de son œuvre. Les Royaumes de Borée en sont l'une des branches, après Sept cavaliers..., qui voient les membres de cette famille d'officiers se repasser de génération en génération le secret d'un "petit homme couleur d'écorce" aperçu dans les confins inexplorés d'une Finlande imaginaire. Ainsi, du XVIIe au XXe siècle, à travers les soubresauts d'une Histoire de moins en moins fictive, assiste-t-on par la voix sereine de l'ultime descendant d'une race vouée à disparaître, à la mort lente de l'idée même d'un Ailleurs possible, de ces "Pays où l'on n'arrive jamais" que la littérature seule accueille désormais dans ses atlas.
Approuvée par l'auteur, l'adaptation de Jacques Terpant a la modestie d'être fidèle tout en ne dispensant pas de la lecture du roman. C'est tout ce qu'on lui demande, outre quelques privautés en forme de private-jokes plus ou moins drôles mais assez bien dans la note : comme lorsque, déchiffrant les titres de la bibliothèque du narrateur, on découvre à côté des œuvres de Raspail, Duby ou Marc Bloch, celles d'un Camus qui, manifestement, n'est pas Albert...

mercredi 11 février 2015

La Nueve




















Paco Roca La Nueve. - Delcourt, 2014.

Saviez-vous que les premiers "Français libres" à entrer dans Paris le 24 août 1944 étaient espagnols ? Anciens combattants de la République, passés en Afrique du Nord après la victoire de Franco, ces hommes connurent d'abord l'indignité des camps de travail de Vichy, avant que l'empire ne retombe aux mains des Alliés. Impatients de poursuivre leur guerre contre le fascisme, la plupart s’enrôlent alors dans la 2e Division Blindée que forme le général Leclerc sur la base de l'armée d'Afrique. Sous le commandement du capitaine Dronne et  presque entièrement composée de vétérans espagnols, la Nueve est à l'avant-garde de tous les combats, de la campagne de Tunisie à celle de France où, intégrée à l'armée américaine, elle sera la première à foncer sur Paris. Accueillis en héros par la population insurgée, ces durs-à-cuire connaîtront alors leur heure de gloire avant d'aller se faire décimer en Allemagne, jusqu'au pied du nid d'aigle du Führer. Paco Roca, lui, ne va pas jusque-là. C'est que pour raconter cette histoire, il s'est inspiré d'un personnage réel, Miguel Campos, anarchiste espagnol et lieutenant de la Nueve, qui disparaît peu après la Libération de Paris, sans qu'on ait jamais retrouvé son corps. La petite histoire rejoint alors la grande quand l'auteur se met lui-même en scène, au chevet d'un papy un rien récalcitrant mais ravi, au fond, de rouvrir un tiroir dont il avait préféré perdre la clé. On y croit presque jusqu'à la fin, d'autant que l'auteur multiplie les effets de réel, allant jusqu'à réaliser de vrais faux croquis "sur le vif". Ainsi, un peu à la façon d' Emmanuel Guibert (La guerre d'Alan) ou d' Angel de la Calle (Tina Modotti), Paco Roca (La tête en l'air, L'ange de la Retirada, L'hiver du dessinateur) parvient-il à raconter la guerre et le destin de ces hommes sans jamais rien céder au spectaculaire ni rien perdre en précision historique, prouvant s'il en était encore besoin la capacité - pour ne pas dire la vocation - de la bande dessinée à prendre en charge un contenu documentaire que l'on pourrait juger a priori ardu et à le restituer de façon vivante, émouvante, intelligente, passionnante.

Et pour ceux qui ne liraient pas que de la BD, voici de quoi prolonger un peu leur lecture...

Evelyn Mesquida La Nueve : 24 août 1944. - Le Cherche-midi, 2014.

Raymond Dronne Carnets de route d'un croisé de la France libre. - France-Empire, 1984

lundi 9 février 2015

Tu mourras moins bête. 3




















Marion Montaigne Tu mourras moins bête. 3, Science un jour, science toujours ! - Delcourt, 2014.

Le protoxyde d'azote, également appelé oxyde nitreux, hémioxyde d'azote ou encore gaz hilarant, est un composé chimique de formule N2O. C'est un gaz incolore, à l'odeur et au goût légèrement sucré. Il est utilisé en chirurgie et en odontologie pour ses propriétés anesthésiques et analgésiques. On l'appelle « gaz hilarant » en raison de son effet euphorisant à l'inhalation, d'où son usage récréatif comme hallucinogène. Il est également utilisé comme comburant pour accroître la puissance des moteurs en compétition automobile, ainsi qu'avec l'acétylène H-C≡C-H pour certains appareils d'analyse (spectrométrie d'absorption atomique). Par ailleurs, le protoxyde d'azote contribue à l'effet de serre *.
Si je vous dis tout ça, c'est que le professeur Moustache n'en parle pas, je suis donc bien obligé de le faire moi-même. Elle parle pourtant de tout un tas d'autres choses passionnantes : des acariens de toutes sortes avec lesquels nous partageons notre carré de peau, de la vraie nature des ragnagnas, de l'aseptie des cuvettes de WC, des trous d'air en avion... Le tout pris comme toujours aux meilleures sources et souvent de première main, selon la saine méthode présidant à cette série qui, c'est le moins qu'on puisse dire, rénove de fond en comble le genre de la science amusante. Marion Montaigne ne s'interdit rien et aborde avec bonheur n'importe quel sujet, même le plus incongru. Sauf le protoxyde d'azote. Et pourtant c'est hilarant.

* Le tout sorti de Wikipédia, évidemment.

jeudi 5 février 2015

Paci




















Vincent Perriot Paci. - 3 vol. (en cours) - Dargaud, 2014-....

Paci, c'est pour Pacifique et, pacifique, il l'est bel et bien cet ex-taulard en conditionnelle, flegmatique, magnétique et cultivé, ancien premier chauffeur-livreur d'un prince de la came. Bien décidé à ne plus plonger pour personne, il se tient peinard du côté de Bordeaux, sourd aux sirènes des trafiquants qui lui feraient volontiers reprendre du service. A moins, bien sûr, qu'ils ne choisissent de le buter...
On a connu Vincent Perriot par le très beau et très mutique Entre deux (Ed. de la Cerise, 2007). On a suivi sans barguigner, avant et après minuit, sa Belleville story, sur un scénario d'Arnaud Malherbe (Dargaud, 2010-2011). Il fait partie, avec quelques autres habitués de ce blog, de cette nouvelle génération de jeunes surdoués qui, à la suite des indépendants "historiques" des années 90, se jouent désormais des frontières entre avant-garde et grand-public et publient aussi bien chez de petits éditeurs que chez de gros requins qui ne les traitent pas plus mal : en témoignent ces deux premiers tomes (sur trois) d'un polar extrêmement bien dessiné qui, pour une fois, prend le temps de se déployer à la façon des meilleures séries noires (comme le héros, d'ailleurs, rwandais d'origine, ce qui n'est pas si courant dans le milieu pour le moins pâlichon des héritiers d'Hergé) et de creuser peu à peu un personnage qui s'avère d'ores et déjà comme l'une des plus belles créations de ces dernières années.
Mon Fauve d'or personnel à cette série.

lundi 2 février 2015

La colonne




















Christophe Dabitch et Nicolas Dumontheuil La colonne. - 2 vol. - Futuropolis, 2013-2014.

On avait connu cette affaire par La petite histoire des colonies françaises de Grégory Jarry et Otto T. : l'incroyable dérive de la mission Afrique Centrale-Tchad, dite également mission Voulet-Chanoine qui, en 1899, traça dans les mémoires africaines un long sillon sanglant d’exactions et de massacres. Partie du Sénégal, l'expédition, qui devait participer à la conquête finale du Tchad, rassemblait sous l'autorité d'une poignée d'officiers blancs une importante quantité de tirailleurs, d'auxiliaires et de porteurs. Dans l'impossibilité d'assurer son ravitaillement sans "vivre sur l'habitant", la mission se changea bientôt en véritable colonne infernale, pillant et massacrant tout sur son passage. Hors de tout contrôle, rongés par la vérole et atteints de folie des grandeurs, le capitaine Voulet et le lieutenant Chanoine, firent tirer sur les troupes françaises venues les arrêter, avant de se faire tuer eux-mêmes par leurs propres soldats enfin mutinés. Cet épisode, l'un des plus pittoresques sinon l'un des plus sanglants de l'histoire coloniale française est ici plutôt fidèlement restitué par Christophe Dabitch et Nicolas Dumontheuil. Si le scénariste a choisi de rebaptiser ses personnages Boulet et Lemoine et le dessinateur d'en faire des personnages de comédie, c'est qu'on n'est cependant plus tout à fait dans le registre documentaire. Comme s'il s'agissait avant tout, par-delà l'aspect proprement historique, de mettre en exergue la dimension littéraire et de prendre toute la (dé)mesure d'un épisode qui, si effroyable soit-il, n'en reste pas moins pathétiquement, tragiquement comique : Boulet et Lemoine, tout comme leurs modèles, sont essentiellement des médiocres, de sinistres pantins, des matamores, l'un perpétuellement exalté et agité, l'autre méprisant et froid mais tous deux habités par cet "esprit blanc", botté, galonné, qui fait la grandeur de la France et les charniers bien pleins. Hanté par la Sarraounia, princesse des Azanas, qui lui résiste et menace de lui prendre son âme, Boulet se rêve en roi nègre avant de se faire tuer, en plein délire, par un jeune tirailleur placé en sentinelle. Avec lui s'achève une épopée à la fois terrible et dérisoire où l'on aurait tort, toutefois, de voir une simple anomalie de l'Histoire, quand elle en est un paroxysme. Car, sous la folie, c'est bel et bien l'Histoire qui la parcourt et qui l'irrigue : après la mort de Voulet et Chanoine, la colonne, reprise en main par d'autres officiers, acheva bel et bien sa mission comme si de rien n'était. C'est peut-être là le plus terrible et, d'une certaine façon, l'on ne peut s'empêcher de se dire qu'à leur manière, Boulet et Lemoine, pardon, Voulet et Chanoine, firent au moins preuve d'une certaine franchise dans leur conception de l'entreprise coloniale. Franchise que n'eurent jamais et n'ont toujours pas la majeure partie de leurs commanditaires, dont on sera reconnaissant à Dabitch et Dumontheuil de mettre une fois de plus et même si cela ne sert à rien, le nez dans leur déni.

lundi 12 janvier 2015

Ghetto Brother




















Julian Voloj et Claudia Ahlering Ghetto brother : une légende du Bronx. - Steinkis, 2014.

C'est le Bronx, à ce qu'on dit... Mais en est-on bien sûr ? Benjy Melendez, en tout cas, sait de quoi il parle puisqu'il y est né, y a grandi  et fut le chef des Ghetto Brothers, l'un des principaux gangs qui y pullulaient à la fin des années 60. La vie était dangereuse, alors, dans l'un des quartiers les plus déshérités de New York, et mieux valait appartenir à l'une ou l'autre de ces bandes qui, pour ces jeunes immigrés portoricains de la seconde génération, faisaient souvent figure de famille élargie. Cofon Cats, Ghetto Brothers, Roman Kings, Savage Skulls, Black Spades... ils étaient nombreux à s'affronter pour le moindre prétexte sur un territoire très convoité. La baston était quotidienne et l'escalade inéluctable, jusqu'au premier mort. Pressé par ses troupes de se lancer dans une vendetta qui promet d'être sanglante, Benjy Melendez, sous l'influence du Black Panther Party, préfère jouer l'apaisement et convoque une assemblée historique des chefs de gangs qui les verra mettre fin à des rivalités absurdes et sceller une paix durable. Le phénomène des gangs prend alors une dimension sociale et culturelle qui, quelques années plus tard, donnera naissance à toute la culture hip-hop. Mais l'histoire ne s'arrête pas là pour Benjy : devenu père de famille, il prend brusquement conscience d'une judéidé qu'il avait toujours ignorée : ses parents sont de ces Marranes, ces juifs convertis de force au temps d'Isabelle la Catholique et qui perpétuèrent leurs rites en secret. Cette découverte bouleverse son quotidien, ruine son couple mais lui offre également de nouvelles perspectives et lui permet de retrouver une communauté quand l'univers des gangs en vient à sombrer.
Cette histoire, Julian Voloj l'a apprise de la bouche même de Benjamin Melendez au cours de fréquents entretiens et Claudia Ahlering l'a mise en images dans un style rugueux et gris comme le béton des trottoirs où la mauvaise graine, pourvu qu'on ne l'arrache pas trop vite, donne parfois naissance à de belles fleurs d'humanité.

mercredi 31 décembre 2014

Docteur Radar, tueur de savants




















Simsolo et Bézian Docteur Radar, tueur de savants. - Glénat, 2014

1920. Une série de meurtres mystérieux frappe des savants du monde entier qui, tous, travaillaient sur le même thème : la possibilité pour l'homme de voyager dans l'espace. Une affaire toute désignée pour Félicien Straub, as de l'aviation française et gentleman-détective...
Comme le pot-au-feu, le roman populaire est d'abord affaire d'ingrédients et plus on le réchauffe, meilleur c'est. Les ingrédients, ce Docteur Radar n'en manque pas : il les a tous et même davantage. Car Noël Simsolo et Frédéric Bézian, en vrais connaisseurs du genre, ne se contentent pas d'aligner rebondissements échevelés, savants fous, flics obtus, femmes fatales et piqûres de scorpion, ils en rajoutent et multiplient clins d'yeux et références au point de faire de cet album un véritable jeu de piste pour amateur cultivé. Ainsi croise-t-on le peintre Pascin * aux côtés du héros dans un décor qui doit plus à Mies van der Rohe qu'à Roger Hart, tandis qu'un peu partout passent les ombres de Dada, de Gus Bofa, de Marcel L'herbier... et de tant d'autres, au point qu'il peut être permis de regretter une certaine perte d'innocence d'un genre qui n'avait pas pour habitude de se chercher d'autre justification qu'en lui-même.
Mais, au fond, qu'importe :  il y a belle lurette que le roman populaire a cessé d'être une lecture populaire pour devenir l'un des supports privilégiés de notre nostalgie. S'il n'est plus possible aujourd'hui d'écrire un Fantômas ou un Zigomar, il est permis de leur rendre hommage et c'est assurément ce qui est ici fait de manière intelligente, érudite et distanciée. L'Amérique a ses pulps, nous avons nos romans feuilletons et Bézian-Simsolo en sont les Tarantino.

* qui, depuis Joann Sfar, connaît décidément une nouvelle carrière de héros de BD...

jeudi 18 décembre 2014

Le goût de la terre


















 
Baudoin & Troubs Le goût de la terre. - L'association, 2013
Il y a quelques années paraissait Viva la vida (L'association, 2011) où nos duettistes du pinceau partaient au Mexique prendre la température de l'un des pires trous du cul du monde, Ciudad Juarez, ville-frontière tristement célèbre pour ses meurtres de femmes *. N'étant ni journalistes ni détectives, ils n'allaient pas à la rencontre des tueurs mais bien de ceux qui, malgré tout, vivent là leur vie de tous les jours, pas si différentes de la nôtre au fond, dans leurs aspirations et leurs espoirs. Ils y rencontrèrent également Alejandra et Julian, deux jeunes universitaires colombiens, qui les invitèrent à faire un autre voyage, dans leur propre pays cette fois.
La Colombie aura-t-elle jamais connu la paix depuis plus de soixante-dix ans que guerilleros et gouvernementaux s'affrontent sans merci sur fond d'intérêts supranationaux et de culture de la coca ? C'est avec toutes leurs craintes et toutes leurs réticences qu'en témoignent certains de ceux qu'ils rencontrent, échangeant portraits contre souvenirs. La plupart d'entre eux ont affronté la mort, parfois pris entre deux feux, parfois pris pour cible de l'un ou l'autre camp. Il pourrait être tentant de les renvoyer dos à dos, ces deux camps, de parler de société civile, de réconciliation nationale... Ce serait négliger ce qui, la plupart du temps, aura poussé de simples paysans à rejoindre la guérilla, ces FARC dont une lumineuse représentante finit par accepter de rencontrer nos deux Candide éblouis, au point que ce vieil Edmond, rendu modeste par le récit sans pathos de toutes ces vies violentes, en oublie pour une fois d'étaler ses bonnes fortunes. Ce dont on ne se plaindra pas.

* voir à ce sujet Des os dans le désert, impressionnant reportage de Sergio Gonzalez Rodriguez (Passage du Nord-Ouest, 2007)

lundi 15 décembre 2014

Modesty Blaise



















 
Peter O'Donnell et al. Modesty Blaise. - Titan books, 2004-....

Depuis la disparition de la Triscotte, il n'est plus grande injustice en ce bas monde que l'indifférence opiniâtre dont fait montre le public français envers Modesty Blaise. Sur les 13 romans publiés, 9 seulement ont été traduits, dont plus un seul n'est disponible depuis des lustres. Les bandes dessinées ne sont pas mieux loties, qui ont vu la seule tentative d'édition  (chez Glénat, au début des années 80) s'achever chez le soldeur au bout de deux tomes. Au mieux se rappellera-t-on l'infâme kitscherie commise en 1966 par un Joseph Losey sous psychotropes, avec une Monica Vitti à contre-emploi dans le rôle-titre, trahison si éhontée de l'esprit de la série que l'auteur préféra racheter ses droits plutôt que de laisser ses personnages en de si mauvaises mains. Et pourtant, Modesty Blaise, plus de cinquante ans après sa création, reste l'un des personnages les plus admirables qu'ait jamais engendré le roman populaire. 
Née en 1963 dans le Evening Standard, de l'imagination de Peter O'Donnell pour le scénario et de Jim Holdaway pour le dessin, Modesty Blaise fut d'abord un personnage de comic-strip et le resta sans interruption jusqu'au 11 avril 2001, date à laquelle Peter O'Donnell, âgé de 81 ans, décida d'en rester là. Ni pin-up écervelée ni "James Bond au féminin" comme on peut encore le lire ici ou là, Modesty Blaise est d'abord et avant tout l'incarnation de la classe aventurière menée jusqu'à la perfection. Orpheline laissée à elle-même, poussée à la dure dans les déserts du Moyen Orient, elle est à peine sortie de l'adolescence qu'elle se retrouve à la tête d'un gang international de spécialistes du fric-frac de luxe. Fortune faite, elle prend une retraite très largement anticipée dont elle profiterait en paix si d'horribles malfrats ne venaient lui chercher noise avec une régularité d'horloge. Malheur à eux ! Car, en compagnie de son alter ego Willy Garvin, la belle représente certainement ce qui se fait de plus efficace au monde en matière de mise au pas des bandits, truands, apprentis dictateurs et monstres pervers de toute obédience. Tant pis pour eux, fallait pas l'embêter. Une telle constance dans le redressement de torts pourrait lasser : ce n'est pourtant jamais le cas et c'est avec un plaisir chaque fois renouvelé que l'on retrouve la fantaisie, l'humour et l'ingéniosité d'un scénariste qui ne s'est jamais fatigué de ses personnages, qui les aura aimés et respectés jusqu'au bout, jusqu'à les faire mourir au terme d'une très belle nouvelle, d'une mort digne d'eux et ouverte sur un espoir infini. 
Depuis 2004, les bien nommés Titan books ont entrepris d'éditer l'intégrale des bandes dessinées en une trentaine de volumes malheureusement réservés aux lecteurs anglophones. Si l'on peut préférer les romans, forcément plus fouillés que des strips quotidiens soumis à de plus fortes contraintes narratives, on ne s'en pâmera pas moins devant l'art d'un Jim Holdaway, dessinateur virtuose et grand capteur de trognes, trop tôt disparu et jamais tout à fait remplacé par Eric Badia Romero, son principal et néanmoins méritant successeur.

mercredi 10 décembre 2014

La proie




















David De Thuin La proie. - Glénat, 2014

Il y avait Lapinot et les carottes de Patagonie où Lewis Trondheim apprenait à dessiner en 500 pages. Plus tard, il y eut Comix 2000 où, sur 2000 pages sans texte, L'association faisait le tour de tout ce que l'époque comptait d'alternatif et d'underground en matière de bande dessinée. Il y aura désormais La proie de David De Thuin. De l'un, il retient le défi personnel, en doublant la mise (1000 pages et 10 000 cases, ni plus, ni moins), de l'autre cette allure de Gaffiot qui vous pose une bibliothèque. L'histoire tient pourtant en quelques mots : Topuf, un naufragé, est recueilli par Tipôme et Bumble, deux infectes (sic) qui reconnaissent en lui l’Élu, destiné selon l'antique prophétie à transformer leur monde. Pour cela, il leur faudra gravir la Pire-Aînée, suivis de tout un peuple de bestioles enthousiastes ou sceptiques mais qui, toutes, reviendront radicalement changées de leur périple.
Réputé rétif aux façons du petit milieu de la BD, David De Thuin est un auteur hors-norme, alliant un apparent classicisme à une farouche volonté d'indépendance qui l'a fréquemment ramené à l'auto-édition lorsqu'il pouvait facilement prétendre à s'illustrer chez les principaux éditeurs mainstream. Avec La proie, il donne à la fois son Grand Œuvre, un Seigneur des anneaux à hauteur d'élytres et d'antennes et le plus bel hommage qu'il pouvait rendre à Raymond Macherot, son maître, dont il se montre ici le digne successeur. Évidente sur le plan graphique, la parenté l'est aussi dans le ton, volontiers caustique et d'une cruauté native, presque enfantine, qui achève de faire de ce gros livre bleu comme une mouche l'épopée animalière et définitive que les circonstances n'auront jamais permis à Macherot de réaliser à sa guise. 

samedi 22 novembre 2014

La scierie


















La scierie. - Héros-Limite, 2013

Au début des années 50, dans les environs de Blois, un jeune bourgeois, recalé au bachot, doit trouver du travail en attendant le service militaire. Il en trouve, dans une scierie dont les ouvriers, bien évidemment, le voient venir d'un œil narquois. Piqué au vif, il n'aura de cesse de leur prouver qu'il peut les égaler et même les dépasser.
Voilà un texte qui, à l'origine, n'était pas destiné à être publié et son auteur, qui a voulu rester anonyme, n'a sans doute jamais rien écrit d'autre. Pierre Gripari, qui le fit publier une première fois à  L'Âge d'homme en 1975, jure qu'il n'y est pour rien et l'on voudra bien le croire tant ce récit, tout en sécheresse et dépouillé du moindre artifice littéraire, reste infiniment plus proche du document brut que du roman. C'est là, d'ailleurs, qu'il puise toute sa force car, disons-le d'emblée, le narrateur de cette histoire n'a rien de particulièrement sympathique. Plutôt méchant, même, en tout cas d'une franchise et d'une dureté exempte de toute compassion pour les faibles au point, dit-il, d'être capable de tuer "sans hésitation un type qui m'a assez fait chier pour mériter ça". Cette dureté, de son propre aveu, ne lui est pas native : c'est le travail qui l'a forgée, un travail dur, exténuant et dangereux, où la moindre inattention, le moindre relâchement peut s'avérer mortel. Tout en phrases courtes et raclées jusqu'à l'os, ce texte revêche n'en est pas moins doué d'un étonnant pouvoir de fascination, de celles que l'on éprouve devant une vie poussée jusqu'à ses plus extrêmes limites, jusqu'à l'épuisement  et d'où semble jaillir - mais c'est peut-être une erreur - une lumière un peu plus vive que celle de nos existences étriquées.
Quoi qu'il en soit, il fallait rééditer La scierie, et les éditions Héros-Limite, comme à leur habitude, le font avec brio, dans un habillage à la fois sobre et luxueux dont on soulignera la belle tenue typographique, véritablement Swiss made...

jeudi 30 octobre 2014

L'attaque des Titans














Hajime Isayama L'attaque des Titans. - Pika, 2013-.... (10 volumes parus).

Imaginez les époux Balkany, mais plus nombreux, plus grands (dans les 15 m) et cannibales : que faites-vous ? Probablement pas mieux que l'humanité - du moins ce qu'il en reste - retranchée depuis cent ans derrière la triple enceinte d'une gigantesque muraille pour se soustraire à une horde de grands benêts affamés. On pourrait certes en rester là, se contenter de gérer le statu quo. Eh bien non ! Car survient un nouveau spécimen de Titan, plus haut que le mur, manifestement doué d'intelligence et donc capable d'ouvrir la porte à ses petits cousins. Cette catastrophe scellera le destin de trois jeunes amis dont l'un, le bouillant Eren Jäger s'avère bientôt capable de se changer lui-même en Titan, et pas des moins teigneux.
Amateurs de nymphettes court-vêtues, passez votre chemin ! L'attaque des Titans cultive davantage le sens du sacrifice et le cadavre tronçonné que la petite culotte à pois. Parmi des centaines de séries stéréotypées, le shônen - ce sous-genre du manga spécifiquement destiné à combattre l'acné chez les garçons -  s'avère donc encore capable d'offrir des histoires d'un intérêt soutenu, en tout cas d'une belle originalité. Bien qu'un peu desservie par un dessin encore assez brut de décoffrage, en voici une qui ne faiblit à aucun moment des 10 tomes déjà parus et garde de bout en bout ce souffle épique et réellement désespéré qui exaltera le gothique qui sommeille en chacun de nous, tout en inscrivant quelques centaines de nouvelles pages à la grande encyclopédie des plus belles dystopies de ce siècle mal barré.

mardi 21 octobre 2014

Saga




















Brian K. Vaughan et Fiona Staples Saga. - Urban comics, 2013-.... (3 tomes parus)

Une Ailée aimait un Cornu... De ces quelques mots, l'on pourrait déjà déduire que ça n'ira pas tout seul. Car les deux races, à l'instar des Capulet et des Montaigu, se font une guerre tant interstellaire qu'immémoriale, au milieu de laquelle l'improbable bébé d'Alana et Marko vient jeter comme un froid. Ajoutons-y quelques tueurs plus ou moins impitoyables, le fantôme d'une ado moins diminuée qu'elle en a l'air, des aristos à tête de téléviseur vintage, la puissance insoupçonnée d'un roman de gare... et l'on n'aura pas encore tous les ingrédients d'une Saga qui réserve bien d'autres surprises. A commencer par des dialogues où chaque mot fait mouche, affinés en cave à l'école des séries télé, soutenus par un graphisme impeccable d'élégance et dont il faut souligner l'étonnante économie de moyens, quand tant d'autres comics se plaisent à cultiver un superlatif somme toute assez déprimant.
D'aucuns jugeront un peu réchauffée cette alliance contre nature de Shakespeare et de Star Wars. Mais se privera-t-on de Chandler parce que l'on a Sophocle ? Ce serait oublier que même les meilleures soupes ont besoin de varier de temps en temps. L'art du scénariste est précisément celui de la variation, de ce rhabillage permanent des quelques thèmes universels qui font le socle de tous nos récits. A ce jeu, Brian K. Vaughan s'avère un couturier de premier ordre, toujours surprenant, presque charmant. De ce charme qui aimante prix et récompenses, dont cette série, issue du vivier Image Comics (le HBO du néo-comics) s'est très vite et très évidemment retrouvée aussi chamarrée qu'un maréchal d'Empire en période de noël.

lundi 20 octobre 2014

L'humanaute



















 
Philippe Coudray L'humanaute. - L'association, 2013

Finirai-je un jour par ne plus confondre les frères Coudray ? Voyons... il y a Jean-Luc. Lui, c'est celui qui écrit. Le Mouton Marcel, c'est lui. Monsieur Mouche, Dialogues avec Satan... Et Philippe, c'est celui qui dessine, L'ours Barnabé, notamment, qui l'a fait connaître du grand public et des cours d'école. Là, où ça se complique, c'est que Jean-Luc dessine, lui aussi, enfin un peu, pour faire dialoguer Béret et Casquette et parfois, il collabore avec son frère qui, que... bref, quoi qu'il en soit, les deux frères partagent un même goût pour une logique poussée dans ses derniers retranchements, jusqu'à l'absurde si nécessaire. L'humanaute ne déroge pas à ce sain principe, au fil bien affûté d'une série de gags en une ou deux planches, comme autant de théorèmes dont la démonstration s'avérait nécessaire pour l'avancement de la science : le personnage a-t-il décidé de tuer sa femme ? Il s'enferme dans un congélateur pour n'en sortir que cent ans plus tard et visiter la tombe de son épouse... L'évidence, chez Philippe Coudray, jaillit toujours au terme d'un improbable détour qui, prenant la logique à contre-pied, revient dans son dos lui faire coucou. Même esprit de conséquence cultivé jusqu'à la manie, même dessin sans séduction, entièrement dédié à rendre lisible un humour souvent purement visuel... rien qui, dira-t-on, nous change fondamentalement de L'ours Barnabé, si ce n'est que Philippe Coudray agrémente ici ses ruses de quelques coquineries dont rougirait vraisemblablement le plantigrade. D'où le choix d'un éditeur "adultes" et l'emploi du noir et blanc. CQFD.

mardi 14 octobre 2014

Vois comme ton ombre s'allonge




















Gipi Vois comme ton ombre s'allonge. - Futuropolis, 2014.

D'aucuns, la cinquantaine venue, s'enfuient avec leur secrétaire. D'autres font un choix moins radical et se contentent de publier un nouveau livre. Partisan de la sublimation, Gipi projette un écrivain vieillissant dans les affres d'une subite schizophrénie qui le laisse aux mains d'un quarteron de psychiatres bien moins réels que les univers qui le hantent. Abandonné par sa femme, méprisé par sa fille, Silvano Landi se raccroche à ce qu'il peut, à commencer par les lettres lumineuses que, du fond des tranchées, son grand-père écrivait à sa jeune épouse. Jusqu'à ce jour où, envoyé en reconnaissance, il reste bloqué dans le no man's land avec un camarade blessé dont les plaintes sont susceptibles de les trahir à tout moment. A quel prix peut-on traverser l'horreur pour rejoindre l'amour et la lumière ? L'image d'un arbre mort, répétée, compulsive, pourrait bien servir de réponse, comme une métaphore généalogique de la dévastation ou bien comme une façon d'approcher de biais une réalité qui se dérobe, parce qu'inacceptable.
Alternant dessin au trait et ce très beau travail à l'aquarelle qui l'a fait connaître en France dès Notes pour une histoire de guerre et Les innocents (Actes sud, 2005), Gipi s'affirme une fois de plus avec ce nouvel album comme l'un des auteurs les plus doués d'une bande dessinée italienne que l'on avait laissée pour morte entre les mains moites de Milo Manara.

mercredi 8 octobre 2014

Les filles n'ont pas de banane




















Copi Les filles n'ont pas de banane. - Olivius, 2014.

La vie ne tient qu'à un fil, dit-on. Mais ce fil, qui le tient ? Copi n'est pas revenu nous le dire depuis sa mort, en 1987, mais il se pourrait bien qu'il pende au bout d'un crayon. Preuve que la vie et le trait ont quelque chose en commun. Une même facilité à s'embrouiller, peut-être, à se dévider, se dérouler, se nouer, s'entortiller pour que naissent, se transforment et disparaissent ces fragiles figures de l'existence que nous reconnaissons comme nôtres. A l'image de cette étrange créature mi-nez mi-femme, assise sur la même chaise depuis 1964, apparue dans les pages du Nouvel Observateur, revue plus tard dans Charlie et Hara-Kiri et qui profite de cette position stable pour philosopher en compagnie des poulets et des canards. Copi se serait-il plu en philosophe, lui dont le théâtre débridé et transgressif préférait le bordel à Claudel ? Ils ont pourtant bien quelque chose de socratique, ces dialogues dont l'extrême dérision confine au déchirement, presque toujours sans chute, sinon dans le vide et le silence. Un silence où, si l'on tend bien l'oreille, résonne encore longtemps le rire argentin de Copi.
Louons donc Cornélius et les Editions de l'Olivier (réunis sous le label Olivius) de nous le donner à ré-entendre, en attendant un très prochain second tome, qui s'annonce beaucoup plus débridé...

jeudi 2 octobre 2014

Macanudo



















Liniers Macanudo. - La Pastèque, 2008-.... 

L'art du strip, ce haïku de la bande dessinée, ne serait-il plus pratiqué qu'au bout du monde ? Liniers est Argentin. Serait-il Patagon que l'on n'en serait pas étonné, tant il se plaît à cultiver l'absurdité sur tous les degrés de l'échelle de Carroll. Publiées depuis 2002 dans les pages de La Nacion et peuplées de pingouins, de robots sentimentaux, de lutins et de tout un tas d'autres choses indéfinissables, ses "historiettes", comme il se plaît à les nommer, lui sont chaque jour l'occasion d'exercer son âme, comme d'autres exercent leur œil ou leur griffe. Aussi ne parlera-t-on pas, dans son cas, d'une "mécanique du gag", mais bien plutôt d'une forme de douce attente de ce qui n'était pas prévu. Car l'art de Liniers est essentiellement contemplatif, souvent fait de ces toutes petites choses, parfois si évidentes et familières qu'elles ont l'air d'avoir toujours été là, sous nos yeux qui ne savaient pas les voir. On les reconnaît alors et le monde, un instant tout illuminé, en paraît soudain plus vrai, peut-être même un peu plus beau. Bien sûr, il y a parfois des jours sans, des jours où rien ne vient. Liniers, alors, ne craint pas de l'avouer et, d'une pirouette légère, rebondit vers le gag du lendemain. Ainsi, par le jeu d'une complicité toujours renouvelée avec le lecteur, Macanudo prend-il l'allure d'une sorte de journal dialogué où seraient quotidiennement consignés aphorismes, humeurs, pensées et anecdotes, incarnés et joués par une foule de personnages qui sont autant de voix pour un auteur unique. Un auteur, un dessinateur qui, pour avoir su s'affranchir de filiations évidentes (on pense à Gary Larson, à Bill Watterson, à Quino...), tient désormais son rang parmi les très rares que l'on voudrait remercier d'exister.

lundi 22 septembre 2014

Les mystérieux mystères insolubles




















Grégoire Kocjan et Julie Ricossé Les mystérieux mystères insolubles. - L'Atelier du poisson soluble, 2012-....

Quand L’Atelier du poisson soluble se mêle de faire du documentaire, on peut s’attendre à tout. Par exemple à ce que ces imprudents confient la collection à Grégoire Kocjan. Parents timorés s’abstenir ! Globe-trotter occasionnel, comédien et metteur en scène, le bougre est capable de tout, même de faire rire du Patrimoine.
Entouré de ses assistants (Laptop, le chat omniscient, John la mouche mécano, la Valise où l’on trouve tout ce dont on a besoin et Jean-Claude, le canari de 53 kg, nourri au Pâtor, la pâte à tartiner qui rend plus gros, mais aussi plus fort), le professeur Klutch est chargé de faire toute la lumière sur les nombreux mystères qui entourent le patrimoine historique, naturel et culturel de la région Centre ! L’occasion pour le jeune lecteur d’apprendre tout un tas de choses indispensables sur les écluses, le château de Chambord ou la bonne dame de Nohant. L’occasion, surtout, de s’en payer une bonne tranche. Car dans le paysage pour le moins stéréotypé de la bande dessinée jeunesse, voilà une série qui détonne, c'est le moins qu'on puisse dire : « moi j’aime bien les corps de défunts, parce qu’on peut pondre dedans ! » se réjouit John la mouche, tandis que ses associés s'affairent à déterrer le cadavre de George Sand (qui partira du reste avec le facteur). Le ton est donné : résolument loufoque et modérément respectueux des vieilles choses. D'aucuns s'offusqueront peut-être de cette irrévérence. Ce serait oublier qu'il n'est de vraie vulgarité que celle de la bêtise. Bêtes, ces histoires ne le sont pas et, surtout, elles ne font jamais rire dans le dos des enfants. C'est sans doute là leur plus grand mérite, en regard duquel on pardonnera volontiers quelques pertes de rythme, ici ou là. Quoi qu'il en soit, une telle approche documentaire était sans doute la plus adaptée et la Région Centre, commanditaire de cette série, a le bon goût d'en redemander. puisque l'éditeur annonce d'ores et déjà deux autres titres : Peupeur sur la viville et Le risque du péril dangereux.
En suite de quoi Grégoire Kocjan et Julie Ricossé entreront dans les ordres afin d’expier leurs péchés.

jeudi 18 septembre 2014

Come prima




















Alfred Come prima. - Delcourt, 2013

Mouton noir de la famille, c’est une occupation à plein temps et Fabio s’y adonne  avec assiduité depuis qu’il a quitté le village sans idée de retour il y a déjà pas mal d’années. Aussi comprend-on sa réticence à se laisser convaincre par son cadet de retourner en Italie rendre un dernier hommage au père qu'il a renié. Le voyage (en Fiat 500, nous sommes à la fin des années 50) sera l’occasion de régler quelques comptes, jusqu’à ce que chacun comprenne qu’il est parfois bon, dans la vie, de laisser quelques plumes pour qu’il en pousse de nouvelles.
Il semble décidément que le « road comics » soit en passe de devenir un genre à part entière dans la bande dessinée : après My road movie de Nylso (Sarbacane, 2008) ou, plus récemment, Cendres d'Alvaro Ortiz (Rackham, 2013)) et Au vent mauvais de Rascal et Thierry Murat (Futuropolis, 2013), on roulera bientôt pare-choc contre pare-choc sur les départementales de la séquentialité narrative. Venant après ceux-là, Come prima est une sorte de compendium de la chose où s'égrène en totalité la liste des éléments nécessaires au bon déroulement du voyage : on est évidemment en famille (la fraternité ne s'apprécie jamais si bien que derrière un volant), on trimballe des cendres (l'urne est en option, fournie par le concessionnaire), on fait de belles rencontres entrecoupées de flash-back lourds de sens, on se saoule la gueule au 3e quart du bouquin et si, pour une fois, l'on échappe à l'enfant fugueur, c'est qu'on est bon pour le chien abandonné. Pour le reste, comme toujours, c'est une question de tenue de route et d'entretien : une conduite prudente, en prenant soin de faire des étapes régulières et l'on parvient sain et sauf au terme de la promenade où vous attend le jury d'Angoulême qui vous décerne le Fauve d'or du meilleur album.